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LE VAUBAN DES ABEILLES

fis ce que vous auriez fait : je m’emparai du sauvage, encore tout englué de miel, et je le clouai vivant contre le théâtre de ses exploits, — de même qu’on plaque une chouette sur la porte d’un pigeonnier.

Que croyez-vous que firent les abeilles?

Le lendemain, à force d^activité fiévreuse, elles avaient à demi réparé le désastre. A. côté des alvéoles saccagées, elles élevaient de nouveaux ouvrages, démolissant à mesure, déménageant les larves, utilisant les matériaux épars, transvasant le miel, recueillant goutte à goutte le précieux aliment de leurs rejetons.

Je restai stupéfait devant les travailleurs.

— Allez! braves petites bêtes, disais-je tout haut comme pour les exciter à la besogne, votre ennemi ne reviendra plus; il est empalé là, il agonise sur son épingle, regardez!

Imbécile, qui ne vois pas plus loin que ton nez ! Ecoute la leçon des abeilles !

Pendant que je leur adressais ce sot discours, elles, dans leur jugeotte, se disaient : « Ce sphinx ne ruinera plus « l’espoir de nos rayons, mais un de ses pareils peut venir ! « A tout prix, nous devons empêcher une invasion nou- « velle ! »

Je vais vous faire crier au miracle. Et pourtant je n’invente rien. Un Vauban s’était révélé parmi les citoyens de ma ruche. A quelle école ce grand capitaine avait-il appris la science des fortifications? Sur quelle épure au lavis avait-il étudié les avantages de tel ou tel ouvrage défensif? Je ne sais. Mais ses soldats l’avaient compris. Sur la brèche ouverte par l’envahisseur, ils étaient en train d’appliquer des contreforts solides, à l’épreuve du bélier.

Devant la porte de la ruche, peu à peu s’élevaient des lices hautes et basses, des courtines, des épaulements. Une double, une triple ligne de murailles entourait la poterne par où le sphynx avait pénétré ; et comme si les abeilles n’avaient pas été sûres de leur résistance, les couches de

cire se superposaient aux couches, avec une prodigalité telle, que trois centimètres de remparts protégèrent bientôt les abords de la ruche. Une armée do vandales pouvait venir. La République était désormais à l’abri ! »

En effet, ces travaux étaient là, sous mes yeux. Je ne me lassais pas de les admirer ; je m’approchais, j’avais le nez dessus... Les abeilles le prirent-elles pour une fleur? Tout à coup, je me sens piqué à cet organe — Aie ! Au diable le sphinx et les forteresses !

— Ce n’est rien, me dit sir B..., frottez vite la blessure avec ces trois herbes que je viens de cueillir auhasard sous mes pieds, instantanément vous serez guéri !

Une seconde après, je ne ressentais pas la moindre douleur.

— Les sauvages m’ont appris ce remède, ajoutal’apiculteur. Ces hommes primitifs, que nous traitons de brutes à pleine bcuche, connaissent mieux que nos savants la vertu des simples ; cJest en riant qu’ils se laissent piquer par les insectes les plus venimeux ; les trois premières plantes venues, froissées sous les doigts, servent d’antidote aux venins les plus subtils. Ah ! quelles leçons pourraient nous donner ces enfants de la nature, si dans notre orgueil nous ne les méprisions à l’égal des animaux abjects ?

« A qui devons-nous l’usage du sucre, du chocolat, du manioc, du sagou, de tant de substances agréables et de tant de remèdes salutaires? A des Indiens tout nus, à de misérables nègres. Au lieu de les opprimer comme des esclaves, ou de les détruire comme des fauves, pourquoi 11’étudions-nous pas les ressources qu’ils savent tirer de laterre ?

Le Créateur n’a répandu ses biens d’un pôle à l’autre qu’afin de nous engager à nous réunir pour nous les communiquer 1 »

Là dessus, mon savant ami s'embarqua dans des digressions philosophico-scientifiques sans fin, et je pris en l’écoutant force notes, que j’utiliserai quelque jour...

LES JOUETS INSTRUCTIFS

S’ai rarement vu un homme plus scandalisé que M. Poitrinas, le docte président de notre Académie, à l’aspect de certain étalage d’une des baraques du boulevard.

