‹ Les curiosités la scienceChapitre 51 sur 53 · CONFIDENCES D’UN MONSTRE · texte numérisé non relu

CONFIDENCES D’UN MONSTRE

(Œ$on cornac l’a. prévenue de ma visite.

La journée finie, le dernier spectateur congédié, les quinquets éteints, la recette faite, elle doit m’attendre dans l’arrière-boutique où, depuis un mois, tout le Paris fiâneur ' a passé, et là seul, absolument seul avec elle, je pourrai à l’aise régaler mes yeux de son triple cas tératologique.

A tout hasard, j’ai glissé dans ma poche deux de ces tubesmiroirs dont le nom latin blesse l’honnêteté, mon carnet d’observations et la trousse d’argent que m’offrirent, à la suite d’un concours brillant, les élèves de l’école vétérinaire d’Alfort.

Comme elle est femme et« splendidement jolie », m’a dit le cornac, je me suis mis en frais de costume. Habit, gants glacés, binocle d’écaille, perruque des grands jours, un soupçon d’essence à la bergamotte sur le mouchoir. — Dcmandez-moi pourquoi?

Il est onze heures quand je m’engage dans l’avenue de l’Opéra, ruisselante de feux électriques. Les camelots rentrent

a la hâte leurs étalages de pacotille ; le concert mauresque que nous a légué l’Exposition glapit sa dernière psalmodie, la femme à barbe, le nain polyglotte et la belle Circassienne, phénomènes généralement « appréciés par les Cours étrangères » annoncent pour demain leur clôture irrévocable; Tous ces spectacles au rabais, tous ces industriels hurlants, tous ces parasites qui se cramponnent aux portiques de la rue monumentale, rentrent honteux dans les sous-sols des palais, d’où les chassent Lun après l’autre le joaillier millionnaire, le restaurateur en renom. Une toile, portrait immense de ma Vénus pygomèle, sa photographie encadrée et de larges affiches jaunes m’annoncent le monstre. C’est bien là. Le cornac m’a reconnu. Il m’introduit, rallume deux lampes, et s’en va...

— Docteur, je vous remercie, dit le monstre d’une voix douce. Votre visite me flatte extrêmement, et malgré la fatigue de cette longue journée oii j’ai dû redire trois cents fois les mêmes phrases, vous me voyez toute prête à subir l’examen qu’il vous plaira.

— Rassurez-vous, mon enfant. Je ne suis pas de ces médecins grossiers, aux mains indiscrètes et brutales... Ce que je désire, et que semble me promettre votre gracieux accueil, c’est une causerie, une confession. Assez de spécialistes ont sondé le corps, exploré le cas; je veux, moi, fouiller le cœur, dévisager l’âme. .. Y consentez-vous?

Une flamme étrange passa dans les yeux du monstre. Sous le fard, je vis un nuage rose colorer son front. — Sainte pudeur, tu existes donc encore!

Le cornac avait dit vrai. Elle est jolie, quoique commune et sans grâce. Vingt-quatre ans à peine. L’ovale du visage assez pur, les traits corrects. La chevelure plantureuse, d’un beau noir, contraste agréablement avec le teint blanc etmat. La bouche est sensuelle, bien ourlée; le regard audacieux, la narine vibrante. Nous avons tous rencontré cette tête-là,

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bonno d'hôtel, femme do chambre ou servante de bouillon Duval. Une longue réclusion a pâli les joues, empâté le torse. Le corsage de satin rouge emprisonne péniblement la gorge, qui se révolte et s’échappe. Les bras sontcanaillos. Le reste... mais n’anticipons pas.

— Vous savez, docteur, commença-t-elle sur le ton monocorde d’un boniment qu'on récite, que j’ai trois jambes et trois natures. Mes jambes (elle releva jusqu’au genou sajupe de velours fané) sont malheureusement un peu maigres. Le mollet que vous voyez .là est factice, et quand les curieux veulent y toucher, j’ai soin de tenir leurs mains à distance. C’est la troisième, ce membre inutile que je porte là, inséré, disent les savants, sur le sacrum, qui a détourné à son profit les sucs destinés aux deux autres. Je marche cependant, mais avec beaucoup de difficulté. Voyez!

Elle fit quelques pas sur son estrade, en se dandinant à la façon des canards. C’était laid.

Puis, retroussant sa robe, elle découvrit une sorte’de bras ’ maigre, chaussé d’un bas à jour et d'une bottine d’hétaïre — sa troisième jambe. Ce membre pendait inerte.

— Quand j’étais petite, reprit le monstre, cette jambe de supplément avait du jeu ; je la remuais à mon gré. Une chute que je fis atieize ans ankylosa la jointure, raccourcit les tendons. Depuis cet âge, je suis incapable do m’en servir. Les médecins m’ont dit qu’il n’y avait plus de synovie dans le genou, que le tibia et le fémur s étaient ossifiés ensemble • bref, j’ai là un membre mort ; mais je ne m’en plains pas’, puisqu’il me rapporte de vingt à cinquante francs par jour.

Et vous dites qu il est inséré sur le sacrum? demandai-je.

— Ah! oui, j oubliais de vous montrer...

liiii un tour do main, elle dénoua les cordons de sa jupe, qui tomba. Je voulus protester.

Mais non, dit-elle, il faut bien que vous vous rendiez compte. D’ailleurs, cela m’amuse (sic).

