LA CRISE CLIMATÉRIQUE
du Tarn, du Gers et de l’Ariége. Le grès du Soissonnais renferme des feuilles de palmier; des troncs en place de grands arbres, propres aux régions tropicales, ont été découverts à l’Est, au Nord et à l’Ouest de notre pays. Il est donc permis d’inférer de ces témoignages- que la chaleur a considérablement diminué depuis que ces animaux et ces plantes ont disparu.
Franchissons une longue série de siècles! les Gaulois allaient nus, ou à peu près. Est-ce à cause de leur civilisation primitive, ou bien parce que le climat delà gaule était moins rigoureux qu’aujourd’hui? J’inclinerais à croire que c’est pour ce dernier motif. Voyez plutôt les Esquimaux, qui ne sont guère policés : ils montrent à peine le bout de leur nez, tandis que les Japonais, dont personne ne niera la supériorité intellectuelle, cachent tout juste ce qu’étalent nos statues.
Il n'y a pas de civilisation qui tienne : devant le soleil, tous les peuples se dévoilent.
Ici, j’arrive à des faits scientifiques, précieusement enregistrés par des hommes dont le nom fait autorité. Arago constate la rétrogradation graduelle des vignobles vers le midi de l’Europe.
« De nos jours, dit-il, on ne cultive plus la vigne sur les bords du golfe de Bristol, ni dans les Flandres, ni dans la Bretagne; et ces contrées que les chroniques nous disent avoir produit des vins exquis, ne donnent actuellement des rabins mûrs que dans les années exceptionnelles. »
Aux environs de Carcassonne, la culture de l’olivier a rétrogradé de 15 à 16 kilomètres au sud, depuis une centaine d’années. La canne à sucre, dit M. Reclus, a disparu de la Provence où elle était acclimatée ; les orangers dTIyères, dont la culture s’étendait au seizième siècle jusqu’au village de Cuers, ont été frappés par la maladie sous un ciel qui ne leur est plus favorable, et l’on a dû les remplacer par des arbres à fruits moins frileux, tels que les pêchers et les amandiers.
En Suisse, dans les Alpes, la flore glacière a envahi des
sommets autrefois couverts de forêts magnifiques, dont on retrouve encore en place les troncs puissants et les robustes racines.
lin Allemagne, . les plantes des steppes se montrent de nos jours au milieu de campagnes jadis fertiles. Tous les botanistes ont signalé ce fait. Et à l’appui de leurs observations, les météorologistes prouvent, par des moyennes de température diurne, mensuelle et annuelle, que le froid s est sensiblement accru dans ces régions.
L’Irlande et le Groenland oriental sont aussi devenus beaucoup plus froids depuis le quatorzième siècle ; car dans la première, les grands arbres ont cessé de croître, et sur les rivages opposés de l’autre contrée, un grand nombre de vallons, jadis habités, sont aujourd’hui complètement inaccessibles par suite de l’envahissement des glaces.
Il me serait aisé de multiplier les citations, pour en déduire avec plus de force cette vérité désolante : la terre se refroidit. Je préfère me borner aux faits irréfutables qui précèdent. Et si le lecteur doutait encore, je lui dirais :
— Interrogez les vieillards; aucun d’eux ne trouvera dans ses souvenirs de jeunesse des rigueurs analogues à celles que nous subissons. De mémoire humaine, on n’avait jamais vu la neige en si grande hauteur sur les plateaux du centre de la France; autrefois l’hiver était une euite de l’automne, et le printemps se prolongeait jusqu’à l’été. Aujourd’hui, les frimas commencent en octobre et durent encore aux premiers jours de juin.
Il faut en prendre son parti, la chaleur se retire de nous; en même temps que disparaissent les grandes espèces animales, les vents glacés du pôle gagnent de proche en proche, les brumes envahissent peu à peu le midi, les climats excessifs avancent graduellement vers l’Ouest, la croûte terrestre s’épaissit, et le temps n’est peut-être pas éloigné où les peuples, chassés par le froid des régions infrà-polaires, gagneront les pays de l’équateur, qu’éclairent et réchauffent les rayons d’un soleil vertical.
