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QU’EST-CE QUE LE SOMNAMBULISME

^?l y a juste un siècle, le célèbre physiologiste allemand ili Mesmer découvrait et définissait en ces termes le principe excitateur du mouvement et de la vie :

« Un fluide universellement répandu, qui pénètre tout , » qui est le moyen d’une influence mutuelle entre les corps » célestes, la terre et les êtres animés, vient de se révélera » moi. Après douze années d’observations, j’ai reconnu dans » le corps humain des propriétés analogues à celle de l'ai* » mant, des pôles également divers et opposés. Ayant alors » appliqué des pièces aimantées sur l’estomac et aux membres » de mes malades, j’ai déterminé en eux des courants dou- » loureux d'une matière subtile qui, après différents efforts, » ont déplacé et fait disparaître les accès. »

Ce fluide, cet agent mystérieux, Mesmer l’appela magnétisme.

Mais ébloui par sa conquête, le novateur alla jusqu’à prétendre que « le magnétisme ôtait un moyen universel de préserver les hommes. » Cet écart de son génie le perdit. Certaines cures extraordinaires opérées par lui, grâce à des pratiques qui tenaient de la magie, le firent considérer par les corps savants comme une sorte de bateleur. Il fut mis au ban de la médecine, et, le 12 août 1784, une commission chargée par le roi d’examiner ses découvertes, rendit un

arrêt sévère qui condamnait le magnétisme et repoussait comme indigne son immortel inventeur.

Je crois devoir reproduire' en entier les conclusions de ce curieux document. Le public intéressé dans ce grand débat qui, depuis cent ans, a soulevé tant de passions, tant de controverses, me saura gré d’avoir placé sous ses yeux l’une des pièces capitales du procès :

« Les commissaires soussignés, ayant reconnu que le fluide magnétique animal ne peut-être aperçu par aucun de nos sens , qu’il n’a eu aucune action ni sur eux-mêmes, ni sur les malades qui lui sont soumis; s’étant assurés que la pression et les attouchements occasionnent des changements rarement favorables dans l’économie et des ébranlements toujours fâcheux dans l’imagination ; ayant enfin démontré, par des expériences décisives, que l’imagination sans magnétisme produit des convulsions, et que le magnétisme sans l’imagination ne produit rien.

« Ils ont conclu d’une voix unanime que rien ne prouve l'existence du fluide magnétique animal ;

« Que ce fluide sans existence est par conséquent sans utilité ; que les violents eflets que l’on observe au traitement public appartiennent à l’attouchement, à l’imagination et à cette imitation machinale qui nous porte malgré nous à répé ter ce qui frappe nos sens. Et en même temps ils se croient obligés d’ajouter que les attouchements, l’action répétée de l’imagination, pour produire des crises, peuvent être nuisibles, que le spectacle de ces crises, est également dangereux, et que par conséquent tout traitement public où les moyens de magnétisme seront employés ne peut avoir que des effets funestes.

« Ont signé : Benjamin Franklin, Le Roi, Bailly, d’Arcet, G-uillotin, Lavoisier. » Les princes de la science avaient parlé. Le magnétisme était mort. Désormais, tout praticien qui invoquerait son action serait un charlatan, que dis-je, un criminel !

Récemment, M. Charcot, — un autré prince de la science, — s’écriait comme Archimède à la suite d^ brillantes expé-

Qy’KST-CE QUE LE SOMNAMBULISME ?

riences sur les pensionnaires de la Salpêtrière : « Eurêka ! Le magnétisme existe ! l'attouchement, la pression sur certains points, les vibrations d’un diapason, l'application d’un aimant déterminent des phénomènes nerveux, dont la cause est inconnue , mais qui peuvent être utilisés en médecine comme moyens curatifs. »

Et à l’appui de sa thèse, M. Charcot citait une malade, atteinte d’une contracture hystérique de la main gauche, qui avait vu son mal passer de ce membre dans la main droite par l’effet de l’aimentation — ou du magnétisme — et finalement disparaître.

