XX1I
LA CONQUÊTE DE LA FOUDRE
Bhoisissez, dans la pléiade des morts illustres delà piemière moitié de ce siècle, un homme du savoir le plus étendu, de l’esprit le plus clairvoyant, de l’expérience la plus consommée, et mettez cet homme en présence d’un de ses contemporains, qui, doué d’une sorte de prescience des choses, lui ait tenu ce langage :
« Un jour, avant vingt ans, la foudre qui aveugle et tue .sera l'esclave obéissante de tous les peuples de l’univers. C’est elle qui se constituera le messager et l’auxiliaire docile de leurs intérêts, de leurs passions, de leurs moindres fantaisies. Emprisonné dans un fil métallique d’une extrême ténuité, ce mystérieux et terrible agent, désormais dompté, suivra jusqu’au bout du monde la voie que l’homme lui aura tracée, et sans s’en écarter jamais, transmettra d’un pôle à l’autre, à travers les vallées, les monts, les fleuves et les océans la plus admirable manifestation de la pensée humaine, la parole.
« Ce jour-là, toute distance sera supprimée. Semblable à l’imagination géniale qui franchit, d’un coup d’aile, les plus vastes étendues, la volonté du dernier de nos laboureurs ira, dans moins de temps qu’il n’en faut pour énoncer ce prodige, porter un ordre à New-York, une commande à
\ eddo, un compliment au Cap de Bonne-Espérance, une phrase d’amour aux antipodes. Un simple fil suffira’ pour l’échange de ces messages si divers ; et, lorsque un réseau de fils innombrables reliera les hameaux aux cités, les républiques aux empires, la civilisation étendra ses bienfaits aux peuplades les plus sauvages, le commerce et l’industrie ne connaîtront plus de frontières, les temps viendront enfin où les hommes, foulant aux pieds leurs vieilles rancunes, confondant leurs langues, leurs besoins et leurs intérêts, vivront la main dans la main, comme les membres réconciliés d’une même famille. »
A ce discours, l’homme de grand savoir et de haute raison dont je parlais au début eût répondu par un haussement d’épaules et traité d’utopiste, voire de << fou » son interlocuteur.
Imaginez que l'homme de ma fiction fût l’auteur du célèbre et fier aphorisme : « le mot impossible n’est pas français! » Eh bien, Napoléon 1er lui-même eût dit à ce prophète: « c'est impossible', jamais la foudre ne suivra, sur un fil, les caprices du dernier venu de mes sujets; jamais un capitaine ne fera sauter, par ce fil, les navires ennemis; jamais ce fil ne transmettra simultanément à Londres, à Moscou, à Berlin et à Saint Domingue, la nouvelle d’une victoire française ou de l’avènement d’un de mes neveux ! »
Tout cela s’est réalisé pourtant. Et c’est une chose aujourd’hui banale que de lire le soir, tiré à 500,000 exemplaires, le message déclamé le matin à Washington, par le président des Etats-Unis; d’apprendre qu’un cyclone a détruit cette nuit même deux cents maisons à Yokohama; qu’un incendie! dévore, à la minute même où j’écris, tout un faubourg de San-Francisco .
Il serait peut être maladroit, après avoir mis dans la bouche d’un contemporain la négation du miracle dont nous sommes chaque jour les témoins, de démontrer la haute antiquité des relations télégraphiques entre les peuples ; de prétendre, par exemple, que leur premier inventeur, bien
LA CONQUÊTE DE LA FOUDRE
avant Galvani, Franoklin, Morse et Weatstone, fut Jupiter, et que la première dépêclie électrique fut envoyée aux Titans par le maître du tonnerre.
L’histoire en main, cependant, je pourrais citer ces signaux de feu dont parle Eschyle, allumés sur le mont Ida, et qui, répétés de montagne en montagne, annoncèrent ù Clytemnestre la prise de Troie. J’invoquerais le témoignage de César, décrivant dans ses Commentaires le mode de communications télégraphiques employé par les Gaulois, et que devaient reprendre après de deux mille ans de distance les frères Cliappe, inventeurs du système aérien qui transmit à la Convention, le 15 fructidor an II, la nouvelle de la prise de Condé sur les Autrichiens.