LE MICRODOR
danois, chez notre ami commun, le docteur N... qui possède l’une des plus riches collections entomologiques de Paris.
Après une visite attentive au laboratoire, où vingt vitrines de coléoptères rarissimes tirent pousser à nos deux étrangers des cris d’une admiration jalouse, nous fûmes gracieusement invités à prendre part au régal d’une vivisection .
Il s’agissait, je crois, d’étudier au microscope l’intestin grêle d’unbombix, ver à soie, atteint d’une maladie étrange, inconnue. L’insecte, arrivé la veille à grands frais de Nagazaki, avait été généreusement prété à notre docte ami par l’institut séricicole du Japon, et venait de faire, le douillet, ses quatre mille lieues dans un cornet de feuilles d’ailante. M. de Quatrefages, qui a écrit des volumes sur les bombix malades, ne connaissait pas le premier mot de cette grave affaire — je parle de notre vivisection, — et c’est absolument à huis-clos, entre intimes, que la chose allait se passer. Une véritable première, comme vous voj ez.
Pendant que 1 opérateur rangeait autour du microscope ses bistouris, ses seringues d’argent et ses poinçons, le Danois m exposait un système de métamorphisme dont il est le glorieux père, et je lui promettais d’en faire l’objet d un rapport à l’Académie d’Etampes, qu’il avoua ingénument ne pas connaître. Le chimiste Yankee, moins expensif, attendait en considérant la bestiole, dont on allait mettie les tripes au soleil, et qui filait, vous pensez, un bien mauvais coton.
De 1 opération je ne dirai rien, pour deux motifs : le premici, afin de ne pas troubler le sommeil de M. de Quatrefages, 1 autre, parce que je ne suis guère compétent, ma spécialité étant 1 étude des larves de diptères. Tout se passa, d ailleurs, dans les règles. Nous allâmes à tour de rôle appliquer notre œil droit au puissant objectif, je vis des kilomètres de soie malade, des myriamètres d’intestins baignant dans une goutte d’alcool; le géologue d'Upsal fut enchanté et le chimiste de Chicago fit en anglais de judicieuses remarques, que chacun s’empressa de noter sur ses tablettes. La représentation était terminée, je le croyais du moins.
C’est ici, au contraire, que la séance devint palpitante. Vous allez en juger.
— « Connaissez-vous le microdor! demanda tout à coup l’Américain au docteur N... à peu près du ton dont il aurait dit : « Avez-vous lu Baruch ? »
Nous ouvrîmes de grands yeux. Et comme le géologue cherchait dans sa mémoire le sens de ce néologisme abrupt, que pour ma part je n’avais jamais entendu retentir au sein de la docte Académie d’Etampes, notre Yankee poursuivit :
— « Le microdor est une nouvelle création de mon étonnant compatriote Edison, l’auteur du phonographe, de la plume électrique, du papier lumineux, du mégaphone, de l’aérophone, du microphone et de trente autres merveilles ; mais celle-ci, s’il est possible, les surpasse toutes et va révolutionner le monde savant. »
LE MICRODOR
Cela dit, l’Américain alluma un cigare, et attendit froidement l’effet de sa phrase.
Nous restions là, stupides.
« — Ce microdor, continua le chimiste de l’Illinois et savourant notre émotion, est un petit appareil que j’ai vu chez Edison la veille de mon départ pour la France, il y a
(quinze jours à peine. Le reporter scientifique du New-York - Herald n’en a pas encore entendu parler, et sir Bennett, s’il apprenait qu’un autre mortel a eu la primeur de cette prodigieuse découverte, casserait aux gages son infidèle nouvelliste.
Seconde pause. Notre anxiété faisait mal à voir. Le chimiste en eut pitié et, tout d’une haleine:
« — Avec cet instrument, dit-il, l’homme pourra concenrer les émanations des corps, les amplifier, et les rendre perceptibles à des distances énormes. Vous connaissez, n’estce pas, l’acuité merveilleuse du sens olfactif chez certains animaux. Au milieu d’un tas de linge le chien, vous le savez, rapportera infailliblement à son maître le mouchoir que celuici vient d’y enfouir. Vingt fois, j’en suis sûr vous avez entendu
Idire qu’un caniche avait suivi à la piste et retrouvé ses propriétaires à travers un dédale de routes et de sentiers où l'homme était passé plusieurs jours auparavant. Vous-mêmes avez vu les corbeaux accourir, du fond de l’horizon, dès qu’un mulot ou une taupe a mordu la poussière des guérets.