Ainsi, à cent ans d’intervalle, l’existence de ce fluide merveilleux est niée, puis affirmée par l’Ecole. Après Franklin et Lavoisier, dont on vient de lire les solennelles déclarations, les commissions déléguées par les académies pour soumettre le magnétisme à l’épreuve ne cessent de poser aux disciples de Mesmer le dilemme suivant : « Ou vous rendrez le magnétisme palpable, ou nous n’y croirons pas. »

Magendie, l’illustre Magendie, s’écrie dans un rapport fameux : « Non-seulement le magnétisme n’existe pas, mais son action est des plus dangereuses ! »

Le professeur Longet, dans son traité de physiologie, écrit textuellement ceci : « Il a été question d’un fluide magnétique, mais son existence n’étant pas démontrée, nous n’en parlerons pas. » C’est pour le même motif, au reste, que la Faculté a rayé du cadre des études médicales le principe vital, l’âme elle-même, « comme ne pouvant être suffisamment démontrée. » Et c’est ainsi que la jeune école rationaliste s’enfonce chaque jour plus avant dans le dédale de la matière, préférant une monade au Créateur, une molécule chaotique à la suprême Intelligence, allant enfin, selon la pittoresque expression du père Didon, dans sa conférence de Saint-G-ermain-l’Auxerrois, « chercher nos ancêtres, non au Louvre, parmi los glorieuses armures, mais à la rotonde du Jardin des Plantes ! »

La question du magnétisme est donc nettement posée entre Mesmer et ses détracteurs; entre l’Académie do

Paris, qui le répudie, et l’éminent professeur Charcot, qui l’accepte, le reconnaît et l’adopte.

Sans doute, il y a bien quelque part, au fond de nousmême, un agent secret do ce nom-là. Mais comme nos yeux, doublés de puissantes lunettes, ne l’avaient point vu, que nos mains ne l’avaient pas touché, cet agent restait au rancart. Chassé du temple d'Hippocrate, honteux, bafoué, le pauvret s’était réfugié chez messieurs les charlatans. Ceux-ci le débitaient en fraude, ou l’exhibaient mystérieusement. Ce parfum de fruit défendu attira les amants du merveilleux, dont le nombre est grand, Dieu sait ! Aux portes des officines réprouvées, on vint, timidement d’abord, ensuite au. grand jour, puis en foule. On finit par les assiéger. Bientôt le magnétisme eut pignon sur rue ; il devint puissance. D’illustres écrivains: Balzac, Frédéric Soulié; de grands naturalistes: Cuvier, Jussieu ; de savants médecins : Berna, Deleuze, du Muséum de Paris ; Pigeaire, de Montpellier ; le marquis de Puységur se constituèrent ses patrons et ses défenseurs. Malgré l’arrêt de la Faculté, les phénomènes allaient leur train. A sa barbe, ils s’avisaient de guérir ! Le public, qui n’est point sot, y prenait goût. Et ce scandale ne finissait pas. Et la docte Académie ne cessait de fulminer l’anathème contre la nouvelle Eglise, traitant le culte de « jonglerie » et ses pontifes de « saltimbanques. »

Enfin, Malherbe vint! —-je veux dire M. Charcot. — Il était temps ! Le charlatanisme aurait tout envahi !

Certes, je ne veux point ici plaider la cause des marchands d’orviétan. Les somnambules extra ou intra-lucides qui tiennent boutique de panacées 11e m’inspirent aucune sympathie. Je 11e refuse pas de croire aux charmes vainqueurs de Mlles Eva, Paquita ou Fatma, « élèves de Mlle Lenormand », mais je conteste leurs talents sybillins. Il m’est impossible d’oublier que l’une de ces dormeuses-debout m’a fait payer 20 francs — prix de faveur — de terribles confidences sur une « personne chère » qui me trompait, disait-elle, avec un officier de hussards. « — Je les vois!... Co.urez telle rue, tel étage, vous les surprendrez ensemble!»

qu’est-ce que le somnambulisme

Une simple mèche de cheveux de la « personne chère » suffisait pour cela. Et l’oracle était garanti. Or, sachez que cette mèche révélatrice, je l’avais, moi malin, coupée sur le dos de mon king-charles.

Vous pouvez juger des autres d’après ce trait.

Mais entre ces exploiteurs de la crédulité naïve de mes contemporains, et-les somnambules véritablement doués, il y a un abîme. Je. crois à ces derniers. C’est peut-être une faiblesse. Tant qu’on voudra. Ma faiblesse m’est chère. Elle se fortifie des découvertes de M. Charcot, lequel, entre nous, n’est qu’un demi-voyant. Car ce docteur n’a pas encore jeté son rabat do matérialiste. L’Ecole de Paris, qui envisage Y organe , et ne va jamais au-delà, parle encore par sabouehe. Il nous fait assister à de merveilleux phénomènes de somnambulisme ; il constate, comme Mesmer, de véritables propriétés magnétiques dans l’organisme, mais tout cela, selon lui, se rattache à de simples névroses, à certains troubles des fonctions cérébrales, à des manifestations de l’hystérie. Rien de surnaturel ni de mystique. La molécule, la matière, et rien de plus.

