LES PRÉJUGÉS POPULAIRES
— Puisque l’occasion sc présente, dit le bon docteur, je veux protester une fois de plus contre ces préjugés ridicules, dont l’ignorance est la source unique, et qui enseignés dès l’enfance par des maîtres inhabiles, s’incrustent dans vos cervelles au point que l’expérience de toute une vie n’est pas capable de les en chasser.
Préjugés, certaines façons d’envisager le ciel et l’enfer; préjugés, les quatre cinquièmes des notions aujourd’hui inculquées dansles écoles sur l’histoire, les origines du monde, sur les sciences morales ou naturelles, sur la philosophie elle-même. Préjugés, ces grossières superstitions* qui vous font admettre les farfadets, les loups garous, les revenants, les devins, les jeteurs de sort et les enchanteurs ; Préjugés, le pouvoir fascinateur et malfaisant de ces serpents, que vous pouvez manier comme moi ; préjugés, J’incombustibilité de la salamandre, le venin des crapauds, la vertu de certains breuvages préparés par des charlatans, avec toute espèce d’incantations et de sottes simagrées ; préjugés, la croyance aux esprits bons ou mauvais, aux rêves, aux sortilèges , aux cartes, aux spirites, aux 7‘ebouteurs, aux dieux et aux déesses, aux gnomes, aux prophètes, aux farceurs qui prétendent avoir la prescience de l’avenir, à toute cette gigantesque exploitation delà bêtise et de la crédulité humaine, par une légion de finauds qui s’enrichissent à vos dépens ! Yous vous moquez des Grecs, qui consultaient les entrailles des coqs, des Egyptiens, qui adoraient des fétiches grotesques , et des sauvages qui sacrifient leurs semblables aux mânes d’un crocodile ou d’un perroquet ! Mais les braves gens qui, dans les foires, assiègent la voiture d’une somnambule, sont-ils bien éloignés de ces peuples primitifs ou sauvages dont la crédulité,la soif du merveilleux, vous font rire et hausser l’épaule!
Allez, mes amis, le temps n’est pas loin où la campagne entreprise par quelques vulgarisateurs, amants de la vérité, se terminera brillamment à l’avantage de celle-ci. La liberté de parler, d’écrire et d’enseigner a déjà fait des prodiges;
162 curiosités de la science
j’attends avec confiance le triomphe de la logique , du bon sens et de la raison...
Ainsi parla mon docte ami Epaminondas Papillon, dans le cabaret du père Soultz, à l’enseigne du Pommier d'or.
LES INONDATIONS
’ai lu dans Buflon que le castor — cet ingénieur à quatre pattes — détourne, quand il veut, le cours des rivières américaines, jette sur leurs eaux rapides des ponts bien bâtis, des chaussées savantes, et réussit, par un système do barrage aussi simple qu’habile, à protéger sa famille contre les inondations. — Le castor n’est qu’une bête.
J’ai lu dans Cortambert que les Papous se font un jeu do maintenir et d’endiguer les torrents gonflés par les pluies de l’hiver. Lorsque ces arroyos débordent4, le sauvage dort tranquille sous sa hutte riveraine. 11 sait que ni sa femme, ni ses petits n’ont rien à craindre des eaux furieuses. Le torrent peut faire rage, remplir d’écume et de bruit les vallons : l’homme ne perdra pas une igname, pas une sagaie. — Le papou n’est qu’une brute.
J’ai lu enfin qu’un de mes confrères d’Agen, au moment où il écrivait dans les bureaux du journal, son article sur les inondations locales, avait dû céder la place au fleuve débordé et gagner rapidement les hauteurs.
Or, il y a cinq ans, ce même fleuve envahissait déjà les mêmes bureaux et en chassait le journaliste. J’ai vu cela. Je l’ai raconté dans le Figaro. J’ai décrit les horreurs de ce fléau, les récoltes perdues, les usines rasées, les habitations emportées comme un fétu, les
l^4 " CURIOSITÉS DE LA SCIENCE
vieillards et les femmes réfugiés sur les faîte des toits branlants, ceux-ci disputant aux vagues avides des grappes d’enfants affolés, celles-là s’accrochant des ongles aux moindres arêtes, l’une tenant aux dents son dernier né, l’autre élevant au dessus de sa tete un berceau, et mourant asphyxiée tandis que ses bras raidis par le suprême effort maintenaient la chère créature, qu’une barque de sauveteurs recueillait vivante et doucement endormie!
