XXXV II
L’ “ AMBASSA R AN GA ”
^Ftl semble que la Nature, en façonnant certains animaux, (if; ait voulu livrer à l’Homme quelques uns de ses secrets, et mettre son esprit investigateur sur la voie des problèmes qu’elle lui pose sans cesse. De loin en loin, un pan du voile se soulève, une lueur jaillit, un indice apparaît, et le chercheur, croyant tenir enfin la clé du grand mystère, s’appuie sur cette fragile base pour tenter de refaire la synthèse de la Création.
Tantôt c’est un mammifère qu’elle affuble d’un bec d’oiseau — l’ornithorynque, par exemple — comme pour marquer la transition entre ces deux grandes classes. Tantôt c’est un reptile — la grenouille — auquel elle donne, pendant son jeune âge, les branchies d’un poisson, se réservant de remplacer ces organes par des poumons normaux, lorsque le batracien sera parvenu à l’état adulte. Et les savants, ravis, de s’écrier : « Voilà la créature intermédiaire entre les poissons, qui ont des branchies, et les reptiles, qui sont pourvus de poumons. » Ou bien: « Voici le chaînon, si longtemps cherché, qui unit les mammifères aux ovipares. Ceux là sont donc un perfectionnement de ceux-ci, et l’être que nous
avons sous les yeux est une sorte d’hybride qui, dans son évolution, n’ayant pas su se défaire de certains appareils propres à la 'classe voisine, 'nous révèle le secret de laj transformation universelle ! »
Ainsi lancé sur le terrain glissant des hypothèses, le transformiste ne s’arrête plus. Constatant la présence, sur le squelette humain, des vertèbres coxvgiennes, qui forment, à l’extrémité de la colonne médiane, cette petite queue fixe et absolument inutile dont les deux sexes sont ornés, l’infatigable raisonneur la compare à celle des singes, « nos proches parents » dit-il. Cette queue, depuis que l’homme existe, n’a pas eu le temps de se résorber ; et elle demeure comme le témoignage, l’empreinte indéniable de notre origine simiesque !
Un autre, plus hardi, établit un curieux parallèle entre les fœtus d’une tortue, d’un poulet, d’un chien et d’un homme, aux premières périodes de leur formation. À cet âge, je le reconnais, ces rudiments d’êtres sont presque identiques, et si, après les avoir mélangés, on disait au premier anatomiste venu: Cherchez lo poulet? où la tortue? qui est l’homme? cette devinette le laisserait furieusement perplexe. En faut-il conclure que tout homme a plus ou moins été tortue ou volatile ? Si, poussant plus loin l’analyse on découvre que l’œuf d’un goujon de huit jours est en tout pareil à celui d’un enfant d’une semaine, doit-on déclarer hautement que ce bébé — qui peut-être sera Victor Hugo ou Edison — doit rechercher ses ancêtres dans la menue blanchaille de rivière?
— Assurément, répondent les disciples d’Hœckel. Or, comme du goujon à l’huître il n’y a qu’un tout petit pas, nos sélectionnistes à outrance s’empressent de le franchir.
Voilà le problème résolu ! En somme, tout ce qui respire, aime, souffre et meurt à la surface du globe, dérive, d’après eux, d’un germe unique et primordial. L’homme n’est qu’un singe perfectionne, lequel a pour ascendants directs ou indirects le lapin, la carpe et l’huître, toujours en remontant. N’est-ce pas que cela est limpide ?
«Ambassa Ranga » ou poisson transparent, vu de face et de côté
l,’ «AMBASSA RANGA»
l’ (( AMBASSA RANGA »
Mais je m’aperçois que je me laisse entraîner sur une pente dangereuse. N'ayant l’honneur d’appartenir à aucune école, je ne dois pas m’arroger le droit de discuter, de combattre ou de soutenir telle doctrine scientifique. J’ai promis au lecteur des Curiosités, non des polémiques ; je me suis imposé la tâche de grouper sous ses yeux des faits, sans le contraindre à pénétrer dans le mystère des causes. Je lui ai dit: « Voyez comme cela est beau, comme cette infinie Nature est féconde et merveilleuse ! » Et, tandis que nous parcourions ensemble son riche domaine, je cueillais ça et là quelques fleurs. Heureux si j’ai réussi à lui faire partager mon admiration pour tant de chefs-d’œuvre inconnus ou dédaignés ! Heureux si je lui ai communiqué le goût de les rechercher, de les étudier, de feuilleter curieusement les pages de ce sublime Livre qui est toujours là, grand ouvert, et qui abandonne si volontiers ses trésors !
Mais revenons à l’« Ambassa Ranga ».
C’est à propos de cet animal extraordinaire que j’exprimais, au début de ces lignes, l’opinion que la Nature paraît quelquefois se complaire à nous fournir de précieuses révélations sur les mécanismes qu’elle met en jeu. Le poisson qui porte ce m m sauvage est en effet d’une transparence telle, que tous ses viscères, tous ses vaisseaux, les plus menus détails de sa charpente, et jusqu’aux fibrilles circulatoires les plus délicates, se laissent découvrir au travers de la peau nue et diaphane qui l’enveloppe. Comme pour aider l’observateur, le corps de ce poisson est d’une minceur extrême. L’œil n’est arrêté, dans la contemplation de ce cristal vivant, par aucune épaisseur d’écailles ni de masse musculaire ; c’est une lame de verre qui se meut, qui palpite et qui digère. Le mucus organisé dont les profondeurs liquides sont si abondamment pourvues, et qui attend là que la lumière lui transmette la vie, semble s’être condensé en une fantastique et saisissante créature : 1’ « Ambassa Ranga »,
Je n’ai pas eu la bonne fortune de voir à l’état frais ce curieux poisson, qui vit dans les marais et les étangs de l’Inde. Le seul spécimen que possède le Muséum est conservé dans l’alcool et a perdu, par suite, ses propriété,1 diaphanes ; mai3 une demi -translucidité persiste malgré la coction des tissus, et, tel que l’« Ambassa Ranga» se montre à nous dans son bocal, l’appareil digestif, le cœur et tout le système osseux sont encore très nettement perceptibles.
Aucun naturaliste, je crois, n’a encore étudié cet étrange poisson ; ses mœurs et son histoire nous sont inconnus. Que intéressant sujet d’observations pourtant, et de quel secours serait pour le physiologiste un couple d’« Ambassa Rangas » frétillant au milieu d’un aquarium d’eau douce, avec sa merveilleuse anatomie toute faite par l’industrieuse Nature, avec tous ses organes fonctionnant en quelque sorte entre deux glaces ! Les secrets de la respiration, de la nutrition, de la circulation, le travail intime des sécrétions et des assimilations, le jeu des muscles, le frémissement des nerfs, en un mot tous les ressorts de ce mystérieux agent qui s’appelle la vie, et que nous cherchons vainement a saisir dans l’étude du cadavre, nous seraient enfin révélés !
Je signale l’ Ambassa Ranga aux explorateurs de l’avenir. La conquête et l’acclimatation de ce bizarre habitant des régions tropicales s’impose aux efforts des Coste et des Geoffroy St-Hilaire de l’extrême Orient.
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