Plus modeste et moins archaïque, je préfère assigner comme point de départ à la télégraphie l’année 1786, et reproduire l’éloge qu’un étranger, Arthur Young, fait de l’invention, alors toute récente, d’un de nos compatriotes, l’ingénieur Lomond :
« Ce soir, écrit Young, j’ai rendu visite à M. Lomond, jeune mécanicien très ingénieux et très fécond, qui a fait une découverte remarquable sur l’électricité. On écrit deux ou trois mots sur une machine renfermée dans une caisse cylindrique, sur laquelle est un électromètre, petite halle de moelle de sureau ; un fil de métal la relie à une caisse également munie d’un électromètre, placée dans une pièce éloignée. Sa femme, en notant les mouvements de la balle de sureau, écrit les mots qu'ils indiquent. D’où l’on peut conclure qu’il a formé un alphabet au moyen de mouvements. Comme la longueur du fil n’a pas d’influence sur le phénomène, on peut correspondre ainsi à quelque distance que ce soit; par exemple, du dedans au dehors d’une ville assiégée, ou, pour un motif bien plus digne et mille fois plus innocent, l’entretien de deux amants, privés d’en avoir d’autres. »
Malheureusement, la vaillance du jeune savant resta infructueuse, car lui et ses émules n’avaient à leur service
que l’électricité statique, produite parla machine à plateau de verre.
Nous voici en 1800. Yolta vient de répondre à Galvani en inventant la pile; partout il n’est bruit que de la nouvelle source d’électricité découverte par le célèbre professeur de Pavie.
Carlisle et Nicholson ont décomposé l’eau. Aidé de ces travaux, Sœmmering construit en 1811 le télégraphe à circuits, machine étonnante pour l’époque, mais dont la grossièreté nous ferait sourire.
Une pile munie de trente-cinq circuits métalliques, correspondant vingt-cinq aux lettres de l'alphabet et dix aux chiffres, telles étaient les parties essentielles du nouveau télégraphe. Les circuits étaient plongés dans un vase rempli d’eau. Aussitôt que le courant passait dans un fil, l’eau se décomposait autour de ce fil et désignait ainsi la lettre transmise.
L’idée était originale, mais elle n’offrait encore aucune chance de .«uccès.
Vingt années s’écoulent. Arago et Ampère ont préparé, par d’admirables expériences de laboratoire, la voie rapide que va parcourir l’électricité dynamique ; le télégraphe phonique de Steinheil tst inventé; enfin, Morse parait(1832) Weatstone et Bréguet construisent leur appareil à cadran et le chevalier Bonelli (1865), poussant jusqu’à ses dernières limites le perfectionnement des télégraphes enregistreurs, réussit à transmettre à des distances énormes une signature, un autographe, un dessin. Il semble, après cela, que la science ait dit son dernier mot; mais de patients chercheurs travaillent sans relâche, et la télégraphie, quia déjà supprimé les mers, rapproché les continents, parcouru le globe dans une minute, va doter les peuples de nouveaux
bienfaits et de conquêtes plus prodigieuses encore.
Arrivons à l’époque actuelle.
Dès ce moment l’électricité se fait un jeu des impossibi-
LA CONQUÊTE DE LA FOUDRE 133
lités ; elle se met à la discrétion absolue du savant et réalise, dans sa main, de véritables miracles. Après les transmissions rapides, instantanées, de tous les signes conventionnels du langage écrit, c’estla parole elle meme, avec ses intonations originales, que la foudre domptée répète docilement, à des distances énormes ; c’est l’image des objets qu’elle reproduit; c’est le son qu’elle amplifie et développe : c’est, par exemple, le tic-tac d’une montre qu’elle permet d’entendre de Paris à Londres, avec les moindres bruits des rouages qui se défilent, de môme qu’elle apporte, d’un bout de la France à l’autre, l’appel d’une trompette stridente ouïes accents d’un orchestre magistral.
Un homme, un Américain, a rendu vulgaires en quelque sorte ces ^phénomènes qui confondent notre raison. J’ai nommé Edison, cet ingénieur de trente ans qui en est déjà à sa deux centième découverte. En moins d’une année, le photophone, le microphone, le phonographe, l’aérophone,le mégaphone, et les multiples applications de l’arc voltaïque à l’éclairage des cités sortent de son laboratoire de Menlo- Park; parmi les plus connus, de ces ingénieux appareils, l’un le téléphone Bell, transmet la voix humaine à plusieurs lieues sans aucune altération; un autre, le phonographe, emmagasine cette voix, la fixe sur un rouleau de métal, et dans vingt ou cent années, au gré de l’opérateur, la fera jaillir inaltérée aux oreilles de nos descendants!