Ici, la femme disparaissait ; il n’y avait plus en présence qu’un tératologiste, et un monstre, — le plus étonnant, le plus rarissime des monstres.

L’affiche ne mentait pas. Ma' gaillarde avait trois natures. Elle était deux fois femme, et une fois, une seule petite fois, jeune homme. Là-dessus, nous bifferons cinquante lignes.

— Maintenant que vous avez vu, reprit l’androgyne, je puis tout vous dire...

Malgré moi, j’éloignai ma chaise. Cette créature me faisait peur.

— Jusqu’à l’âge de quatorze ans, je vécus ignorante de mon état. La croissance rapide de ma troisième jambe me condamnait à l’inaction, et mes parents, jaloux, me tenaient enfermée dans un réduit obscur, ou je ne recevais qu’à de rares intervalles des visites de savants laids et vieux. Après m’avoir tâtée, palpée, examinée, explorée dans tous les coins, ces messieurs laissaient à ma mère une pièce blanche, et rédigeaient leur grimoire. Toutes ces écritures sont là, dans des cadres. 11 y pas mal de noms célèbres, M. Robin, entre autres.

Un jour, vers ma quinzième année, le médecin de la ville voisine vint au bourg et demanda à me visiter. C'était un jeune et joli homme, le premier que je voyais. Il fit ce que ses collègues avaient fait, et de la même manière. Mais quelle différence de sensations! Un flot de sangmontaà mon front, je rougis, je pâlis... — « Marchez-vous en ! » lui criai-je dans le patois de mon pays. Le pauvre ! il ne se le fit pas dire deux fois, et partit, alors que j’aurais tant voulu qu’il demeurât !... Quand il fut loin, ma mère entra, furieuse.

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— « Ah ! c’est comme ça, tu refuses de te montrer aux médecins qui paient! Eh bien! tu peux crever, je ne te donnerai plus rien à manger; si tu as faim, ronge ta jambe, m onstre ! »

A dater de. ce jour, je vécus de mauvais pain dur, que mon père m’apportait en cachette, et de quelques rogatons, que les voisins me jetaient le soir par le trou au chat. Deux mortelles années sepassèrent ainsi. Vous pensez si j ai souffert !

« Bien des fois, dans les longues insomnies de cette détention cruelle, je revis la tête blonde du joli médecin. Quels rêves délicieux m’a procuré cette image, et quels désirs fous, indicibles j’ai dévoré, avec mes larmes, en contemplant les traits de ce jeune .homme charmant! A quelle langue ai -je emprunté les noms dont je l’appelais sans cesse ? je ne sais ; ils me semblaient doux et tendres, cependant. Aujourd’hui, je les retrouve dans ma mémoire, et je ris. C’étaient des syllabes sauvages, des mots inouïs. Les Canaques ne doivent pas parler autrement.

» Durant les accès de fièvre chaude que m’apportaient la solitude et la faim, je me figurais être trois. Distinctement, j’éprouvais en chacune de mes natures, qui était en quelque sorte le siège d’une personnalité séparée, des impressions différentes. Tantôt l’une sommeillait, et l’antagonisme passionnel mettait en face l’un de l’autre le jeune homme et la fille qui étaient en moi. Le premier timide et craintif, la seconde forte, ardente, barbare. Je ressentais à ma tête et à mon cœur comme les échos douloureux de cette lutte inégale et stérile. Ai-je deux cœurs? Les médecins prétendent que je suis formée de trois jumeaux, que la pénétration la plus intime aurait unis ensemble jusqu’à la ceinture, et qui, là, se seraient dédoublés. Je le crois, car à de certains moments, j’ai très nettement conscience de deux individualités

maîtresses, tour a tour amies et rivales, et d’une troisième qui leur est soumise, qui dépend d’elles, mais se dérobe toujours... »

A cet endroitdu récit, — que je résume d’ailleurs, et pour cause, la plupart des confidences du monstre ne pouvant être traduites honnêtement, — je considérai longuement mon étrange pénitente. Animée par les sensations diverses dont elle faisait la chaude et vivante peinture, son visage vulgaire se transfigurait. Par instants, les yeux brillaient de fauves éclairs, la voix prenait des intonations viriles. L’homme était là. Puis les deux femmes rentraient en scène, et j’avoue que je distinguais à merveille dans ces deux êtres si parfaitement soudés, une dualité de caractères, de sentiments et d’allures qui confondaient ma raison. Etait-ce possible? Cette fille, ce monstre, avait donc trois manières de comprendre et trois façons d’exprimer . Il y avait donc trois coeurs dans ce cœur que mon sphygmograplie avait reconnu simple et normal ! Ily avait trois cerveaux dans cette unique cervelle !...

En réfléchissant ainsi, je m’applaudissais d’avoir provoqué ces étonnants aveux ; je me disais que sûrement j’étais le premier psychologue à qui de telles révélations étaient faites, et fier de cette aubaine, je répétais avec le savant physicien Crookes que les anomalies peuvent être regardées comme des poteaux indicateurs sur le chemin de découvertes nouvelles.

— Continuez, mon enfant, lui dis-je.

Le monstre reprit la parole : « Je serais sans doute morte de faim dans ma noire cellule, sans un évènement qui décida ma mère à me rendre la liberté bienheureuse. Un hercule, propriétaire de deux ours et d’un dromadaire qu’il montrait dans les foires de Normandie, vint chez nous, apprit mon sort et demanda à me voir. Il faut croire que je lui plus,

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