« -Voulez-vous d’autres exemples? L’écrevisse, dans son ruisseau d’eau vive, ne se hâte-t elle pasde nager, d’un bout à l’autre de la plaine, vers l’appât corrompu que vous lui jetez? L hirondelle s’est-elle jamais trompée de nid, au retour de son lointain voyage, et n’a-t-elle pas invariablement regagné le palais d’argile où elle reçut sa première becquée ; La mouche verte n’est-elle pas la première arrivée au banquet du corps mort, cadavre entier ou minuscule débris, dont son merveilleux odorat lui révèle la présence ? Tenez* docteur, nous allons disséquer un de ces utiles diptères, et je vous ferai toucher du scalpel le faisceau nerveux qui, selon Spallanzani, est le siège de ce sens extraordinaire.
— Mais je n’ai pas sous la main l’insecte demandé : s’écria notre ami, qui donnait naïvement dans le piège.
— Qu’à cela ne tienne; répliqua l’Américain, nous allons en appeler un . »
Aussitôt, à la demande du savant, on apporta de l’office un poulet fraîchement égorgé. Le démonstrateur déposa le cadavre encore tiède sur un guéridon, ontr’ouvrit la fenêtre et attendit.
Deux minutes après, au milieu du silence admiratif et quelque peu sceptique que nous gardions, retentit la fanfare bien connue de la mouche de viande. L’insecte appelé était là, avide, famélique, et bourdonnant. Il fit autour de la chambre une reconnaissance rapiie, heurta lourdement sa grosse tête aux murailles, et vint s’abattre sur le cou saignant du poulet, où le va-et-vient de sa trompe nous apprit que le festin commençait.
Je battis des mains avec frénésie. L’américain voulut bien prendre pour lui cette ovation qui s’adressait à la mouche, et, modeste dans son triomphe, reprit la parole en ces termes :
— « Pour vous , messieurs, qui vous proclamez les plus parfaits des êtres, ce poulet n’a pas d’odeur. Il vivait encore il y a cinq minutes, et vous n’aurez pas de peine à admettre que les émanations qu’il dégage ne sont pas sensibles, même pour l’odorat d’un peau-rouge. Elles existent cependant; la mort les a fait naître instantanément, et cette mouche, qui flânait peut-être à l’autre bout de Paris, les a perçues de là-bas. Elle est venue tout droit ici, guidée par son infaillible instinct,, et, voilà qui confond notre raison, avant même le temps nécessaire au transport des miasmes du cadavre par la voie de l’air. »
' Le savant .jouit pendant quelques instants de notre stupeur, et reprit :
« — Eh bien ! l’appareil dont je vous parlais tout à l’heure, ce microdor que vous êtes les premiers Européens à connaître, nous donnera à vous, à moi, à tout le monde, l’exquise sensibilité olfactive de cette mouche stercoraire, de ce
LE MICRODOR
chien, do cette écrevisse, de ce vautour. Vous voyez d’ici ses applications multiples, et les immenses services qu’il est appelé à rendre.
« Dans la rue, vous distinguerez l'homme ou la femme malade, au flair; toute affection morbide ayant pour conséquence une décomposition partielle des tissus, caractérisée par une odeur spéciale, vous pourrez, grâce au microdor, couper dans son germe la fièvre qui peut-être aurait enterré votre sujet. A la chasse vous serez votre propre chien d’arrêt, et nul fumet de poil ou de plume n’échappera au sens délicat de votre instrument.
« Vous retrouverez sans peine, fût-il passé dans mille mains différentes, le portefeuille ou le bijou perdu; vous saurez reconnaître, en plein boulevard, le bellâtre qui a flirté un soir avec votre femme, et les « microdors » officiels de la justice reconstitueront, dans toutes ses phases, le crime commis, par l’analyse des effluves variés qui accompagnèrent sa perpétration.