Toutes ces merveilles se sont produites pour ainsi dire coup sur coup; et 1 on se demande, en présence des progrès inouis de la science électro-dynamique, à quelles surprises doivent s attendre, dans un avenir prochain, les hommes de notre jeune génération.
LA GÉOGRAPHIE DU CŒUR
Lettre à Mme d’A...
Sous voulez bien, madame, me demander quelques notes scientifiques sur le cœur, « cet organe admirable, dites vous, ce puissant moteur du mécanisme humain, à la fois source de la vie, foyer du calorique inné, siège de l’âme et de toutes les passions d’ici-bas. »
Ah! si je n’étais académicien, c’est-à-dire un primate au sang froid, à l’épiderme sec et quasi-mort, je m’enorgueillirais du choix d’un tel sujet. Je ne m’égarerais point dans un fatras de définitions physiologiques ; je planterais là bien vite Hippocrate, Winslow, Laennec et toute la cardiographie pour broder avec vous, sur ce thème palpitant, un andante sentimental. Je vous dirais, avec Fontenelle, « qu’il n’y a pas de cœur à qui la Nature n’ait destiné un autre cœur », et je prouverais que cet axiome a été fait pour nous deux. Vous prendriez mon cœur, je gagnerais le vôtre, et, vive Dieu ! la médecine s’arrangerait !
Mais je ne suis pas ici pour faire le joli cœur. A cette tribune, où vingt mille lecteurs me surveillent, je dois rester grave. Répandre sur le monde les vérités dont j’ai les mains pleines^ inonder de lumière les méandres obscurs
LA GÉOGRAPHIE DU CŒUR
du labyrinthe scientifique, telle est ma mission. « Allez, et instruisez ! » m’a— t— on dit. La cascade m est défendue.
Nous disions donc que le cœur est 1 organe par excellence, la partie la plus noble de 1 etre. Le Créateur 1 a placé à gauche, entre les deux poumons. Sganarelle le mettait a droite, les Gascons le sentent partout. Je connais des gens qui l’ont sur les lèvres, dans les yeux ou sur la main. Les vaillants et les forts le portent au ventre. Celui des grands hommes se met en bocal.
Quant à vous, madame, je vous crois trop savante pour le confondre avec l’estomac, comme la plupart de mes contemporains qui disent : « J’ai mal au cœur » ou « mon cœur se barbouille » lorsqu’ils attrapent la colique. Mme de Sévigné elle-même tombait dans cette erreur : « J’avais encore, écrit-elle, une fricassée et une tourte sur le cœur ». Ce n’est évidemment pas de ce noble cœur dont elle répandait les trésors autour d’elle que l’illustre marquise voulait parler.
Tous les animaux, de l’homme au plus vil des lombrics, ont reçu de la Nature un organe identique, qui bat et palpite. L’insolente puce qui vous explore de pied en cap en a un, c’est prouvé. Imaginez ce qu’il peut-être ! L’amour de votre sang, la haine de votre beauté, le dévouement à sa famille, l’affection qu’elle doit à son époux, des passions inconnues, que sais-je ?. tout cela se meut dans ce cœur invisible. Et il y a des parasites sur cette puce ; et ces parasites ont un cœur !...
Là première manifestation de l’organisme d’un être, dans l’œuf ou dans l’embryon, c’est le cœur. Chez le poulet, chez la tortue, chez la grenouille, il apparaît dès la vingtième heure, comme une tache rouge, au sein du liquide qui sera plus tard de la chair, des os, des plumes et des écailles. A quel moment se forme-t-il chez l’homme? La Faculté n’en sait rien.
Ce que nous savons bien, d’après la définition de Winslow, c’est que « le cœur est composé de deux sacs muscu-
leux, renfermes dans un troisième également musculeux » ; que sa contraction se nomme systole , et sa dilatation diastole ; que la répétition rhythmique de ces deux mouvements constitue le phénomène des pulsations ; que l’excitant de cette double fonction est le sang ; que votre cœur, le mien (s’il m’en reste) et celui du premier mammifère venu battent chacun cent fois par minute, six mille fois par heure, cent quarante-quatre mille fois par jour, soit cinquante et un millions huit cent quarante mille pulsations par année ! Je ne compte pas les bissextiles, ni les jours de fièvre, où cet infatigable tic-tac a retenti jusqu’à cent quatre-vingt fois par minute dans notre poitrine. — Belle chose, madame, que la science !
