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A, TRAVERS L’INFINI

« Voici mille autres années qui se présentent pour continuer notre voyage en ligne droite ; acceptons-les, occupons-les, traversons tous ces amas de soleils, ces univers lointains, ces nébuleuses qui flamboient, cette voie lactée qui se déchire en lambeaux, ces genèses formidables qui se succèdent à travers l’immensité toujours béante ; ne soyons pas surpris si des soleils qui s’approchent ou des étoiles lointaines pleuvent devant nous, larmes de feu tombant dans l’abîme eternel ; assistons à l’effrondement des globes, à la ruine des terres caduques, à la naissance des nouveaux mondes ; suivons la chute des systèmes vers les constellations qui les appellent ; mais ne nous arrêtons pas !

« Encore mille ans, encore dix mille ans, encore cent mille ans de cet essor, sans ralentissement, sans vertige, toujours en ligne droite, toujours avec la même vitesse de 75,000 lieues par chaque seconde. Concevons que nous voguions ainsi pendant un million d’années ... Sommes-nous aux confins de l’univers visible?

« Voici des immensités noires qu’il faut franchir... — Mais là-bas de nouvelles étoiles s’allument au fond de cieux.. .

« Elançons-nous vers elles, atteignons-les. Nouveau million d’années, nouvelles révélations, nouvelles splendeurs étoilées, nouveaux univers, nouveaux mondes, nouvelles terres, nouvelles humanités !... Eh quoi ! jamais de fin ! jamais d’horizon fermé? jamais de voûte? jamais de ciel qui nous arrête? toujours l’espace ! toujours le vide ! où donc sommes-nous ? quel chemin avons-nous parcouru ?... Nous sommes... au vestibule de l’infini !... nous n’avons pas avancé d'itn seul pas ! nous sommes toujours au même point ! Le centre est partout, la circonférence nulle part... Oui, voilà, ouvert devant nous, l’infini, dont l’étude n’est pas commencée... Nous n’avons rien vu, nous reculons d’épouvante, nous tombons anéantis, incapables de poursuivre une carrière inutile... Eh ! nous pouvons tomber, tomber en ligne droite dans l'abîme béant, tomber toujours, pendant l'éternité entière : jamais, jamais nous n’atteindrons le fond, pas plus que nous n’avons

atteint la cîmc ; que dis-je ? jamais nous n’en approcherons. Ni ciel, ni enfer ; ni orient, ni occident;. ni haut, ni bas; ni gauche, ni droite. En quelque direction que nous considérions l’univers, il est infini dans tous les sens. Dans cet infini, les associations de soleils et de mondes qui constituent notre univers visible ne forment qu’une île du grand archipel, et, dans l’éternité de la durée, la vie de notre humanité si fière, avec toute son histoire religieuse et politique, la vie de notre planète toute entière n’est que le songe d’un instant !... »

UNE SÉANCE DE CRÉMATION

jpP~s*A Société florentine de crémation mutuelle ( Mutuelle lng^cremazione di Firenzc),i lu capital non souscrit de 150.000 lires, Limited, a pour président fondateur « l'éminentissime » chevalier Pippi, médecin des hôpitaux, que de nombreux travaux sur la combustion industrielle des cadavres, et le merveilleux fourneau br.cveté qui porte son nom, ont rendu célèbre dans tous les mondes. Le conseil municipal de Paris et l'académie de Bab-cl-Mandeb sont les seuls . corps savants de l’univers où n’aient pas encore pénétré la renommée du signor Pippi et les incroyables métamorphoses qu’il fait subir à l’humaine carcasse.

D’après l’art. 7 des statuts, chaque membre de ladite société lègue sa dépouille au fourneau Pippi, lequel parachève en cinquante-six minutes l’incinération totale du défunt, et transforme en une série de produits manufacturés ses éléments divers. Les bénéfices résultant de cette distillation sont partagés, au prorata du poids de chacun, entre les actionnaires de la Mutuale Incremcizione , ce qui revient à dire qu un membre pesant deux cents livres a droit à une répartition plus large que celui qui n’en accuse que cent cinquante, et ainsi de suite. Chose parfaitement équitable

d’ailleurs, car le sociétaire gras, assurant à ses collègues, par sa propre calcination, un rendement supérieur à celui de l’associé maigre, doit jouir, sa vie durant, d’un dividende proportionné à sa masse.

Fondée en juillet 1880, la funèbre compagnie n’avait jusqu’à ce jour soumis à l’action du fourneau Pippi aucun de ses vénérables obligataires, et, seuls, de vulgaires sujets d’amphithéâtre avaient rôti dans l’appareil lorsque, il y a un mois, la signora Cazzadoro, dame patronnesse de la Mutuale lncremazione (limited), et belle-mère du doct.eürPippi,vint à mourir d’une constipation féroce, que la revalescière ellemême n’eût pu résoudre. Le four crémateur tenait donc un sujet digne de lui, la société allait enfin toucher son premier coupon de dividendes!

Cette grande nouvelle fit le tour des cercles scientifiques, les journaux de finance l’imprimèrent en corps 12, et, quarante-huit heures après le décès dûment constaté de l’excellente dame, l’avis de convocation suivant fut adressé à MM. les porteurs de titres delà compagnie:

Une assemblée générale des actionnaires de la Mutuale Increma zione (limited) aura lieu le 20 avril 1881, dans l’appareil Pippi, où sera incinéré, réduit et chimiquement décomposé le corps de défunte dame Cazzadoro, notre regrettée collègue et parente.

Vous êtes prié d’y assister.

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