Beaudcnom de Lamaze
M. Laveich, officier au 24' régiment de chasseurs ; tu peux dire à ses parents qu'il se porte très bien et que, jusqu'ici, il a eu le bonheur de se tirer d'affaire.
Le carabinier Malard auquel Philis s'intéresse compte dans ma compagnie. Ce jeune homme est entré à l'hôpital de Brunswick le 3i mars, dans le tems que j'étais encore à Hanovre ; je sais qu'il était très malade lorsqu'il est parti de Stendahl pour Brunswick. S'il revient, je lui rendrai tous les services qui dépendront de moi. Ce carabinier dont s'agit travaillait comme maréchal ferrant.
La Garde impériale est aujourd'hui si nombreuse qu'il n'est pas possible de demander des nouvelles d'un militaire si l'on ne désigne pas l'arme, le bataillon, la compagnie à laquelle il appartient. Que Philis ait donc la complaisance de me donner l'adresse de son fils telle que je la demande et je me charge de lui dire sous peu où est son fanfan.
Bosredon, sous-aide-major au 12^ chasseurs, n'a point paru à son régiment depuis le 28 mai dernier. Il faisait partie d'un régiment de marche venant de Hanovre pour joindre l'armée, lorsque ce régiment fut attaqué par un fort parti de partisans du côté de Halle le 28 mai. Il faut présumer que notre pauvre compatriote est prisonnier et qu'il nous sera rendu quelque jour. Je suis contrarié d'être porteur de mauvaises nouvelles. Sarent ne m'a pas écrit depuis notre séparation à Frayenwald le 17 janvier. J'ignore ce qu'il est devenu. Je connais très particulièrement le major du 5^ chevau-légers où est son frère; si, par ce canal, je peux lui être utile, tu n'as qu'à me le mander.
Gompiègne, le 24 janvier i8i4-
Mon très cher ami.
Si ma dernière lettre est parvenue à sa destination, tu sais que, vers la mi-décembre, j'ai quitté Clèves pour me rendre à Lunéville où je comptais me reposer pendant quelque temps de mes longues fatigues. Vain espoir. A peine arrivé au dépôt, nous apprîmes que l'ennemi avait passé le Rhin et se présentait déjà dans les défilés des Vosges. Pour s'assurer de la chose, le général La Coste' me fit partir en poste. Les renseignements acceptés des autorités civiles confirmant tout ce qui avait été annoncé, je revins bien vite faire mon rapport et sur-le-champ il fut décidé que le dépôt quitterait Lunéville pour se rendre à Soissons et de là à Beauvais. Aujourd'hui noti*e destination est changée et dès demain nous prenons la route de Versailles, où je serai le 27 ou
I. Le baron Clément dit Lacoste (.Ican Etienne), né à Romans (Drome), le 2G décembre 1778, commandait depuis le lo décembre i8i3 une brigade de la i'"^ division de la Jeune Garde. Il est mort le 27 avril 1814.
le 28 au plus tard. Tous ces voyages, m'on cher Algay, sont cause que mes lettres sont rares et courtes, sans que néanmoins je perde rien de l'intérêt que j'ai pour vous tous. Ma santé ne va pas mal depuis ma rentrée sur territoire français ; elle s'améliore chaque jour...
J'ai laissé à Lunéville notre pays Pilletengeas, garde d'honneur au 3"-' régiment ; sa santé ne se rétablissant que très lentement, il n'a pu continuer sa route à l'approche de l'ennemi. L'aubergiste chez qui il s'est établi en prend un soin tout particulier et lui fera toutes les avances dont il aura besoin pour la dépense qu'il aura faite pendant son séjour à Lunéville, soit pour se rendre au dépôt de son régiment à Tours. Tout cela se montera un peu gros, mais lorsqu'on a épousé une femme riche, il n'est pas nécessaire de calculer de si près. L'aubergiste en partant m'a dit qu'il cacherait tous les effets militaires pour qu'il ne fût pas considéré comme prisonnier par l'ennemi. En faisant part de cet article à sa mère, dis-lui bien des choses de ma part.
... La levée des trois cent mille hommes et celle des gardes nationaux va sans doute inquiéter beaucoup de jeunes gens tranquilles dans leurs foyers, ne manque pas de m'en dire un mot dans ta prochaine lettre. Il n'est pas encore assuré que notre dépôt restera à Versailles : je te manderai de là son ultérieure destination...
Lunéville, le 3i décembre 1814.
... Nos régiments ont fait un voyage à Nancy pour aller chercher nos nouveaux étendards. Cette cérémonie, où il aurait pu régner plus d'ordre, a été très brillante. Le temps étant beau, le concours était immense. Le dîner qui a eu lieu après la fête nous coûte dix-sept cents francs pour notre part. Les colonels sauront-ils jamais consulter les intérêts pécuniaires de leurs officiers ! Comme chacun paie à raison de son grade, mon article se montera à plus de quatre-vingt-dix francs'.
Arrive l'année i8i5. Villeneuve est toujours à Lunéville, jouissant d'un repos bien garpié et dans une quiétude absolue sur sa durée : « Nous devons croire et espérer que le temps des calamités est passé et que nous jouirons enfin du calme dont nous avons tous un si grand besoin^. »
Depuis près d'un an il est chef d'escadron, position qui suffit à ses vues peu ambitieuses : « Je suis heureux d'avoir obtenu le
I, Il était chef d'escadron du t^G février 181/1 , a. Lettre du 7 janvier 181.").
fjrade de chef d'escadron avant notre dernière révolution. C'est vraiment aujourd'hui que je tiens mon bâton de maréchal. Mon ambition dans le moment est bornée et si l'on m'accorde, l'an prochain, comme je l'espère, l'étoile d'officier de la Légion d'honneur, je n'ai plus rien à désirer qu'à conserver l'existence et la santé ; sans cette dernière, la première est sans arjrément '. »
Destiné aux ordres, notre brave chef d'escadron avait fait de solides études dans une maison religieuse de Castres. A seize ans, il écrivait à son père : « Je vais tâcher de remplir mes devoirs tant d'écolier que de postulant à l'ecclésiastique, mais surtout de bénéficier^. »
Renonçant à sa vocation première, il étudia le droit chez un homme de loi de Brive, M^ Veilhac3. La Révolution changea encore une fois ses projets. Mais de ces enseignements divers, il lui était resté un jugement sain. A l'un de ses neveux qu'il engageait à poursuivre des études de médecine interrompues par les guerres, il disait : « Je regarde comme un très grand pas vers le bonheur que de se donner un état indépendant des événements et des révolutions. Dans la carrière des armes, l'on ne peut jamais se promettre cette insigne faveur 4. »
Le retour de l'Empereur ne procura au commandant d'Algay ni surprise ni émotion. « Notre dernière révolution, écrivait-il, s'est opérée à Lunéville tout comme ailleurs, avec le plus grand calme. Chacun cependant en raisonne à sa façon et, selon l'usage, les battus ont toujours tort 5. »
La suite de la carrière militaire du commandant d'Algay se résume en quelques mots. Il ne s'était pas trompé en écrivant qu'il avait son « bâton de maréchal ».
Licencié le 28 novembre 181 5, replacé major au régiment des chasseurs de la Vienne le i4 février suivant, le commandant d'Algay est mort à Toulouse le 12 octobre 1822, frappé d'une attaque d'apoplexie, dans ce même grade et sans avoir obtenu l'étoile d'officier de la Légion d'honneur qu'il attendait depuis six ans.