Mais ne nous hâtons pas trop d’admirer ; car là s’arrêtent nos connaissances.
Nous ne savons pas le premier mot de la structure intime du cœur ; l’enchevêtrement de ses fibres est encore le casse-tête le plus ardu de l’anatomie ; les maladies qui l’affectent nous semblent incurables.
Anévrisme, hypertrophie, palpitations, ramollissement, dégénérescence graisseuse du cœur, autant de problèmes.
Princes de la science, ô vous les premiers entre les plus doctes et les meilleurs, ignorerez-vous donc toujours les remèdes de tant de maux? Et votre art admiré se bornerat-il éternellement à l’aveu d’impuissance que je transcris ici, d’après l’un de nos illustres praticiens modernes : « Aucune médication autre qu’une hygiène rigoureuse ne peut être appliquée aux affections du cœur. Les saignées, la digitale, l’opium, l’eau de laurier-cerise, voilà à peu près tout ce qu’on peut faire pour prolonger de quelques années la vie misérable du sujet. »
Notez, madame, que pendant soixante siècles, ce pauvre viscère a été considéré comme inaccessible aux maladies. Hippocrate et Galien l’ont dit. Le moyen-âge l’a répété. Ce qu’est le soleil au centre de l’univers, le cœur l’était au sein de l’économie. Pas plus pour l’un que pour l’autre on
LA GÉOGRAPHIE DU CŒUR
n’eût admis la possibilité d’une défaillance. Un jour, il y a deux siècles à peine, Harvey s’écria : « Le sang circule! Le cœur se meut ! » On le crut sur parole ; mais personne n’en savait rien. Le mot fit fortune. — Il y avait longtemps, d’ailleurs, que celle des médecins était faite.
Je passe sur la pléiade de célébrités qui ont décrit, après l’immortel inventeur de la circulation, le poids, la forme, le mécanisme du cœur. Quelques formules et beaucoup do grec se dégagent péniblement de ce tas de paperasses savantes. « Evitez avec soin les excitations morales trop vives, — tais-toi, mon cœur ! — éloignez tout écart de régime ; prenez des calmants ; aliments légers ; deinde seignare ; si le volume de votre cœur augmente, c’est une hypertrophie; s’il se forme une poche à l’une de ses parois amincies, c’est un anévrysme ; ensuita pur g are, » Voilà ce qu’on sait. Mais de remède sauveur, point.
Je me trompe ; on est peut-être sur la voie.
M. Marey, un grand homme, a découvert le miraculeux petit instrument que je vais vous peindre en trois mots : une capsule, un ressort et un poinçon. Cela s’appelle sphygrnographe. Il pose la capsule sur votre cœur, le ressort obéit à ses moindres battements, et le poinçon écrit, en lignes ondulées, sur un rouleau de papier, les différents actes de l’organe. C’est, en quelque sorte, le malade dictant luimême son diagnostic. De là à écrire aussi son ordonnance, il n’y a pas loin. Vous verrez qu’on y viendra.
Me suivez-vous ? Je termine.
A l’aide de son appareil, en auscultant bêtes et gens, et en comparant les tracés obtenus, M. Marey a dressé une manière d’atlas géographique du cœur. Tout est là : la fièvre du cheval, les palpitations du canard, l’anévrisme du veau marin, l’hypertrophie de la perruche. Les nôtres de même, vous pensez bien. Tel zigzag indique telle maladie. Toute irrégularité se traduit par un jambage spécial. Il y a un paraphe particulier pour chaque imperfection, pour
chaque cas pathologique. — C’est moi, dit le mal, et il signe. N’est-ce pas merveilleux?
Avec le sphygmographe, madame, nous pourrons savoir les secrets de ce cœur que je devine chez vous, et qui semble se réveiller chez moi. Nous lirons, comme dans un livre, notre commune destinée. Nous traduirons, au jour le jour, les sentiments qui auront agité notre âme ; et selon le désordre ou la régularité de ces pages écrites par notre cœur, nous connaîtrons à peu près la durée de cette misérable dépouille que nous traînons ici-bas, vous, si aimable, et moi si ennuyeux.
— Mais, pourrons-nous guérir? A ces maux écrits, décrits et définis par eux-mêmes, appliquerons-nous enfin le dictame qui leur convient ?
— . Ma foi, madame l vous m’en demandez trop.