Vous connaissez les expériences. Je vais les résumer en dix lignes.

Les malades de M. Charcot ont des foyers magnétiques , des points sensibles qu’il suffit d'exciter pour déterminer une attaque. Il appuie son doigt sur l’un de ces points, aussitôt le sujet tombe en léthargie. La pression continuant, la catalepsie se déclare. Le corps humain devient alors une soite de mannequin, obéissant à tous les caprices de l’opérateur. Les membres conservent la position qu’il leur donne. Le.-î bras restent tendus, les mains crispées, comme ceux d une statue. La sensibilité disparaît. Il semble que la vie soit absente. — Névrose.

S il emploie un diapason métallique, fiché sur une caisse sonore, aux premières vibrations de l’instrument le sujet leste en extase, pétrifié. — Névrose.

M. Charcot rencontre dans la rue une de ses pensionnaires, parfaitement saine, d’ailleurs. Il la regarde dans le

blanc des yeux. Voilà la jeune fille médusée. Une attaque nerveuse se manifeste avec accompagnement de léthargie, d’anesthésie, de catalepsie. — Névrose 1

A l’aide d’un aimant, M. Charcot détermine le transfert d’une maladie d’un membre dans l’autre ; il provoque à volonté la paralysie partielle de son sujet, il la fait cesser à son gré. Il crée des troubles de la vision. Tel malade voit tout en gris. Un autre perd la notion des différentes couleurs du prisme. Et c’est encore l’aimant qui guérit ces maux étranges. — Névrose!

« Tous ces phénomènes, conclut M. Charcot, se rattachent à des altérations encore inconnues du système nerveux. » Et voilà pourquoi, monsieur, votre fille est muette!

Ce qui m’étonne, c'est que le savant professeur n’ait pas dit le premier mot de tout un ordre de phénomènes plus fréquents, peut-être, mais non moins extraordinaires. J’entends la double vue somnambulique, l’acuité miraculeuse de l’ouïe, du tact, de l’odorat, l'agilité prodigieuse, la force surhu maine, la supériorité intellectuelle qui se révèlent chez les sujets magnétisés. Chacun de nous a été témoin de ces faits. Au collège, j’avais un camarade qui faisait en dormant thèmes et versions. Faut-il ajouter: sans faute? C’est pourtant la vérité. Notez que ce garçon était, le jour, un cancre parfait. Un autre que vous allez me citer, se promenait la nuit sur la gouttière de son toit, aussi aisément que vous le faites dans ce salon. J’en sais un, qui tombé du cinquième étage sur le pavé, en plein sommeil magnétique, se réveilla sans une contusion, disant: « J’étais soutenu par des anges. » Et ainsi de même pour mille autres cas, que M. Charcot, sans faire injure à sa raison, n’expliquerait pas par les mots névrose et hystérie.

Mais M. Charcot est franc. Il avoue un inconnu dans les fait constatés. Je l’en félicite. Hypothèse pour hypothèse, voici la mienne:

Je crois à l’existence d’un agent indéfini, indéfinissable peut-être, qui sert d’intermédiaire entre notre substance matérielle et l’esprit immatériel quii nous entoure, nous

le somnambulisme

Rigidité cataleptique et Catalepsie partielle. Expériences du Docteur Charcot.

qu’est-ce CLUE le somnambulisme

pénètre et nous fait agir! Je crois au magnétisme qui est, comme la chaleur, l’électricité, la lumière, une des formes de cet agent. Grâce à lui, je crois que l’âme, à certains moments, se dégage de la matière et jouit de facultés plus parfaites; je trouve cette doctrine plus consolante, plus bienfaisante surtout que celle des organicistes. Elle me fait comprendre le génie, l’héroïsme et toutes les grandes vertus. Elle m'apprend la noblesse de mon origine, l’immortalité de mon esprit. Et, dût M. Charcot me traiter d’hystérique ou de névrosé, j’aime mieux rechercher dans l'espace radieux ma patrie et ma terre promise, que de crier: « papa! » au visage d’une guenon.

