ventôse an XII (jeudi i5 mars i8o
nais votre sollicitude, votre sensibilité et qui sais combien vous êtes prompt à vous alarmer sur le sort de vos fils absents ?...
Quelque temps après ma dernière, j'appris que le départ de Villeneuve était fixé au 9 frimaire ; je me mis de suite en route et vins l'attendre sur son passage à Nancy, oix je le devançai de quelques heures. Vous sentirez mieux que je ne saurais vous l'exprimer combien fut vif et doux le plaisir de se voir et de s'embrasser, après une séparation qui avait paru si longue et si ennuyeuse à deux amis qui, pendant l'espace de quatre ans, n'avaient passé un seul jour sans se voir, sans partager les mêmes peines, les mêmes plaisirs, les mêmes désagréments et les mêmes avantages ; deux jours furent bien courts pour pouvoir parler de tout ce qui nous intéressait. Une question n'était pas plutôt satisfaite qu'une autre lui succédait. Vous pensez bien que vous et tous ceux qui vous entourent fîtes le principal sujet de nos conversations ; il nous semblait quelles ne faisaient que commencer lorsque les ordres que nous avions l'un et l'autre nous rappelèrent qu'il était temps de nous séparer. Autant notre réunion avait été gaie et joyeuse, autant nos adieux furent tristes et douloureux. Notre dernière parole fut de nous recommander réciproquement que le premier qui aurait le bonheur de vous voir vous embrassât pour l'autre.
Quand pourrai-je m'acquitter de ma commission ? J'aime à croire qu'il ne tardera pas a se présenter quelque occasion favorable dont je pourrai profiter pour aller passer avec vous quelques jours, quelques semaines, quelques mois.
Mon dessein était de vous écrire en arrivant à Thionville pour vous faire part de notre entrevue ; mais, en rentrant à ma chambre, je trouve une lettre qui me contrariait si fort, qu'elle me détourna de ma résolution. Quelques semaines auparavant, j'avais su que le colonel' m'avait présenté pour une des places nouvellement créées, et je regardais ma nomination comme assurée, lorsque Clédat m'apprit que le ministre avait disposé des huit sous-lieutenances avant que la proposition du colonel lui fût parvenue ; il ajoutait, comme pour me consoler, qu'il ne désespérait pas que je ne fusse nommé à une place vacante au corps déjà depuis longtemps, mais rien de sûr. Dans cette incertitude, je résolus de n'écrire à qui que ce soit jusqu'il une décision définitive pour ou contre. Le 26 frimaire, je reçus une seconde lettre de Versailles en date du 22, où l'on m'annonçait ma nomination à la place vacante; le même arrêté avait, disait-on, nommé les huit nouveaux sous-lieutenants. Je me condamnai au secret, attendant qu'un envoi officiel rendît tout public. Une lettre particulière que le colonel reçut
I. Carrié (Jean-Augustin, dit do Boissy), baron de rEmpire. du 26 avril 1810, ne à Antraigues (Aveyron), le 7 juillet 1764 et mort le 3i octobre i838; avait cte nomme chef de brigade au i3« régiment de cavalerie, devenu 2-2^ dragons, le i3 frimaire an IX
par le courrier du 28 et qu'il publia de suite lui apprit le nom des liuit nouveaux promus ; il ne fut pas peu surpris de n'y voir que des étrangers et aucun de ceux qu'il avait demandés ; il eut même la complaisance de m'en témoigner ses regrets. Le 4 nivôse, il reçut l'avis oflîciel de tout ce qu'il avait appris le 28 frimaire ; j'étais chaque jour plus étonné qu'il ne fût pas question de la place vacante.
Enfin, le régiment reçut l'ordre de quitter Tliionville le 9 pour se rendre à Schelestadt ; les préparatifs de départ m'occupèrent entièrement les derniers jours. Je me mis en route très persuadé que Clédat avait été induit en erreur ; j'étais même consolé d'avoir vu manquer mon avancement ; je n'y pensais déjà plus, lorsque le 16 au matin, en partant de Saveriie, le colonel vint lui-même m'annoncer ma nomination '. Je lui fis mes remerciements et, depuis cette époque, je n'ai pas manqué de m'acquitter auprès des différentes personnes que je sais avoir contribué à ma promotion. La seule que j'aie négligé est pourtant celle à qui je dois le plus, parce que c'est à elle que je suis redevable du peu de mérite qui a pu me faire donner la préférence sur plusieurs de mes camarades. J'eusse assurément resté pour toujours dans l'oubli si vous ne m'aviez fait instruire et si je n'avais mis en pratique quelquesuns des principes d'honneur et de justice que vous m'avez sans cesse recommandés et que je vous ai vu constamment professer. Mon avancement est donc votre ouvrage. En recevant mes remerciements, excusez-moi de vous les avoir faits si tard ; je vous aurais déjà écrit de Strasbourg pour m'acquitter de ce devoir et pour vous apprendre que vous aviez un troisième sous-lieutenant ; mais une difficulté qui survint m'empêcha de mettre ma lettre a la poste. Il s'agissait de savoir si j'avais droit ou non à la gratification accordée aux nouveaux promus ayant huit ans de service dans le même corps ; la question n'a pas encore été débattue, il paraît pourtant certain que la décision sera en ma faveur ; il est seulement fâcheux pour moi qu'un nouvel arrêté ait changé le mode de cette gratification. Au lieu de recevoir tout en nature, on me donnera seulement un cheval nu avec six cents francs pour faire face au restant de la dépense, qui monterait bien k dix-huit cent s'il fallait de suite avoir l'ordonnance complète. Mais le gouvernement, qui vient de prendre cette dernière mesure pour économiser, ne trouvera pas mauvais, j'espère, que l'on suive son exemple ; aussi, je n'achèterai que le strict et l'absolu nécessaire, le reste viendra lorsque mes facultés le permettront
Chalard.