« Je laisse à votre sagacité, Messieurs, le soin de passer en revue toutes les impossibilités qui deviendront possibles, par l’emploi du merveilleux microdor, et je termine en vous priant de ne pas révéler au monde ce gros secret, que mon ami Edison se réserve de faire connaître au public par le canal du New-York-Herald , le mieux informé des journaux américains. »
« Là-dessus nous nous séparâmes, et je courus chez mon éditeur pour écrire ces lignes, entête desquelles j’aurais pu placer cette maxime désormais banale des mémoires de Vidocq.
« Mettcz-moi au milieu d’une foule d’hommes, j’y dé- « couvrirai entre cent mille un galérien, rien qu’à l’odeur. »
LE VER SOLITAIRE
S’ai l’avantage de connaître un pharmacien — homme sérieux et docte, inventeur de deux spécialités célèbres — qui depuis quinze ans consacre ses bénéfices et emploie ses loisirs à l’étude d’un ver.
Il prétend que cette longue, plate et gourmande bête que la plupart des humains nourrissent in imo, exerce une action prépondérante sur le caractère et les mœurs. Il divise les gens en deux grandes classes : les individus qui ont le ténia et ceux qui ne l’ont plus. Pour lui, l’homme à ténia doit être bon, généreux, loyal, expansif; l’autre, au contraire, est égoïste, haineux, faux, malhonnête. Il explique la perversité croissante de ses contemporains par la rareté relative de ce parasite intestinal, que vingt médicaments, inconnus jadis, expulsent aujourd’hui de son domaine. Sans le kou&so, la racine de fougère mâle, la décoction de brayera et tout l’arsenal de poisons que la médecine moderne emploie contre lui, nous verrions refleurir les grands caractères, les nobles penchants, les belles vertus d’autrefois. Heureux l’homme qui tolère cet hôte avide, mais sauveur, dans ses entrailles maladives! Les souffrances qu’une telle cohabitation lui apporte ne sont rien auprès des félicités morales dont elle deviendra la source.
— Ah! monsieur, me disait enthousiasmé cet apôtre du ver solitaire, croyez-moi, rien n’est inutile ici-bas! Toute bête réputée malfaisante par des spécialistes à courte vue,
LE VER SOLITAIRE
remplit sur la terre une mission définie. La vipère, le crapaud, le cousin, la punaise et le pou lui-même sont des régénérateurs. Notre haine aveugle les poursuit; nous les détruisons par milliers. Mais la Nature, indifférente à ces inimitiés stupides, reproduit sans relâche leurs bataillons. Et c’est tant pis si quelque jour l’une de ces races prédestinées disparaît de la surface du globe! Le ténia, peut-être, succombera le premier. Ce jour-là, malheur à nous!...
Depuis que je vis en contact avec les hommes de science, j’ai rencontré, je l’avoue, de terribles originaux, mais de l’estoc de cet apothicaire, jamais!
Concevez-vous un praticien que sa profession oblige à vendre au premier venu des vermifuges préconisés par le Codex et auquel sa conscience ordonne d’en proscrire l’usage? Un homme qui pourrait faire payer dix francs une boîte de ltousso, et qui vous dit du ton le plus convaincu :
« Gardez-vous de suivre cette ordonnance ignare ; vous possédez le ténia ! Eh bien! conservez-le ! je vous félicite! » Un industriel, enfin, qui renonce de gaîté de cœur à de très louables bénéfices, sous le prétexte illusoire que sa religion les réprouve ?
Cet excentrique m’a semblé digne de figurer ici; et je vais le crayonner en quelques lignes, avant de décrire l’être non moins extraordinaire que vous portez, lecteur, dans les plus intimes replis de votre précieux abdomen.