M. Poitrinas, d’abord, est un homme de mœurs austères. S’il avait été membre de l’Aréopage, Phryné eût attrapé vingt ans de travaux forcés. Il passe à travers le monde sans ouvrir les yeux sur tout ce qui attire, captive et séduit; son cœur ne bat que pour la physique. Mais gardezvous de lui parler calorique, optique ou son. — Mots vides, idiome inconnu. Il s’attache à l’électricité seule, et ne vous répondra que sur ce chapitre. Encore est-il nécessaire de ne point s’écarter, en ôes matières, de certaines lois, — les siennes ; de certaines expériences — celles qu’il a imaginées ; de certains phénomènes — ceux dont il est le glo-~ rieux inventeur. Tout le reste n’est rien. Volta et Galvani ont existé : il l’accorde ; mais à côté de Poitrinas, quels piètres sires !

Nous cheminions donc ensemble, devisant et disputant, lorsque les mots : spectre solaire et Newton prononcés par ’organe nasillard d’un camelot, frappent notre oreille.

J’entraîne mon collègue, et nous voilà plantés devant la boutique volante d’un marchand de toupies.

« Mesdames et messieurs, — déclamait cet industriel aux deux trottins de modiste, aux quatre militaires, au garçon pâtissier flanqué de sa tourte, et aux deux savants que vous savez, composant ensemble « l’honorable société », — la toupie que voici vous représente une hélice à sept branches, peintes des sept couleurs du prisme solaire, ou de l’arc-en-ciel. Vous savez tous (!) que l’illustre Newton a découvert la composition de la lumière blanche. Ma toupie est l’une des plus curieuses applications de cette belle théorie scientifique. Pour démontrer, en effet, que la lumière du soleil est formée de la réunion de sept couleurs, qui sont :

VioleJ, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge,

Il suffit de faire tourner ma toupie entre le pouce et l’index, comme je le fais en ce moment; l’œil recevant alors simultanément l’impression des sept couleurs, l’hélice emportée dans sa rapide rotation paraît blanche, ce qui confirme les assertions de Newton. Voyez voir, messieurs et mesdames, mettez l’ article en main. Je les vends treize, dix-neuf et vingt-neuf !

— N’est-ce pas une indignité ! s’écria M. Poitrinas. Voilà maintenant Newton et ses admirables travaux dans la boutique à treize ! Fuyons, on prostitue la science !...

— Je proteste, fis-je. Quel mal voyez-vous à ce qu’un industriel, qui ne fait aucune faute dans son boniment, rende intelligible et palpable pour tous, 1 analyse et la synthèse de la lumière solaire? Voyez, on l’écoute ; on achète son appareil ; il y a, j’en suis sûr, mille personnes par heure, autour de sa baraque. Combien, auparavant, avaient entendu parler delà découverte de Newton? Dix à peine. Avant huit jours, tout Paris sera familiarisé avec la théorie de la décomposition d’un rayon. Grâce à ce camelot, qui n’est, en somme, qu’un vulgarisateur, l’ouvrier, la femme, l’enfant, en sauront autant que vous sur cette question.

LES JOUETS INSTRUCTIFS

Préfériez-vous que la lumière restât enfouie sous le boisseau, c’est-à-dire dans ces bouquins arides où jamais personne, si ce n’est vous, n’ose fourrer le nez ?

M. Poitrinas leva les yeux vers le soleil absent. Sans lui donner le temps de répliquer, je continuai mon speech :

— On prostitue la science, dites-vous ! mais tant mieux! j’en suis aise. Ne la voyez-vous pas déjà courir les rues, comme autrefois l’esprit, et prendre le passant au collet? Vous l’aimez abrupte, sèche, anguleuse et gourmée, n’ouvrant ses arcanes qu’à un petit nombre d’initiés. Je la veux, moi, accorte, bonne fille, trottinant sur l’asphalte, du matin au soir, toujours prête, facile à tous, séduisante et jolie. Du théâtre au salon, de la chaire à l'estaminet, du magasin somptueux à cette baraque en planches, je vois la science se multiplier et se répandre, comme une manne salutaire. Je la vois adoptée par la femme, recherchée par l’homme frivole, accaparée par l’enfant, et je me réjouis. Foin des doctrinaires, des pédagogues, des cuistres, et vive la toupie aux sept couleurs !

