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L’AME DES BÊTES

Ç\mous souvenez-vous de ces deux pauvres orangs , si doux, si tendres, si gracieux dans leur laideur, dont

l’agonie lente

a passionné tous les visiteurs du Jardin d’acclimatation, et que ce dernier automne a fait mourir?

Un barnum a acquis leurs cadavres, et s’est avisé de les exhiber dans un bal public. C’est-là que j’ai voulu revoir une dernière fois les intéressants quadrumanes, — nos ancêtres, selon la doctrine darwinienne.

Insouciante , la foule des danseurs tourbillonne devant ce couple qu’immobilisa pour jamais l’industrie d’un empailleur. Attitude, expression, gestes, tout y est : le groupe est saisissant. Alphonse a conservé dans la mort ces petites mines de bébé coquin, ces tours de bras arrondis pour une caresse, ces airs de tête qui firent courir tout Paris. 11 va crier: «Papa! » croirait-on. Le père, que nous connûmes si navré depuis la perte de sa compagne, apparaît superbe, développant ses muscles. Les yeux semblent avoir conservé la vision splendide des savanes inexplorées. Us regardent, vifs et clairs, dédaigneusement, la tourbe bête des filles et, des habitués de bals publics.

Comme je contemplais le couple, un homme dont les vêtements vulgaires faisaient contraste avec les atours criards

de ces dames et les vestons collants de leurs amis, enveloppait les orangs d’un regard tendre . « Pauvres, pauvres bêtes! » gémissait-il.

— Pourquoi, mon brave, plaignez-vous ces singes empaillés? demandai-je au sensible inconnu. Ne sont-ils pas plus heureux là, dans ce palais, sous ces lumières, au milieu de ces élégances, que dans la cage infecte où je les ai vus grelotter la fièvre et mourir d’anémie?...

L’étranger me toisa d’un air choqué ; puis simplement, en homme sûr de son fait : « Ils sont morts d’amour, > fit-il.

Je voulus protester : « C’est la phthisie; insistai-je,qui tue ces misérables victimes d’une utopie généreuse : l’acclimatation. La science le sait, et l’autopsie démontre...

— Ah! parlons-en, de votre autopsie! je la connais, l’autopsie! Jamais deux savants d’accord. J’y étais, d’ailleurs à l’autopsie ; on m’a même beaucoup consulté. Pas la moindre lésion dans l’organisme, point de névrose, pas trace de tubercules dans les poumons, rien. Je vous le répète, ils sont morts d’amour! »

Quel était donc cet homme , à la livrée du travail, qui parlait, sur ce ton familier, anatomie et pathologie comparées?

— Faut pas que ça vous étonne, ajouta-t-il, je suis Cadet, l’inspecteur des animaux au Jardin d’acclimatation.

Je me mis à interroger Cadet. Savants, mes frères, quel luron, ce Cadet! Quelles idées larges et neuves sur le monde des bêtes! Et quelle éloquence avec cela! Ecoutons Cadet :

— Vous ne pouvez pas, vous autres savants qui fabriquez des livres sur un muscle, une cellule ou un viscère, vous figurer ce que je vois et apprends chaque jour avec mes pensionnaires. Ce sont des bêtes! dites-vous, et vous passez outre, n’étudiant que les différences de l’organe et

l’ame des bûtes

jamais les similitudes, les parallélismes de l’intelligence, de la pensée. J’en sais long là-dessus, moi, simple ouvrier. Ah ! si je pouvais écrire ce que je sens, je ferais un ouvrage sur I’ame de ces êtres que vous martyrisez, que vous découpez vivants, que vous assassinez pour vos cruelles et inutiles expériences !

Le gaillard avait raison...

— Continuez, Cadet, lui dis-je d’un ton paternel qui le flatta.

— Oui, monsieur, les animaux ont une âme, comme vous, comme moi , comme tous les êtres créés. Quo Troppman, Dumollard, Prévost, Menesclou auraient une âme, et le chien qui meurt de faim sur la tombe de son maître, le lion d'Androclès qui reconnaît, après vingt ans, l’esclave auquel il dut la guérison d’une blessure, l’oiseau qui bat joyeusement des ailes à votre vue, l’araignée mélomane de Pellisson , seraient privés de ce souffle sublime?...

Ces singes, je les ai vu mourir. Vous eussiez pleuré! « Le père nous arriva maigri, désolé de la perte de celle qu’il avait aimée là-bas, dans les forêts, et qui lui avait donné ce fils. Dès ce moment, je le vis condamné : Plus de joie, plus d’appétit, pas de ces folles gambades dont ses congénères lui donnaient l’exemple : inconsolable ! A certains moments, je les surprenais enlacés, se couvrant de caresses folles. Je cherchais à calmer leur peine. « Allons, disais-je, on vous la rendra, votre orang-outanne ! » Le vieux comprenait. A ce mot, ses yeux se noyaient; ses bras se tendaient vers l’ombre de la chère morte, une moue désolée allongeait ses lèvres, et il poussait de petits cris à fendre le cœur. L’enfant, alors, se jetait au visage du papa, buvait ses larmes, embrassait à pleine bouche son front ridé, ses mains et ses mamelles de mêle. Tous deux semblaient ne faire qu’un corps, tant était étroite leur étreinte désespérée. Et rien ne pouvait les séparer ni les distraire, les pauvres! Ils se fondaient littéralement à force de s’aimer

et do se le dire. Un matin, je les ai trouvés mourants. Le vieux a tourné l’œil, le fils a suivi de près... — Citezmoi beaucoup d’hommes qui se périraient ainsi? Et vous dites qu’ils n’ont pas d’àme!...