La vitrine de mon pharmacien — une des curiosités de Paris — renferme dix-huit ténias confits dans l’alcool. Tous ténias illustres, et de très haute lignée. Il y a des ténias de la magistrature, de la diplomatie, de l’armée, et même celui de la comtesse R..., une blonde que l’on connaît. Chaque bestiole a son histoire, racontée par l’étiquette avec force détails. Arrêtez-vous, et lisez. Aussitôt, souriant, l’apothicaire sort de sa boutique, vous interpelle, et fait si bien qu il vous entraîne dans un arrière-magasin, tapissé de bocaux. « — Voilà, monsieur, dit-il avec orgueil, la collection la plus complète qui soit en Europe; je suis le premier homme du monde pour les ténias. Six cents espèces ou va-
riétôs! » Et l’une après l’autre, il vous met ses conserves sous le nez. — Ceci est le filaire d’Abyssinie, que l’on dévide sur une bobine attachée au bras du malade; cela, le dragonneau qui hante les yeux du nègre; et voici le bothriocéphale de Russie, aux dimensions colossales, etc., etc. Ensuite, il vous présente sa femme qui nourrit dans ses entrailles un ténia particulier au sexe faible; ses enfants, d’ailleurs chétifs, auquel il a lui-même administré le ver solitaire, cette panacée vivante des maux de l’âme! Son chien, sa perruche et ses serins ont reçu les entozoaires qui conviennent à leur organisme. Lui qui vous parle, enfin, s’est religieusement inoculé la bête-ruban. Au lendemain des fameuses expériences de M. Humbert sur les vers cystiques du porc, il avala quatorze de ces êtres, exhumés de l’intestin grêle d’un cochon ladre. « - Et trois mois après monsieur, j’eus la satisfaction d’éprouver, dans l’estomac, les sensations particulières qui sont un indice certain de la présence du ténia! » — Heureux père !
Un dernier trait. Ce maniaque est matérialiste à trente six carats. N’essayez pas de lui parler d’ange gardien, de religion, il pousserait les hauts cris. En revanche il croit à l’influence morale du ver. La vertu, je l’ai dit, dépend de ce ver. Son ange gardien, à lui, c’est ce ver. Hors du ver point de salut. Le pauvre homme!...
Doctrine à part, je reconnais qu’il possède son histoire naturelle du ténia aussi bien, sinon mieux, que MM. Steenstrup, Küchenmeister et van Beneden. Je l’ai interrogé à votre intention, et voici le portrait qu il m a trace de cette dégoûtante créature.
Le tema solium , ou ver « tout seul », ainsi nommé parce qu’il n’est pas rare d’en rencontrer jusqu’à cinq dans le même corps, appartient à la cJasse des helminthes de Milne Edwards. Tous ces individus se développent et vivent dans les intestins et les muscles. Plats, longs et généralement composés d’anneaux innombrables, les helminthes offrent à l’œil de l’observateur un organisme des plus simples : appa-
LE VER SOLITAIRE
reils de digestion, do circulation et de respiration absents. La nature, qui a strictement doté chaque animal de ce quilui est nécessaire, 11e s’est pas mis en frais d’organes inutiles pour les ténias. Vivant au milieu de fluides déjà éla, borés par leurs hôtes, un tube digestif ne leur aurait servi de rien. Ils mangent et respirent sur toute leur longueur, du sommet de la tête à l’extrémité de la queue.
Mais où la prévoyance admirable de la nature éclate c’est dans le mode de reproduction de ce bizarre parasite. Chacun des anneaux dont il est formé renferme un être complet, pourvu des deux sexes, menant en quelque sorte une vie indépendante. Le bothriocéphale, qui contient dix mille segments et atteint 20 mètres de longueur, est donc un chapelet de dix mille individus distincts, véritable machine à multiplication, capable de se féconder des milliers et des milliers de fois. Mais ce n’est pas à augmenter le nombre des œufs que se borne la sollicitude de la Nature comme, en raison des nombreux dangers qui assaillent les jeunes, ces milliers d’œufs ne pourraient pas suffire pour assurer la conservation de l’espèce, le bourgeonnement s’ajoute à la reproduction sexuelle. Un simple anneau, par je 11c sais quelle mystérieuse faculté d’épanouissement, se couvre de rejetons grouillants, qui, nés à peine, peuvent déjà fructifier et se disséminer à l’infini!
Mais cela n’est rien encore.