Indigné, mon dit Poitrinas lâcha mon bras, traversa le boulevard et disparut.

Une épreuve autrement douloureuse l’attendait — hélas! — dans le bazar universel d’un marchand de nouveautés bien connu. En quête d’un jouet pour son jeune homme, M. Poitrinas entre et se dirige vers le rayon spécial des bibelots enfantins. Je le suivais. Le brave homme, qui ne me sait pas si près, s’arrête longuement devant une série de boîtes où s’entassent piles, télégraphes électriques, téléphones, adophones, électrophones, microphones, plumes et crayons magnétiques, papier chantant, toute la collection des prestigieuses découvertes modernes. Pendant qu’il est là, des dames achètent ces joujoux aimables. Je vois descoltégiens de douze ans tâter en connaisseurs les électro-aimants, je les entends parler bichromate et courants, pôles négatifs et tubes Geissler.

— Oui, madame, répond le commis galant, mettez les

deux électrodes en main, vous allez recevoir la secousse.

— Je connais ça ! fait la dame ; voyons autre chose.

— Nous avons aussi les boîtes de bobines Rhumkorff, — il a dit Rhumkorff, le jeune calicot! — avec tous leurs accessoires, tels que l’interrupteur de courants, le commutateur, les baguettes de Wollaston, en verre d’urane, la table d’expériences et le pistolet de Yolta...

— J’connais, j’connais, disait la dame.

M. Poitrinas était toujours là.

— Préférez-vous pour votre plus jeune enfant, il doit être en effet bien jeune, madame ! — continuait le commis en menant de front la guelte et le madrigal — préférez-vous ce joli microphone transmettant la parole? Rien n’est plus aisé à manier ; rien n’offre plus de ressources comme jouet instructif et amusement de salon. . .

— Oh! j’connais, j’connais, répétait la dame.

— Quelque chose de tout à fait nouveau, c’est ce petit cahier de papier chantant, signalé par M. Dumoncel à l’Académie des sciences. M. de Combettes l’a appelé adophone. Une simple pile, mettant en communication la plaque vibrante que voici avec une bobine, et mon adophone permet d’entendre à de très grandes distances, et considérablement amplifiés, les sons émis à l’embouchure du récepteur. Ceci est absolument neuf, madame, et voilà bien le présent le plus utile qu’il soit possible de faire à un bébé.

— Non, j’ai peur des étincelles. Je ne sais pas assez me mettre en garde contre la commotion que vous flanque la bobine, au moment où l’on s’y attend le moins.

— C’est vrai, madame, mais il est facile de l’éviter. En tenant toujours le cylindre en dehors, la pile suspend son action, les courants s’arrêtent, et l’instrument n’offre aucun danger !

— Décidément, j’aime mieux autre chose. Vous reste-til encore des praxinoscopes ?

A cette question de la jolie dame, à ce mot barbare que

LES JOUETS INSTRUCTIFS

ne défiguraient pas ses lèvres de pur carmin, j entendis gémir M. Poitrinas.

— Nous avons quelques 'jouets appartenant à 1 optique, répondit le commis d’un air dédaigneux; mais ceci ne me regarde point; je suis attaché au rayon des électricités statique et dynamique. Veuillez me suivre, madame, mon collègue du rayon voisin vous montrera ses appareils.

Et, pendant que la dame et son baby fendaient la foule, à la recherche d’un praxinoscope et d’un lampadorama, mon docte ami Poitrinas, aphone, exsangue, cataleptique, restait là comme un spectre devant ces enfants, ces commis et ces femmes qui jonglaient avec sa propre science, avec sa propre électricité !

Le comble, ce fut quand un garçon de magasin, en livrée bleue, cravaté de blanc, s’approcha des instruments, armé d’un large plumeau de queue de paon.

— Prenez garde, mon ami, dit le savant qui retrouvait, dans un élan de généreuse philanthropie, la parole et les sens, ne touchez pas à ces piles, vous allez recevoir de terribles décharges !

Le famulus eut un sourire confiant et protecteur.

— Allez ! ça me connaît ; je suis de la manicle!