« Qu’est-ce que l’âme ! reprit mon enragé philosophe, dont le bon sens et l’érudition me confondaient absolument. D’après Bossuet, c’est ce qui nous fait penser, entendre, sentir, raisonner, vouloir; c’est le foyer de la personnalité humaine. Eh bien, ne trouvez-vous pas tout cela chez l’animal?La générosité, l’oubli des injures, la magnanimité, tous ces sentiments si nobles, apanage prétendu de l’homme, je les vois dans le caniche que vous battez et qui vient lécher votre main; la charité, le dévouement, l’affection sans bornes, je les vois encore dans ce chien de l’aveugle, qui ne mange que si son maître a du pain de reste, qui harcèle le passant pour lui arracher un petit sou et qui, sa sébile pleine, va tout joyeux la verser dans le gilet de son ami. La noblesse, la fierté, l’orgueil, ne les voyez-vous pas chez le cheval de race, qui devine jusqu’à la pensée de son guide et mourrait plutôt que de manquer à son devoir? Le courage, l’énergie quasi virile, la témérité même, je les ai vus à Reischoffen, à Patay, à Coulmiers, lorsque ces chevaux de cuirassiers ou d’artilleurs, privés de ration, assoiffés, mourants, retrouvaient à là voix de leurs maîtreleurs jarrets de parade, et la fougue des charges héroïques « Qu’est-ce que cela, sinon la faculté de sentir, de vouloir, attributs divins de l’âme humaine? Je. sais que Descartes (il est étonnant, ce Cadet!) appelle les bêtes des automates. L’âme sensitive le gêne; il s’en débarrasse, réduisant à un pur mécanisme celles des facultés de l’animal qui lui sont communes avec l’homme. Mais la charité de la poule, qui, ayant couvé des canards les nourrit comme ses poussins, et se désole lorsqu’elle les voit barboter dans la mare ; celle de la fourmi, qui, dans les batailles livrées par son espèce, panse les blessures des combattants; mais

l’ame des bêtes

t on

L'amour sublime du fauve, qui, faisant tête aux chasseur*, résiste jusqu’au dernier souffle pour sauver ses petits; et l'immense douleur du lévrier, refusant toute nourriture jusqu’au jour où le maître perdu réparait enfin; et le dévouement du terre-neuve do Murcie, vingt fois replongeant dans la plaine inondée, pour arracher aux Ilots quelques victimes, sout-ce là des facultés sensitives ou des mouvements d’automates ?

« Raison, entendement, sensibilité, volonté, tout ce qui constitue l’individualisme humain, le moi, je le vois généreusement étendu à tous, et donné au moindre des êtres.

« De deux choses l’une, ou la thèse matérialiste suffit pour expliquer ces dons merveilleux, — en ce cas, l’homme lui-même n’est qu’un automate plus parfait ; — ou vous accordez à l’humanité la substance immatérielle d’une âme, et vous ne pouvez pas la refuser aux bêtes. Tirezvous delà! »

Je l’avoue, la logique de Cadet me laissait sans parole. Un mauvais argument s’offrit à mon esprit, et, le lançant, comme la flèche du Parthe, dans les jambes de mon terrible métaphysicien :

— De telle sorte, insinuai-je, que l’àme humaine étant immortelle, et celle des animaux, fille de Dieu comme elle, ayant les mêmes qualités : noblesse, élévation, bienfaisance, amour, grandeur, héroïsme, douceur et abnégation, il advient que l’une et l’autre sont sœurs, que l’une et l’autre sont impérissables et divines. Est-ce exact? — Exact, opina Cadet.

— D’où je conclus que vous n’avez plus le droit d’attenter à la vie des animaux, frères de votre âme : qu’en immolant un bœuf, vous commettez un assassinat; qu’en abattant une perdrix, vous souillez votre âme; que le moindre bifteck, la plus vulgaire tête de veau à l’huile, le plus mince pigeon à la crapaudine ont des âmes vengeresses qui yous poursuivront dans ce monde et dans l’autre ;

d’àmes d’oiseaux, de crustacés, d’insectes et autres bestioles. C’est grave, cela, Cadet.

11 me regarda de son haut avec un mépris superbe, et tel que Camille à son frère Horace :

— Tenez ! vous, vous n’avez pas d’âme 1

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