Plus extraordinaire que le papillon qui, tour à tour chenille et chrysalide, subit dans sa courte existence des phases diverses, le ténia se métamorphose en autant d’êtres qu’il habite de corps variés, sansjamais mourir ! Le premier nous permet de croire à la renaissance dans une nouvelle vie, l’autre nous ferait admettre la métcmpsychose, et la transmigration des âmes ! En effet, selon les milieux où il est placé, ce ver peut revêtir cent aspects, cènt formes nouvelles !
Suivons-le dans cette étrange pérégrination.
Un œuf de ténia, rejeté par les organes d’un mollusque, est avalé par un insecte. Là, il grandit et devient parfait.
En mangeant son chou un lapin absorbe l’insecte et par suite le ver, qui tout à coup se transforme en cysticerque. Ce dernier animal se fixe dans les tissus de mon lapin, s’y reproduit, engendrant toujours ses pareils, jusqu’au jour où le lapin sera mangé par l’homme. Alors, ce même cysticerque, sorte de vessie microscopique, s’allonge en une multitude d’anneaux. C’est le ténia. A mesure qu'il se développe dans notre économie, ce parasite dévore notre substance. Il nous tourmente ; il cause les troubles pathologiques que vous savez: digestions difficiles, soif intense, éructations avec aigreurs, démangeaisons des ailes du nez, reptation de l’abdomen, amaigrissement. Tout cela, d’ailleurs, assez bénin et nullement dangereux. Si, d’aventure, un des anneaux du ver est expulsé, et qu’un animal immonde le rencontre sous son groin, voilà le ténia qui change encore. Il devient trichine, cestoïde ou cœnure, selon qu’un estomac de porc, de mouton ou de chien lui a donné l’hospitalité !
Comment ici ne pas admirer la règle suivant laquelle cette sublime ouvrière que nous appelons Nature a coordonné les différentes parties de son oeuvre !
« Sous leur première forme, dit M. Vignes, les parasites intestinaux résident toujours chez un animal qui servira de pâture à celui où ils doivent achever leur développement. Ainsi, des vers qui habitent un herbivore, arrivés au terme d’évolution qu’ils ne peuvent dépasser dans ce milieu, n’ont plus absolument qu’à attendre que leur hôte, mangé par un carnassier, cède à celui-ci les vers qu’il héberge.» Et ainsi de suite, jusqu’à l’homme, qui possède, en sa qualité d’animal parfait, les plus beaux, les plus longs et les plus robustes des ténias !
En parlant ainsi, l’apothicaire déroula sous mes narines un kilomètre de ver solitaire, extirpé la veille des intestins d’un pendu, et je m’enfuis épouvanté...
LES GÉANTS
B n journal, évidemment bien informé, signale la découverte d’un sarcophage gigantesque dans lequel reposait, « depuis plus de quatre mille ans, dit-il, le corps d’un de ces hommes que les historiens et les poètes ont célébrés, dont ils rapportent les merveilleux exploits, et qui sous le nom de Géants peuplaient certaines régions du monde, bien avant les âges du bronze et du fer. »
Là-dessus, le rédacteur du fait-divers s’emballe. Animé d’une sainte colère contre notre civilisation, — sans laquelle cependant il n’eût trouvé ni un éditeur, ni des lecteurs pour sa bourde de haut vol, — ce savant lui reproche l’abâtardissement de notre race ; il regrette le temps où la terre nourrissait des hommes de huit ou dix pieds, qui s’en allaient nus et bondissant, dans la campagne, armés d’un tronc d’arbre en guise de massue. « De tels gaillards, ajoute-t-il, étranglaient leur lion de la main droite; ils soulevaient de prodigieux fardeaux; et les monuments cyclopéens dont parlent les voyageurs, attestent, par leurs colossales proportions, la force surhumaine des ouvriers qui les ont bâtis, sans le secours d’aucun mécanisme, et par la seule vertu de leurs biceps. »
A moins d’admettre que l’auteur de ces lignes soit un naiu
chétif, une manière de Quasimodo, on ne s’explique pas son enthousiasme naïf pour des exercices qui sont aujourd’hui le monopole des hercules forains, ni son admiration pour une taille qui appartient exclusivement aux tambours majors.