Ces désastres épouvantables, on n’a rien fait pour en prévenir le retour; tout récemment encore, un fleuve roulait ses ondes limoneuses sur les campagnes désolées. Et ce drame se passait non point certes dans le pays des castors, ni des Papous, mais en France, chez le peuple le plus civilisé, le plus industrieux et le plus savant des peuples de la terre. A quoi donc sert votre belle science, académiciens, si tous ces travaux, tous ces volumes vous laissent impuissants en face des périls que court notre misérable vie !
Ingénieurs, vous construisez des navires colosses, des canons-monstres. Et à la première traversée, à la première décharge, le bronze éclate, le vaisseau coule.
Chimistes, vous imaginez une poudre subtile qui fait sauter les maisons, tue des compagnies entières de soldats, remplace la lutte ardente par le carnage aveugle et inconscient. — Partout des morts! Mais je cherche en vain les progrès accomplis dans l’art de conserver les liommes. Qu’une colique les surprenne, qu’une fièvre les saisisse, qu’un élément brutal menace leurs biens et leurs poitrines, aussitôt je vois les savants se croiser les bras. « — Il n’y a rien à faire. Nous n’y pouvons rien. »
Je n’étonnerai personne en affirmant qu’il existe, dans les bibliothèques, plus de deux cents volumes sur les inondations et leurs causes. Tout cela est fort bien écrit, très judicieux , très compétent. On y apprend l’histoire des débordements célèbres, depuis le déluge biblique jusqu'à l’inondation de la Seine. Des hommes hautement autorisés ont entassé des Pelions de recherches sur des Ossas de
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commentaires. Qu’est-il sorti de ccs flots d’encre? — Rien.
Eli! que nous importe do savoir que la Loire atteignit en 1651, 10 mètres et plus, que la Garonne, en 1840, monta jusqu’à 18 mètres 5 centimètres, que la Seine, l’an 1658, s’éleva de 8 mètres au dessus de son niveau normal! C’est • un remède que nous cherchons.
Mais il y en a trente pour un ! me répondent les auteurs déjà cités. Celui-ci préconise les digues longitudinales, celui-là les barrages en fascines, cet autre le reboisement des montagnes. — Soit! Mais, encore une fois, qu’a-t-on fait?
Suivant les conseils de l’un, on a construit sur la Loire des digues colossales , d’une solidité à toute épreuve. L’inondation de 1856 est venue, qui a rompu les murailles, emporté les moellons; et les désastres ont été d’autant plus grands que le fleuve avait été plus longtemps contenu.
D’après les avis de l’autre, on a fait quelques essais de plantations sur les pentes jadis boisées, à la source des torrents fougueux; on a semé quelques pins par ci, enfoncé quelques pieux par là, et l’on a attendu. Ces timides expériences, ces demi-mèsures n’ont donné que des demi-résultats. Après quoi l’on a recommencé à paperasser.
Les catastrophes sont revenues, plus fréquentes et plus lamentables. Alors, le gouvernement s’est ému. Il a fait étudier, par des commissions et des sous-commissions, des enquêtes et des contre-enquêtes, les moyens de prévenir ces éventualités terribles. Les lois du 18 juillet 1860, sur le reboisement et du 8 juillet 1864 sur le regazonnement, sont sorties de là. Mais en même temps qu’il ordonnait de repeupler coteaux et vallons, l’Etat tutélaire autorisait la vente de ses bois. Je trouve que dans une période de cinquante années, il a aliéné avec faculté de les défricher quati e cent quarante-deux mille hectares de forêts domaniales et douze mille hectares de biens communaux.
Et laloi de reboisement? me direz-vous. Oh ! on la faisait scrupuleusement appliquer. Pendant que la cognée ravageait
ainsi les vieilles forêts de la Gaule, l’Etat reboisait 6,000 hectares, les communes et les particuliers en reboisaient 34,000. Depuis, l’enthousiasme est tombé, la besogne lente et souvent ingrate du repeuplement a lassé nos entrepreneurs, les soucis de la politique ont détourné les esprits de cette œuvre de préservation humaine, et la loi de 1860 dort tranquille, oubliée, fossile, dans des cartons poudreux.
Il faudrait aviser, pourtant. Ce n’est plus, comme autrefois, tous les vingt ou trente ans que l’inondation, l’un des plus redoutables fléaux qui puissent attaquer les biens de l’homme, envahit nos champs, noie les faubourgs de nos villes, pourrit nos récoltes et détruit, en quelques heures, les ressources de plusieurs milliers de citoyens. C’est périodiquement, chaque année, tantôt sur un point, tantôt sur l’autre, que les fleuves débordent.