EN BALLON LIBRE

ans l’enceinte pavoisée, toute pleine de toilettes, de fanfares, de bruit joyeux, l’aérostat s’arrondit lentement et développe ses larges flancs zébrés. On admire ses proportions gigantesques, l’harmonieuse pureté de ses contours ; quatre mille têtes curieuses suivent, le nez en l’air, les ballons avant-coureurs; direction du vent, chance du voyage, périls de la descente, chaque groupe a son orateur qui pérore. Un savant fait à grands traits l’historique des ascensions célèbres, depuis des Rosiers, jusqu’à Sivel et Crocé- Spinelli, ces martyrs. La température est douce et calme. Par intervalles, le soleil paraît, se joue coquettement sur les atours printaniers, dore de tons chauds le globe soyeux de l’aérostat, puis se cache pour revenir encore. Tout est en fête.

11 est quatre heures. Le gonflement se termine. Pendant que cent bras nerveux retiennent captif le géant des airs, Eugène Godard se multiplie. Déjà la corbeille est parée, garnie de son lest et des instruments. — Messieurs les voyageurs, en nacelle ! Et les invités sautent gaiement par dessus le bord, s’installent sur les sacs, donnent et reçoivent force poignées de mains. — Bien des compliments à Vénus et à Jupiter ! Envoyez-nous un télégramme de Saturne!... — Messieurs, s’écrie Godard, en grimpant comme un chat dans les agrès, tenez-vous bien, nous partons. Lâchez tout

EN BALLON LIBRE

A cette minute solennelle, une délicieuse émotion me pénètre. J’agite un drapeau pour répondre aux vivats de la foule enthousiasmée. La terre se dérobe et paraît nous fuir à toute vitesse. Des fourmis noires s’agitent dans un carré grand comme la main. C’est la place d’où nous sommes partis. Les maisons s’écrasent, les arbres s’effacent. La grande ville est à nos pieds, avec ses monuments lilliputiens, ses clochers-joujoux, ses promenades-rubans. L’œil embrasse le plus admirable panorama qu'il soit donné à un mortel de contempler. Champs, villages, forêts, se dessinent nettement, avec des teintes douces, veloutées, comparables à celles d’un plan au lavis. Il est quatre heures vingt minutes. Nous planons déjà à 1,800 mètres.

M. Godard fait l’appel. Nous voilà cinq, en comprenant le capitaine et son fils, un spirituel jeune homme, qui depuis l’âge de huit ans accompagne son papa dans les nuages.

Mais une forme humaine surgit tout à coup d’un paquet de sacs, et nous salue joyeusement. C’est un pompier, blotti sous les agrès au moment du lâchez tout, et qui a fait le mort avec tant d’adresse , qu’on ne s’est pas douté de sa supercherie. Le brave garçon nous demande pardon, promet d’aider à la manœuvre... — Sortez! crie Godard d’un air féroce. Hélas? il est trop tard, nous voguons à plus de deux mille mètres de sa caserne !... Le pompier se console par un long baiser à la bouteille de cognac...

Quatre heures 50 minutes. — Nous montons toujours. Déjà Paris est loin de nous. À gauche, un rideau de collines, hautes comme les talus d’une route. La terre s’estompe dans des vapeurs légères ; des rayons d’or fouettent ce voile nuageux, éclairant ça et là quelques échappées de la Seine, qui brillent dans le lointain, semblables à des ruisselets d’argent vif. Le brouillard s’épaissit et devientfroid. <c Messieurs dit Godard avec solennité, nous traversons les nuages. Il est cinq heures; dans une seconde nous allons être isolés du reste des humains ; que personne ne sorte ! » — Le pompier, ému, dit un mot d’amour à la fiole d’ Armagnac .

5 heures 10. — C’est fini la terre, a disparu. Une vapeur dense et froide nous enveloppe, si épaisse qu’elle cache le ballon à nos yeux. Silence effrayant. D’un bout de la nacelle à l’autre (deux mètres environ) mes compagnons de voyage paraissent effacés dans la fumée. — Où êtes-vous, Godard? dis-je à l’aéronaute. — Il me répond, et sa voix retentit comme un roulement de tonnerre. L’écho répète ce terrible roulement, qui va grandissant de nuée en nuée. En bas, peut-être, les populations doivent croire à quelque orage prochain !