Sans doute la grandeur physique a son charme, estimable à divers points de vue, sans parler de ceux auxquels se place le beau sexe. Mais tout le bonheur de cette vie ne réside pas dans la faculté d’allumer son cigare aux réverbères, de souffleter sur son siège un cocher d’omnibus et de soulever une feuillette à bras tendu.
La civilisation, dont mon confrère fait amèrement le procès, a enfanté des prodiges bien autrement grands que ceux de la barbarie qu’il regrette.
Nous n’étranglons plus les lions, c’est est très vrai? mais nous les exterminons délicatement à mille mètres avec des joujoux .charmants et terribles; nous ne soulevons plus dans nos mains d’énormes moellons comme les menhirs, les peulvens et autres pierres dites cyclopéennes, mais nous édifions des montagnes de marbre et de porphyre curieuse- *ment ciselées, telles que Saint-Pierre de Rome, le Panthéon ou l’Opéra; nous ne faisons plus, hélas! les enjambées du colosse de Rhodes, d’IIercule et de l’Ogre aux bottes de sept lieues, mais notre voix, nos traits et jusqu’à notre pensée franchissent, en moins de rien, les continents et les mers.
Si l’homme d’autrefois domptait les fauves, nous domp tons, ce qui vaut mieux, les éléments sauvages, nous emprisonnons la foudre dans une bouteille, nous forçons le soleil à peindre, les vents à nous conduire, les fleuves à moudre notre pain quotidien; et, pour si perçante que fut la vue des géants, je n’ai pas entendu dire qu’elle leur ait permis, comme à nos astronomes, de mesurer la distance et les dimensions des étoiles, d’analyser les météores, de prévoir enfin, à un siècle et plus d’intervalle, la minute précise d’une éclipse totale, du retour d’une comète, ou d’un passage de
LES GEANTS
Vénus. Toutes choses d’ailleurs fort délectables, n’en déplaise à ce journaliste érudit, qui aime les géants, et dont je vais consciencieusement plumer le canard.
Etes-vous bien sûr, d’abord, monsieur et confrère, que les géants « aient peuplé certaines régions de notre globe, avant les âges du bronze et du fer? »
Vous allez me répondre à coups de mythologie. Passons.
Après Polyphénie et la Fable, vous citerez Pline qui parle d’une famille d’hommes dont la taille dépassait neuf pieds, vous nommerez Gabbara, le colosse de huit pieds dix pouces, qui sous le règne de Claude fut amené d’Arabie à Rome, et dont plusieurs historiens signalent la présence dans la ville des Césars. Vous invoquerez ensuite les textes bibliques mal interprétés, le témoignage de saint Augustin qui mentionne la découverte, sur les rivages d’Utique, d'une dent grosse comme deux poings; vous arriverez enfin à Teutobochus, roi des Cimbrcs, qu’un laboureur du Dauphiné exhuma un jour de son champ, et à Yhomo ieslis diluvii, autour duquel tant de combats scientifiques furent livrés.
Peut-être, si votre savoir est plus vaste, me pulvériserezvous avec cette rotule d’Ajax que découvrirent les Grecs dans un tombeau d’ilion, et qui pesait, dit-on, quatre livres et sept drachmes. Ou bien, pour répondre victorieusement par les assertions d’un académicien, m’écraserezvous sous les tables chronologiques d'Henrion, qui disait, en 1718, cette chose immense :
« Adam avait 123 pieds 9 pouces; Eve seulement 118 pieds 9 pouces et 9 lignes. » (Les neuf lignes y sont. Ilenrion était consciencieux. ) Et le grand homme ajoute :
Depuis la création, la taille humaine n’a cessé de décroître, Noé avait vingt pieds de moins qu’Adam. Abraham avait de 87 à 88 pieds ; (cette incertitude fait bien, après les 9 lignes bien comptées d’Eve.) Moïse, 13 pieds; Hercule, 10; Alexandre, 6. (Et on l’a surnommé Grand!) Jules
César moins de cinq. — En continuant la série jusqu'à nos jours, on arriverait au général Tom Pouce.
