‹ Les curiosités la scienceChapitre 29 sur 53 · II · texte numérisé non relu

II

nel ne devait pas les connaître. Et je jubilais à la pensée de le battre, ce vieux foudre de guerre, sur son propre terrain l’artillerie.

A quel moment, lui demandai-je, croyez-vous qu’ait été inventée la mitrailleuse ?

La mitrailleuse? hum! attendez donc; je me suis laissé dire qu’ après la bataille de Pavie, un pauvre diable d’inventeur présenta au roi une machine

D’invention subtile et fine Qui, sans se charger qu’une fois Et non quatre, ni deux, ni trois.

Tirait cinquante coups de suite,

Tant était rarement construite.

Le roi prit le placet, haussa les épaules et lit enfermer à bicêtre le canonnier-poète. Si la chronique ne ment pas, c'est donc en l’année 1525 que remonterait la première idée du canon à balles, dont nous avons fait, hélas! un si maladroit usage en 1870.

— Colonel, vous retardez. La mitrailleuse existe depuis la création. Noé en mit deux dans l’arche, un mâle et une femelle.

— Ah! ça, voyons. Que signifie ce coq-à-l’âne?...

— Prenez donc la peine de me suivre jusqu’au bout de ce carré de fraises; je vous montrerai là tout un parc de bombardes à plusieurs coups, qui vivent, qui ne se chargent point et qui partent par la culasse.

Le colonel se mit à m’examiner avec intérêt. A ses yeux, évidemment, je méritais le sort de l’inventeur qu’il venait de citer.

— Vous n’ignorez pas, lui dis-je en l’entraînant vers ma brique aux brachines, que la nature a doué le faible, l’infiniment petit, de facultés prodigieuses. Les énergies vitales, quintessenciées dans son corps microscopique, se traduisent en féeries de couleurs, en orgies de lumières, en foyers de forces inouïes. A l’un, elle a donné des armes ^ terribles, des poisons mortels ; à l’autre, des muscles dont

LES MITRAILLEUSES VIVANTES

la puissance confond notre raison. Donnez.au bœuf les jarrets de la puce, qui saute à un mètre, et d’un bond, ce bœuf franchira le Mont-Blanc !...

— C’est exact, approuva mon voisin.

La loi de nature, repris-je, c’est la destruction universelle. L'insecte est fait pour dévorer. Il est tout ventre, tout mâchoires. Armé jusqu’aux dents, toujours en appétit, jamais repu, c’est lui le grand purificateur. Pour remplir cette mission, Dieu lui a forgé des arsenaux de dards, de griffes, de cimeterres, d’épées, de poignards et de faulx. Mais cet implacable voyageur, livré à lui-même, eût dépassé le but. Il a ses ennemis. Comme il est- armé pour le carnage, d’autres sont cuirassés pour la résistance. Il y a des boucliers qui parent ces terribles estocades, des liquides corrosifs qui magnétisent, dans leurs lourdes armures, ces ogres indomptables. Le fort, souvent, tombe sous les coups du faible. Là aussi, il y a des justiciers. Le droit existe et triomphe de la force brutale. Ainsi s’établit l’équilibre.

Nous étions arrivés. D’un coup de pied, j’envoyai la brique à deux pas et, montrant à mon compagnon la petite famille de brachines qu’elle abritait un instant avant, je lui dis simplement : « Voilà! »

Effarés, les pauvres petits insectes ne comprenaient rien à ce cataclysme qui pour la seconde fois en un jour, faisait brusquement entrer le soleil et le grand air dans leurs mystérieuses retraites. Ils allaient et venaient comme des fous. A peine avait-on le temps d’admirer leurs jolis élytres d’un beau bleu bronze, leur corselet fauve et les mignonnes épaulettes d or, uniforme du régiment, qui décoraient leurs hanches carrées.

Est-ce la votre artillerie ? demanda le colonel, qui se reprenait à douter de mon intellect.

\ ous allez 1 entendre, répondis-je en homme sûr de son fait. Accordez-moi seulement cinq minutes d’attention, et

vous assisterez aune véritable exécution militaire, avec feux de peloton, feux de tirailleurs, bombardement général...

