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LE POISSON PÊCHEUR

surde, sa toute-puissance éclate dans le triomphe des obstacles les plus invincibles à nos yeux humains. Et Ton se demande si elle n’a pas façonné la Baudroie — ce rouget colossal dont je vous parlais tantôt — pour nous convaincre de son merveilleux génie.

De tous les monstres qui vivent au sein des eaux, la Baudroie est certainement le plus hideux et le moins agile. Le pinceau de Téniers, créant le sabbat des sorcières, n’a mis dans le cortège de ces effrayantes vieilles aucune bête de cet acabit. La pieuvre est adorable auprès d’elle.

Un grand trou noir, pavé de dents aigues, toujours béant dans les profondeurs, avec une paire d’yeux farouches, un bout de corps difforme après ce trou, voilà la baudroie. C’est un cauchemar de l’Apocalypse. Les poissons, épouvantés, s’éloigneront de ce précipice vivant; nulle créature n’osera s’aventurer dans son voisinage, et la Baudroie, incapable de gagner le pain quotidien, crèvera de faim dans sa bauge.

Mais la Nature ne l’a pas voulu. Déployant la grâce à côté de l’horrible, elle a paré le front du monstre de deux ou trois filaments nacrés, longs, souples et solides, qui flottent comme un gracieux panache au dessus de son vaste palais. Au bout de chacun de ces fils danse un carré de chair appétissante et rose, — appât toujours prêt que la Baudroie présente à ses victimes vagabondes! Tapie sous les roches, au coin le plus sombre des abîmes, le corps à demi caché par la vase, elle attend, immobile, béante, — ses pupilles dilatées surveillant les amorces — que le poisson ait mordu. Passe un présomptueux merlan, un maquereau tout jeune, une amoureuse ablette. Crac! ça mord! Aussitôt, la Baudroie retourne ses lignes de chair, rentre l’appât dans ses mâchoires avides, et déjeune. Ce premier service englouti, la pêche recommence, une nouvelle piquée a lieu, et ainsi de suite !

Mais l’appât s’use? direz-vous. — Jamais! Plus heureuse que les patients amateurs de friture, qu’on voit rentrer bre-

douille au logis faute d’une provision suffisante de gruyère et d’asticots, la Baudroie pêche jusqu’à la fin de ses jours avec ses trois amorces. Les victimes n’ont pas le temps de se reconnaitre. Inutile de s’escrimer d’ailleurs. La proie est coriace, immangeable. Tels sont ces poissons de fer blanc que de facétieux pêcheurs attachent à leurs lignes de fond, et qui durent toute la vie.

Maintenant, lecteur incrédule, voulez-vous savoir pourquoi la Baudroie, ce prodige de laideur et d’admirable ingéniosité, que le grand Linné connaissait et que la Méditerranée reproduitpar centaines sur nos côtes, était à peu près ignorée de vous il y a dix minutes ?

C’est parce que messieurs les savants hérissent leurs descriptions de noms grecs et de fastidieux latinismes — bassa latinilas. Ouvrez le premier auteur d’ichtyologie venu : Belon, Salviani, Artedi ou Rondelet ; cherchez « Baudroie » ; vous trouverez à cet article cent lignes du plus rebutant pathos sur le nombre de dents, de branchies, d’arêtes, de vertèbres et de cartilages de cet étrange animal qui appartient — tenez-vous ferme! — à la famille des a-can-thopté ry giens ! Et lorsque, lassé par cette enfilade de termes creux, vous aurez jeté loin de vous le bouquin maudit, vous ne saurez pas le premier mot des moeurs extraordinaires de la Baudroie, dont ces graves docteurs ont jugé bon d’écourter l’histoire, en dix lignes honteuses, à la fin de leurs savantasseries .

Yalait-il pas mieux commencer par-là, et rendre d’abord facile, attrayante, aimable — ce que j’essaie — l’histoire si magnifique des vérités de la Nature, qu’une légion de froids anatomistes emprisonne depuis deux siècles sous le boisseau ?

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