Puis, voyant l’air profondément stupide de mon collègue, que ces paroles replongeaient dans un abîme de perplexités, l’homme saisit une bobine de Rhumkorif en plein fonctionnement, la mit sous le nez de Poitrinas, et d’un air bonasse:

— Puisque vous paraissez ne pas connaître cet outil, dit-il à l’éminent électricien, je vais vous en montrer le mécanisme. Le fil inducteur, sur lequel s’enroule le fil induit, a seulement un millimètre de diamètre ; l’autre, un dixième de millimètre; cela suffit. La tension se trouve ainsi proportionnée à la résistance, et nous pouvons obtenir une étincelle de sept à huit fois le diamètre du fil inducteur. Le commutateur à palettes que voici...

— Assez 1 cria M. Poitrinas, en saisissant la bobine, et si maladroitement, que la décharge passa tout entière dans

son système nerveux. La main contractée sur le terrible métal, les jambes frétillantes, la tête convulsée, semblable au derviche trembleur de Djagrenauth, notre cher président était à peindre. Les curieux, convaincus qu’il s’agissait d’une expérience-réclame, faisaient cercle en se tenant les cotes. Pris de pitié, le famulus arrêta le courant.

— Tu vois ce monsieur, dit une mère à son petit, il est là pour éprouver la force magnétique des instruments. La semaine dernière, on avait un chien ; mais comme il mourait après chaque expérience, on l’a remplacé par ce pauvre diable, qui doit gagner cinquante sous à trois francs par séance. Si tu n’es pas sage, on t’y enverra!...

— Venez, mon ami, dis-je en consolant du mieux que je pus l’électricien victime de son agent favori; sortons. Il faut vite prendre l’air. Vous ferez vos achats dans une autre maison.

— Non ! ici même ! Je veux montrer à ces profanes, à ces vandales, que je ne me laisse pas séduire par leurs prétendus jouets scientifiques. Je vais acheter pour mon Georges un polichinelle, un lapin blanc et une trompette. Voilà des jouets qui ne lui fausseront pas la jugeotte et...

— Qui ne lui apprendront rien, continuai-je. Au lieu de remplir sa petite cervelle de terreurs folles et d’histoires abêtissantes, ces jouets que vous dédaignez lui donneraient les premières notions des sciences que nul homme ne doit ignorer, lui révéleraient des phénomènes merveilleux, lui feraient admirer les beautés puissantes de la nature.

— Taisez-vous, interrompit Poitrinas. Rentrons.

Nous rentrâmes. En arrivant chez lui, son propre fils, son Georges lui sauta au cou.

— Malheureux ! dit le père indigné, qui t’a mis cet objet dans les mains?

Et il arracha des doigts de l’enfant, un microphone dont sa mère, le petit cousin, les deux demoiselles du premier et jusqu’au fils de la concierge connaissaient déjà et mettaient en mouvement le mécanisme extraordinaire !...

LE CANAL DE PANAMA

on Manoël Pabellon, mon richissime ami de Costa- <£jgl Rica, ne se contente pas de la somptueuse habitation qu’il possède, à deux milles de San-José, sur le flanc d’une colline où, chaque jour, le pic du péon révèle de nouveaux gîtes aurifères. Il vient encore de faire bâtir, avenue de Villiers, un admirable palais. Magnificence inconnue en Europe, les hautes cheminées, les cippes où s’épanouissent de larges potiches de vieux Ivioto, les socles des statues, les colonnes du péristyle sont faits de ce quartz blanc laiteux où courent, semblables à des broderies fantastiques, d’innombrables veinules d’or. Une fortune est contenue dans chaque bloc de ce beau minéral dont le Muséum de Paris et la collection de l’Ecole des mines exhibent prudemment, sous des vitrines cadenassées, quelques menus échantillons. Lui, Pabellon, en étale des quintaux métriques. C’est une véritable débauche d’or. Et rien, dans l’histoire des prodigalités de Cléopâtre, d’Aménophis IY ou de Balthazar, no peut donner une idée de ce luxe inouï, qui ferait sécher d’envie tous les rajahs de Grolconde.