Je n’achevai pas. Un de ces gros carabes dorés, vulgairement appelés jar cimier ès, que vous avez rencontrés cent fois dans vos promenades d’été, se montra tout à coup à l’angle du carré dé fraises. Il galopait de ses sixpattes, le gaillard, comme un affamé qu’il était. Son air menaçant, ses yeux farouches, ses mâchoires largement ouvertes, qu’il faisait grincer l’une contre l’autre, tout en lui semblait dire : « Hum ! ça sent la chair fraîche. » — Ah ! l’ogre !...

— Tiens ! fit le colonel, voilà un de mes gardes champêtres. Sans lui et ses vaillants camarades, je serais infesté de limaces.

— Saluez-le, il va mourir. Et ce sont, oui, monsieur, ces faibles mouches bleues si craintives, si gentilles, si tendres, qui vont avoir raison de ce colosse. Regardez !...

Le carabe, hardi comme Attila, courait sus à toute cette valetaille dorée. En deux temps il tomba la gueule ouverte sur une appétissante et grassouillette femelle, dont il n’eût fait qu’une bouchée, lorsque : Pan ! pan! deux coups de feu retentirent. Un nuage de fumée âcre enveloppa le goulu, qui, tout étourdi, s’arrêta. La pauvrette était sauvée !

La chose avait été si prompte, que mon compagnon ne s’était pas rendu compte du phénomène. Il n’avait pas vu sortir de l’abdomen de l’insecte menacé, une gouttelette de liquide détonant, qui, prenant feu à l’air, avait causé ce bruit, cette fumée, et cette paralysie soudaine de l’agresseur. Je lui expliquai tout cela. Linné, Latreille, Fabricius et Boitard, consultés le matin, me fournirent de triomphantes citations, sous lesquelles je le pulvérisai. La meilleure et la plus victorieuse, au reste, n’était-elle pas sous nos yeux?

Avertis du danger, mes braves insectes s’étaient transmis le mot d’ordre. Face à l’ennemi! Et pendant que le carabe, plus affamé que jamais, faisait mine de recommencer le pourchas, nous les vîmes, par groupes de deux ou trois,

LES MITRAILLEUSES VIVANTES

gagner les hauteurs d’une motte inaccessible, où chacun prit son poste de combat. Par les meurtrières de ce blockhaus improvisé, les brachines pointaient leurs petits derrières; tout en haut, le chef surveillait la manœuvre. C’était merveilleux.

A la première tentative d’escalade, le glouton reçut en plein museau une mousquetade bien nourrie. — Pif! paf ! pan! pan! boum! faisaient les assiégés. Ah! mais!

Suifoqué par la vapeur, atteint peut-être par quelques gouttes de ce liquide corrosif, le carabe mordit la poussière. Une bave brune et fétide jaillit entre ses mandibules, qui grinçaient à vide. Ses pattes tremblaient convulsivement • de ses antennes fébriles, il frottait ses gros yeux aveuglés; tout son corps semblait secoué par une aifreuse colique de miserere.

— Bien touché mes maîtres! cria le colonel, heureux de se retrouver dans son milieu favori, au sein de l’enivrante fumée des batailles.

Quelques minutes s’écoulèrent. Le spasme nerveux du carabe prit fin. Honteux peut-être de cette demi défaite que les mirmidons venaient de lui infliger devant nous, il voulut rentrer en lice, remonter à l’assaut, faire ses preuves de vaillance. Le présomptueux ! Alors tout le bataillon de brachines — dix-huit en tout — forma le cercle, les têtes en dehors, les culs en avant. Ces trois batteries de mitrailleuses donnèrent à toute volée. Pas de commandement, pas de méthode. Tir à volonté ! Mais il fallait voir l’effet. Le monstre, le colosse, à lui seul plus pesant que vingt douzaines de brachines , se tordit encore sur le sol arrosé de sa bave visqueuse. Il agita dans le vide ses membres contractés. Les angoisses de la mort se traduisirent par quelques soubresauts suprêmes, et quand paralysé^ brûlé, aveuglé, il fut incapable de se défendre, la meute des petits et des faiblos se rua sur ce corps gigantesque, pour l’appétissante et glorieuse curée !...

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