5 heure* 25. — Coup de théâtre. Les ténèbres s’évanouissent, les vapeurs se fondent, le ciel bleu réapparaît sur nos têtes, et le soleil, qui tout à l’heure s’enfonçait dans les brumes de l’horizon, semblable à un boulet rouge s’élance avec une rapidité vertigineuse vers le zénith. Un coup de soupape a produit cette illusion. C’est Godard, véritable deus ex machina, qui par une brusque descente à six cents mètres, nous a permis d’assister à ce fantastique renversement des lois immuables de la nature. Un sac de lest nous ramène au plus profond de l’éther. Nous avons atteint 3,750 mètres !

L’instant est solennel : muets d’admiration, nous restons confondus par la majesté du spectacle ; à nos pieds, les nuages gris, blancs, jaunâtres, diversement colorés parle soleil, roulent confusément leurs croupes changeantes. Semblables aux vagues de la mer, ils s’entassent, se heurtent, se mêlent, luttent de vitesse. Immobile au milieu de cette silencieuse tempête des éléments, nous planons mollement sans ressentir un souffle de l’ouragan qui nous porte avec lui. Sur nos têtes, le ciel pur, d’un bleu tranquille et profond ; autour de nous, l’immensité ! Le moment de surprise passé, chacun de nous traduit bruyamment ses impressions. Quel émouvant et sublime spectacle 1 Le plus grandiose que l’homme puisse rêver et pour la peinture duquel les phrases sont incolores et les mots impuissants. Nous éprouvons le besoin de nous féliciter chaudement, de nous serrer les mains, et, de nos poitrines émues, un hourrah frénétique s’élève vers le firmament radieux.

EN BALLON LIBRE

Six heures. — Le pompier achève la bouteille de cognac.

Mais il ne faut pas s’oublier dans ces célestes régions. Le monde d’en bas nous réclame, avec ses exigences mesquines. La nuit est proche . Rentrons. M. Godard se pend à la soupape et nous revoilà dans les nuages. Pendant cette tra versée un peu monotone, le capitaine du vaisseau aérien reçoit les témoignages de notre admiration et de notre reconnaissance.

La précision mathématique de ses manœuvres, l’obéissance merveilleuse du géant qu’il dirige au moyen d’une mignonne cordelette ou de quelquês poignées de sable, les phénomènes prévus et annoncés, la connaissance parfaite des courants et de leurs influences, tout nous révèle sa science et son habileté. Perdu dans les profondeurs de l’immensité bleue, calme, souriant, juché sur la frêle couronne qui rassemble les cordages, et plus tranquille que dans son salon. Godard nous paraît grand, surhumain. Il est le roi de ce chaos, presque le créateur de ces phénomènes qu’il signale et définit, de ces féeriques changements à vue qui s’accomplissent en quelque sorte par son ordre.

6 heures 10. — La terre reparaît. Nous descendons à grande vitesse. L’un de nous, aux poumons robustes, se penche hors de l’esquif et crie de toute sa gorge : « Où sommes-nous? » Des voix grêles, enfantines, répondent un mot qui se perd dans les cordages. Nouvel appel, nouvelle réponse. Cette fois nous distinguons très-nettement: Le Pecq. Nous sommes en pays ami.

6 heures 15. — Le village s’accentue ; les maisons paraissent sortir de terre et grandir à vue d’œil ; le clocher jaillit. Des cris enthousiastes nous saluent. Le < rues se marbrent de taches noires qui deviennent des hommes. Tout ce monde galope, enjambe haies et fossés, traverse les champs, piétine les carrés de légumes, criant et applaudissant de plus belle. « Plus un mot, s’écrie Godard et préparez-vous à la secousse ! Je vais couper le quide-rope .

Aussitôt dit que fait. L’amarre est coupée en un tour de main, le câble plonge et touche le sol. Cinq cents bras se

tendent vers nous, saisissent le filin et arrêtent le docile aérostat qui, promptement dégonflé, nous dépose mollement et sans secousse sur le plancher des vaches. Il fait nuit. L’un après l’autre, tout doucement, nous quittons la nacelle, emmenant le fidèle pompier, plus ému et plus dévoué que jamais.

Deux heures après, le ballon soigneusement ficelé et chargé sur une charrette, nous faisions triomphalement notre entrée dans la bonne ville du Pecq tantôt précédés et tantôt suivis par l’inévitable pompier, qui s’escrimait à éteindre. . . l’enthousiasme.

Ces notes, écrites en ballon, à des altitudes qui donnent le vertige, je n’ai pas voulu les rédiger. Je les imprime telles quelles.

Xïll

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