Les propriétés, les cultures, les usines, les ateliers sont en péril. Les transactions commerciales deviennent impossibles. Aux souffrances d’un hiver rigoureux, s’ajoutent celles de la disette, de la famine, du chômage, triste cortège des inondations. Le cœur se serre au récit de tant d’infortunes, de tant d’irréparables malheurs ? — Que faire?
Avec MM. Agénor de Gasparin, Becquerel et autres, je crois que le seul moyen de contenir dans leur lit les torrents et les fleuves, est le reboisement des montagnes et le repeuplement des bois défrichés pour la culture. En dehors des expériences citées plus haut, il existe de nombreux exemples de l’effet utile des reboisements. Dans le département du Tarn, la petite rivière de Caunau n’avait qu’un cours intermittent. Depuis la reconstitution de laforêi ruinée de Montout, son cours est devenu régulier.
Le village de Barèges était dévasté tous les ans par des tempêtes de neige. Depuis qu’une commission, a décidé le reboisement des pentes, la ville est présérvée et nul désastre n’est venu troubler la quiétude de ses habitants.
En Suisse, le village d’Andermatt ne doit son existence qu’à la forêt de sapins qui recouvre les pentes chaque
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hiver parcourues par des avalanches. Ce fait est tellement avéré, qu’il est défendu de couper aucun arbre sous les peines les plus sévères.
Les exemples abondent, je le répète, et les bienfaits du reboisement sont évidents. Il me reste à les expliquer.
Un sol boisé se comporte comme une éponge qui ne laisse écouler l’eau que lorsqu’elle en est saturée ; il n’est pas favorable, par suite, comme les pentes nues, à la descente des eaux pluviales ou torrentueuses. On pourrait comparer deux pentes, l’une couverte de forêts, l’autre défrichée depuis longtemps et dénudée par l’action antérieure des pluies, à deux toits, l’un en ardoise, l’autre en chaume. Sur le premier l’eau, dès le commencement de 1’, averse, se précipite en nappes dans les gouttières et s’échappe tumultueusement par les bouches des conduits. Le second s’imbibe lentement et d’abord ne laisse rien s’écouler ; mais en revanche, longtemps après que le ciel est redevenu serein, l’eau tombe encore goutte à goutte.
D'autres causes agissent dans le même sens ; ainsi la pluie versée par les nuages ne parvient pas tout entière jusqu’au sol : une partie reste adhérente aux feuilles et aux rameaux, et remonte vers le ciel par évaporation. La fonte des neiges et des glaces est aussi moins subite dans les montagnes revêtues de forêts, le terrain qu’elles recouvrent s’échauffant moins vite que les surfaces déboisées.
C’est donc à la source du mal, c’est-à-dire à la naissance des ruisseaux, des rivières et des petits cours d'eau qui^ tranquilles aujourd’hui, peuvent demain devenir un danger pour les campagnes, qu’il faut répandre et multiplier les essences forestières. Les lois de 1860 et 1864 sont excellentes. Il y a urgence à les appliquer sur une grande échelle. Qu’on se hâte. L’inondation n’attend pas. Dans deux ans, quatre au plus, les peuplements, encore très jeunes, entremêlés de bruyères et de piquets, seront déjà de sérieux obstacles à l’impétuosité des eaux sur les flancs de nos coteaux et de nos monts. Tout le problqpae à résoudre est là ; dimi-
nuer l’écoulement superficiel en favorisant l'infiltration dans le sol, et retarder la vitesse du cours des rivières.
Co n’est pas tout. La destruction des miasmes, l’assainissement des plaines, est le second bienfait’ que nous promettent les forêts. « Une plantation, dit M. Becquerel, interposée sur le passage d’un courant d’air humide, chargé de miasmes pestilentiels, préserve de ses effets tout ce qui est derrière elle, tandis que la partie découverte est exposée aux maladies, comme les marécages de la Sologne et les campagnes de Rome. Les arbres tamisent donc l’air infecté. »
Je n’ajouterai rien aux paroles de l’éminent Académicien. Szegedin, Murcie, les catastrophes du midi delà France, sont encore présentes à tous les esprits^ Demain peut-être l’inondation sera à nos portes. Je termine en exprimant le vœu que des mesures énergiques soient prises, sans délai, pour prévenir le retour de ces fléaux qui semblent redoubler leurs coups à mesure que l’homme se civilise, que la science progresse, et que les éléments se soumettent, esclaves plus dociles, aux caprices du roi de la Création.
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lis disputaient aux vagues avides des grappes d’enfants affolés.