— Tout cela, me disait hier don Manoël d’un air simple, tout ce que vous voyez là vient de mes terres de San-José. Pour complaire à mes deux filles, je voulus, il y a dix ans, faire élargir une grotte naturelle qui servait de repaire à

quelques couples de chauves-souris vampires, si communes chez nous. Dix péons indiens attaquèrent la roche. Mais aux premiers coups, l’acier se brisa. — Voyez, maître, me dit l’un de ces pauvres diables en m’apportant les deux morceaux de la pioche. Je regardai. La pointe paraissait jaune, d’un beau jaune d’or. Plus de doute, le quartz -aurifère était là...

— Mettez vingt hommes de plus, dis-je à l’haciendero. Bouleversez la grotte de fond en comble, anéantissez la colline, s’il le faut, il y a des millions dans son sein !

J’eus un instant la vision de Saladin. Et quand ce mirage de piastres, de grottes et de veines d’or fut dissipé :

— Mais comment, dis-je à don Manoël, avez-vous pu faire transporter à Paris ces énormes blocs de minerai?

— C’est tout un roman, répondit l’Américain ; roman d’aventures douloureuses, où j’ai failli perdre la plus jeune de mes filles, avec une riche cargaison de quartz. Vous savez que San-José, capitale de Costa-Rica, est reliée par une route large et sûre au railway de Colon à Panama. Je songeai d’abord à expédier mes blocs, préalablement taillés et polis, par cette voie si commode et si courte. A Aspinwal, ils n’auraient qu’à être transbordés sur un des navires qui sillonnent l’Atlantique, et de là, gagner l’Europe. Mais je comptais sans la Compagnie de Panama. Au premier examen de mes précieux quartz, l’agent général des transports refuse net ; il allègue le poids énorme de mes colis, la fragilité de ses wagons, le peu de solidité de la voie, qui, sur certains points, traverse des marais vaseux. — « Je ne veux pas, dit ce fonctionnaire, courir le risque d’éventrer mes voitures ou de dérailler au premier mille. Remportez vos pierres, la Compagnie ne peut, sous aucun prétexte, en autoriser le transit. »

Me voyez-vous, avec mes quinze tonnes de minerai, obligé de rentrer à San-José, ou de rester là, à la belle étoile, dans un pays infesté de moustiques, de scorpions et autres immondes bêtes?

LE CANAL DE PANAMA

Que faire? reprit don Manoël. Abandonner là cette

fortune, qui serait bientôt gaspillée parle marteau de quelques aventuriers? Ou reprendre le chemin de mon hacienda et réexpédier, en doublant le cap Horn, mes gigantesques colis ? J’adoptai ce dernier parti, et huit jours après, ma femme, mes deux filles, mon intendant et moi nous nous embarquions àPanama, sur un magnifique vapeur de la Compagnie Ramon y Hermanos, avec une perspective de trois mois de mer!

Ce que fut cette traversée mortelle, vous le devinez. Concepcion en faillit rendre l’âme ; pendant deux mois, nous restâmes au chevet de la couchette où elle se tordait, en proie aux tortures du mal affreux que donne la mer.

Du cap Horn au Havre, la mer fut clémente. Concepcion se rétablit; nos inquiétudes disparurent peu àpeu, et cent jours après notre départ de Panama, je pus enfin contempler, réunis sur la terre de France, mes trésors vivants et tous les blocs que vous voyez-là...

— Sivous aviez attendu, interrompis-je, cette dangereuse folie, — pardonnez-moi le mot, — n’eût été qu’un jeu ; car avec le canal intérocéanique !...

Les yeux de l’Américain s’illuminèrent. Et, sans me donner le temps de placer un mot, tout d’une haleine, il prononça les paroles suivantes, avec une véhémente éloquence et un enthousiasme que je n’oublierai jamais :