1. Suivant ses états de service, sa uomination au grade de sous-lieutenant porte la date du a3 frimaire an XII.
Lœbschiitz, le ii février 1808.
Je quittai PotsJam le 22 du mois précédent. Je vous avais écrit la veille; mais, au lieu de mettre ma lettre à la poste, j'eus la maladresse de la ranger avec d'autres papiers et de la porter jusqu'ici. Elle vient de me tomber sous la main, et je m'empresse de réparer mou étourderie.
Je vous écris du fond de la Silésie, où je suis venu rejoindre le régiment ; mon voyage a été de vingt jours et n'a rien eu de désagréable, quoique entrepris dans la très mauvaise saison.
Villeneuve, qui n'était cantonné qu'à douze lieues de Potsdam, a eu la complaisance de venir m'y voir vers la mi-janvier. Je ne pus le retenir que deux jours, qui passèrent comme l'ombre. Nous ne nous séparâmes pas un seul instant ; à peine sortîmes-nous une seule fois de la chambre, le temps était trop précieux pour ne pas en profiter jusqu'au bout. Enfin, il fallut se séparer contre le gré de l'un et de l'autre. J'étais tout disposé à lui rendre sa visite, mais les ordres de départ qui me parvenaient mirent tout à fait obstacle à mon projet.
J'avais eu des nouvelles de notre neveu Pomarel, qui était à Kustrin ; je lui écrivis deux jours avant mon départ pour lui donner avis de mon passage à Francfort-sur-l'Oder, dont il n'était éloigné que de trois lieues, et le prier de s'y rendre. Ma précaution a été inutile et j'ai eu le regret de passer près de lui sans le voir. Jusqu'à ce jour, il n'a témoigné que du dégoût pour toute espèce de rapprochement : il faudra bien le laisser isolé, puisque tel est son plaisir.
... Suis-je content de mon état? Comment se tourne celui de mes finances ? Ai-je quelque espoir d'avancement ?
Voilà les trois questions que vous me faites et auxquelles je vais répondre succinctement et avec franchise.
L'état militaire, depuis que je l'ai embrassé, ne m'a point déplu. Après avoir fait pendant vingt mois et dans toute sa rigueur le service de simple soldat', j'ai dû trouver de la douceur dès le premier avancement qui m'a été donné ; celui que j'ai obtenu ensuite ne m'a pas été moins agréable. Devenu officier, je me suis pénétré de la dignité de mon grade, et cette promotion m'a ti-ouvé pour elle plein d'estime et de considération. Je ne me suis pas encjore occupé d'un projet de le quitter ; les circonstances qui me l'ont fait endosser sans me consulter, comme vous le dites, décideront à l'avenir ce qu'il faudra faire à cet égard. Faute de mieux, il faudra bien peut-être le garder.
Vingt-huit mois de campagnes ont mis mes finances en état pas-
I. Cavalier au 20'' régiment du 5 brumaire an VII (2G octobre i7',|8), Aigay fut nommé brigadier le 11 thermidor an VIII (3o juillet 1800).
sable ; mes appointements sont un peu arriérés et je n'ai pas dépensé tous ceux qui m'ont été payés.
Quant à mon avancement, le guignon s'en mêle furieusement. Souslieutenant huit jours plus tôt, je serais lieutenant depuis quinze mois. Je l'aurais encore été en mai dernier ', si le gouvernement n'avait pas envoyé un étranger pour occuper une place qui venait de vaquer. En septembre dernier, j'ai été nommé par le régiment à une lieutenance vacante, et le gouvernement, au lieu de confirmer ma nomination, a encore envoyé un étranger. Pendant cet intervalle, ime seconde place étant encore venue à vaquer, le colonel, persuadé que la première me serait accordée, l'a demandée pour un autre, qui l'obtiendra assurément parce qu'il a des protections au ministère. Ainsi, me voilà sans espoir de prochain avancement. Il n'y a assurément pas dans l'armée d'officier aussi ancien dans le grade que j'occupe ; ce qui me console, c'est que mes chefs sont fâchés de ce retard et qu'ils paraissent tout disposés à profiter de la première occasion favorable qui se présentera pour moi ; vitam patitiir justiis.
Chalard-Algay,
Officier au 22' de dragons, 5' division à la Grande-Armée.
Appelé à l'armée d'Espagne, le 22* dragons quitta l'Allemagne à la fin de 1808.
* A Villa del Padrone, le 8 février 1809.
Je me trouve bien contrarié, mon cher Algay, du silence que j'ai gardé depuis mon départ du Chalard et je pense bien qu'il y a de quoi vous étonner. Le défaut de communications où se trouve toute l'armée en Espagne est tel que, depuis notre passage à Bayonne, aucun de nous n'a pu avoir des nouvelles de France. Au défaut de poste française, je vais confier mon billet à celle du pays, j'espère bien qu'il vous parvienne. Il vous apprendra que je continue à me soutenir en santé. Je n'ai pas le temps de vous dire par quels moyens je suis arrivé en avant de Saint-Jacques-de-Compostelle, sur le chemin qui conduit de la Gorogne en Portugal, où se rend, dit-on, notre division avec le 2* corps sous les ordres du maréchal Soult.
Les communications rétablies, je vous écrirai plus au long pour vous rendre compte de ma campagne et de mes observations —
Chalard.
A Monsieur Algay fils aîné.