Tout cela n’est pas sérieux. Je fais, monsieur, trop de cas de votre raison pour croire que vous partagez l’avis de l’illustre et naïf académicien du dix-huitième siècle sur la taille de nos ancêtres communs. Quant à Teutobochus et à l’homme témoin du déluge, vous savez comme moi que le premier était un mammouth, le second une salamandre, et que si de graves docteurs ont pu, alors que la paléontologie était encore dans les limbes, donner le nom d’homme à un reptile, le grand Cuvier a fait justice de ces absurdes billevesées.
Je pourrais, au surplus, soutenir la thèse contraire, et prétendre avec succès que les hommes d’à présent sont plus forts et plus grands que jadis. La mythologie et l’histoire en main, j’opposerais aux géants leurs antithèses vivantes, les nains. Je citerais les Pygmées, les Myrmidons, Esope, ou bien ce philosophe que nomment certains auteurs grecs, et qui n’était pas plus gros qu’une perdrix.
Hippocrate ne raconte-t-il pas quelque part qu’un de ses contemporains, un poète, était si petit, si petit, qu’il fallait le lester avec une balle de plomb, afin que le vent ne l’emportât pas? Quel géant, en comparaison de cet autre poète, Aristratus, dont parle Athénée, qu’on avait toutes les peines du monde à voir à l’œil nu, les veyres grossissants n’étaient pas encore inventés!
Nous voilà bien loin de Teutobochus, d’Ajax, de leurs fémurs et de leurs rotules gigantesques !
Mais ces exemples ne prouvent rien. On n’a pas plus raison de croire à l’existence d’un peuple de nains qu’à celle d’une nation de colosses. Des faits isolés, qu’à grand renfort de bouquins il me serait aisé d’entasser, on ne doit déduire qu’une chose : c’est que la Nature a de tout temps produit des monstres. Polyphème et son antipode Aristra tus étaient des monstres, tout comme le géant chinois de
LES GÉANTS
l’Hippodrome et la princesse Mirza. Ces phénomènes ont leur histoire ; une branche spéciale de la science s’en occupe sous le nom de tératologie. J’y renvoie mon confrère, qui croit aux faits et aux gestes d’un peuple de géants. Il apprendra là que les géants furent toujours d’une intelligence bornée, sans vigueur corporelle, lymphatiques, lents à se mouvoir, incapables d’un travail soutenu, souvent mal conformés ou mal proportionnés. Ils meurent ordinairement jeunes.
À part l’indolence, tous ces traits leur sont communs avec les nains. Ici les extrêmes se touchent. Un empereur d’Allemagne avait eu l’idée bizarre de rassembler, à Vienne tous les nains et tous les géants de son époque. Souvent, des disputes éclataient entre les uns et les autres. La querelle un jour s’envenima à tel point entre deux de ces extrêmes, qu’ils en vinrent aux mains. Et c’est le grand qui fut battu.
Cette faiblesse de corps et d’esprit chez la plupart des hommes qui s’élèvent si haut me paraît une objection sérieuse contre l’opinion d’après laquelle nos pères auraient été plus grands que nous. L’archéologie et la paléontologie, deux sciences précises, ont d’ailleurs jeté la plus vive lumière sur ces erreurs, trop longtemps entretenues par l’ignorance et l’imagination Les armures des guerriers gaulois, grecs et assiriens sont sous nos yeux, dans les musées ; on les croirait modelées sur les torses de nos jours.
Les découvertesde M. Schliemann en Troade démontrent qu’ Achille, Ajax et Priam n’étaient pas plus grands qu’un fantassin du 101°. Les momies égyptiennes, vieilles de quatre mille ans, passeraient à peine sous la toise des conscrits do 1881. Enfin, l’homme fossile, ce contemporain de 1 aurochs, du mastodonte et de l’ours des cavernes, dont on ne saurait faire remonter à moins de dix mille ans
l’antiquité désormais bien établie, a la tête et les membres en tout pareils aux nôtres.
Aussi loin que nous puissions aller dans le passé, nous acquérons la preuve que l’homme primitif n’avait sur nous aucune supériorité : pas plus celle de la taille qu’aucune autre .
La civilisation n’est donc pas une cause d’amoindrissement physique. Elle a, au contraire, cet avantage, qu’indéfmiment perfectible, elle porte en elle-même le remède toutes ses défectuosités.