— Ah ! vous avez bien raison ! Un homme, M. de Lesseps, qui bouleverse les notions géographiques adoptées par la science, qui fait de l’Afrique une île, qui coupe en deux autres îles le continent découvert par Colomb, que n’épouvantent ni les déserts de sable, ni les cimes neigeuses des Andes ; un homme plus puissant que les rois d’Egypte, plus grand que les conquérants et plus modeste que le plus humble de nos bourgeois, a décidé dans son vaste génie, qu’une voie rapide devait s’ouvrir à travers l’isthme américain. Aux premiers mots sortis de sa bouche, les nations sont accourues, et dans moins de temps qu’il n’en faut pour voter, chez vous,

r52 CURIOSITÉS DE LA SCIENCE

le chapitre d un budget, un Congrès, à jamais mémorable, a prononcé ce mot qui doit unir les peuples latins, et leur permettre d’échanger les richesses de leur industrie. Quels inappréciables bienfaits ! Et de quel titre décorer cet homme, deux fois providentiel, qui, tendant la main par delà les Océans au commerce des peuples, les convoque à cette pacifique bataille dont les richesses et la prospérité sont le prix !

Passant brusquement du lyrisme espagnol au côté pratique, qui fait, avant tout, le fond du caractère américain, mon interlocuteur continua :

« Le commerce français souffre, dites-vous (je ne l’avais pas dit), le chiffre de ses exportations diminue, et l’étranger, l’Amérique notamment, tire de son propre sein les ressources que ce pays empruntait autrefois à votre industrie. Grâce au Canal interocéanique, de rapides et fructueux échanges pourront se produire. Loin de payer des frais de transport écrasants, le producteur inondera les marchés du Nouveau-Monde de ces merveilleux objets dans la fabrication desquels vous n’avez que des imitateurs, mais point de rivaux. Jadis, le tarif du fret égalait, quand il ne le surpassait pas, la valeur de la marchandise. Le percement de l’isthme fera bénéficier l’industriel d’une économie moyenne de quatre-vingt francs par tonne, d’après les calculs de l’amiral Davis, des Etats-Unis du Nord. Voulez-vous des preuves ? Ecoutez ceci :

Il y a deux ans, je fus chargé par l’éditeur du Diaro libéral, de San-Juan (Bogota), d’acheter à Paris une petite presse Marinoni : cette machine coûta 2,000 fr. Or, savezvous à quel prix elle est revenue à l’imprimeur de San- Juan? A 45,000 francs ! Il avait fallu transporter, à dos de mulet, ces lourdes pièces de fonte, et après un voyage de trois mois et demi, traversée comprise, la presse, enfin montée à la place qu’elle devait occuper, ne fonctionnait pas !

Les pianos français, dont toutes les maisons américaines

LE CANAL DE PANAMA

du Sud renferment deux ou trois magnifiques spécimens, savez-vous ce qu’ils nous coûtent ? Vingt-cinq mille francs! Morceau par morceau, ces instruments traversent la pampa dans des équipages extraordinaires, et c’est miracle, si rendus au but de leur pénible voyage, on peut mettre toutes les touches d’accord!

Vous parlerai-je des modes, des soieries, des toilettes de ma femme et de mes filles, de ces mille bibelots parisiens qu’elles adorent, qui régulièrement arrivent chez nous six mois après que la commande en a été faite, c’est-à-dire démodés, flétris et dégradés par une traversée de cent vingt jours sur mer et de cent vingt jours sur terre ! Lenteurs fatigantes, risques certains, dépréciation inévitable, voilà ce qui rend les échanges difficiles et ruineux, voilà ce qui arrête l’essor du commerce et paralyse la production.

Avec le canal, le maximum des trajets sera de vingt-cinq jours. Réduits à des prix abordables, les transports se feront vite et bien. Voyageurs et marchandises afflueront aux ports du Pacifique et de l’Atlantique, dont j’entrevois la richesse croissante. Un irrésistible torrent de circulation emportera vers ces rives heureuses les trésors du vieux monde, et le nouveau vous inondera des siens. Que de fortunes au bout de tout cela !

Combien de millions, amassés en peu d’années, par les hommes de travail, d’initiative et de courage ! Je vois déjà les villes du Sud-Amérique décupler, centupler leur population. Je vois les villages grandir, les hameaux se convertir en palais, la marine à voiles agonisante renaître et sillonner les mers, enrichissant les trafiquants côtiers du monde...

Don Manoël parlait encore, lorsque minuit sonna. Je m’excusai auprès des oharmantes jeunes filles Rita et Concepcion, je pris congé de leur mère, et je rentrai chez moi a tête hantée de visions milliardaires !

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