LES PRÉJUGÉS* POPULAIRES I
— Peuh, fit le notaire, bredouille, ou à peu près. J’ai manqué deux marcassins, et mon chien qui a débusqué un solitaire magnifique, s’est acharné à le poursuivre, si bien que me voilà tout seul au milieu du bois, sans équipage, sans gibier, mais non sans appétit, car c’est l’heure de la soupe, et je viens d’entendre midi à toutes les horloges du village*.
À ce moment, un grand fracas de broussailles retentit au bout de la clairière, et Fox, le chien égaré, bondit haletant au milieu de nous, fit le beau pour n’être pas grondé, puis déposa proprement aux pieds de son maître une superbe couleuvre, qu’un coup de ses crocs avait quasi coupée en deux.
Le notaire recula, tout pâle.
— Un serpent ! balbutia-t-il en claquant des dents.
— Oui, maître Boudet, une couleuvre à collier, coluber natrix , dit le docteur en ramassant le reptile, qu’il se mit à examiner sous ses lunettes d’un air fin, et une magnifique femelle, dont votre chien n’a pas eu peur, tandis que vous...
— Pouah ! fit le notaire, la gluante, l’inutile et dangereuse bête !
M. Papillon se mit à rire.
— Trois hérésies en trois mots, reprit-il ; trois absurdes préjugés à l’endroit d’un être délicat, propre, élégant, inoffensif et doux, qui rend plus de services à l’agriculture que certains réformateurs de ma connaissance...
— Que voulez-vous dire par là ?
— Je veux dire qu’il est déplorable de voir un homme de bon sens, repousser comme hideuse et comme malfaisante une créature dont la robe est un chef-d’œuvre de coloris, et qui fait une guerre incessante aux limaces, aux vers et aux mille insectes rongeurs de nos récoltes ! Savez-vous combien une couleuvre dévore, par an de ces destructeurs rampants ou ailés? Deux cent mille ! avec vos échenilloirs, vos pioches, pinces et autres engins, maître Boudet, en feriez-vous autant ?
Le notaire ne répondit pas.
l60 CURIOSITÉS DE LA SCIENCE
— Il fait faim ; en route, criai-je, sous forme de diversion. Et d’un pas leste, précédés du brave Fox qui quêtait de ci de là, nous reprîmes le chemin de la ville.
Tout à coup, Fox tombe en arrêt ; puis du museau et des pattes, se met à gratter la terre, en poussant de petits cris effrayés.
— Ah! je sais, dit le notaire qui s’y connaît en art cynégétique, c’est une taupe ou un mulot.
Mais M. Papillon a suivi le chien, il se baisse, et indiquant du doigt un paquet de cordelettes verdâtres qui grouille au fond ffu trou : — Non, c’est un nid de couleuvres ; toute la famille sans doute de celle qui vous a si fort effrayé tantôt, maître Boudet.
Alors, une à une, soigneusement, il recueille les gentilles orphelines, les empoche au grand scandale du vertueux notaire, et repart en tête de notre petite colonne, comme si le gaillard n’avait pas ses dix-huit kilomètres dans les jambes depuis le matin.
Aux premières maisons du faubourg, on fait halte. Le cabaret du père Soultz, à l’enseigne du P ommier d'or, tient pour nous toutes prêtes des saucisses fumées, une odorante choucroute et des crêpes blondes comme le blé mûr. On dîne, avec cet appétit sauvage que donne la chasse. Les choppes se succèdent, et pendant que de gais propos s’échangent d’une table à l’autre, entre notre groupe, le père Soultz, les deux adjoints, le lieutenant de pompiers et quelques autres gros bonnets, Jacquot, le fils du cabaretier, a déniché sous un paquet de linges la couleuvre morte, et la montre aux assistants, qui reculent épouvantés.
— Vous voilà bien, avec vos folles terreurs, mes pauvres amis, s’écrie M. Papillon en haussant les épaules. N avezvous pas honte, vous les braves, qui avez tenu tête aux prussiens, de trembler ainsi à l’aspect d’un serpent inoffensif, votre plus précieux auxiliaire, la sauvegarde de vos champs, le plus modeste de vos amis !
Et tirant de sa poche le paquet de couleuvres frétillantes: