I. Le capitaine Algay, du 45^ régiment d'infanterie
Saint-Cyr, 3o mars li
...Nous devons aller dimanche prochain en promenade militaire à Saint-Germain : on doit former les faisceaux devant le château et aller dîner où l'on voudra ; mais il paraît que ce sera assez fatigant, car il y a dix-huit kilomètres de Saint-Cyr : total, aller et retour, trente-six kilomètres. C'est quelque chose.
Le général a lâché l'autre jour une parole qui nous fait espérer huit jours à Pâques : si cela était, il y aurait du moins le temps de se reposer du voyage.
Ce soir j'ai deux rappels de tir : je vais tâcher d'attraper une sortie de faveur, en mettant la totalité des balles.
Je ne sais pas si je vous ai dit que le général faisait suivre aux fantassins un cours d'hippologie : il a ajouté à cela un cours sur la manière d'harnacher, d'équiper et de panser un cheval
...Le général entre à l'étude et nous annonce huit jours à Pâques, du dimanche 21 au 29 au soir. J'espère même partir, si c'est possible, le samedi, ce qui me donnera un jour de plus.
Saint-CjT, 4 avril 1867.
...Nous ferons demain la grande marche dont je t'ai parlé; nous allons à Saint-Germain-en-Laye, en passant par Versailles. Je suis sûr qu'il y aura du tirage pour revenir, surtout si on a bien déjeuné, car le soleil commence à taper dur.
...D'après ce que l'on nous fait faire et d'après la tournure que prennent les événements, nous craignons de n'avoir pas de congé à la fin de notre année ou, du moins, d'en avoir fort peu : jusqu'au i"^"" octobre peut-être et tout cela même quand il n'y aurait pas la guerre. Hier ma compagnie est allée à la construction de batterie : je t'assure que j'ai travaillé pendant quatre heures comme un nègre, j'en suis encore éreinté : et ce matin, nous partons en campagne pour notre levé topographique. Tout cela est très agréable et fait passer le temps.
Il paraît que nous commençons à prendre lundi le service d'été : tout le monde le préfère à celui d'hiver quoique, somme toute, il soit plus fatigant
Saint-Cyr, 10 avril 1867.
Je m'étais trompé en vous annonçant congé jusqu'au lundi, nous n'avons que jusqu'à dimanche soir, ce qui, du reste, est déjà bien beau.
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...On parle beaucoup de guerre a l'occasion du Luxembourg. Le général nous a fait un petit discours ce matin : il est endiablé, cet homme-là.
Saint-Cyr, 7 mai 1867.
Je ne te donnerai pas de grands détails sur mon voyage : il s'est accompli le plus naturellement du monde. Jusqu'à Saint-Yrieix, ça allait très bien, nous n'étions pas trop gênés dans la voiture et il ne faisait pas trop froid : mais, un peu plus loin, il est arrivé des dames à qui j'ai cédé ma place d'intérieur, j'ai dû monter à côté du conducteur et je suis arrivé à Nexon grelottant. J'ai éprouvé le plus grand plaisir à monter en wagon. Quelle ditTérence ! A Nexon, j'ai rencontré la plupart de mes camarades de route et je suis monté avec eux.
...Donc, en résumé, voilà six jours à peine que je me trouvais au milieu de vous et maintenant je suis à l'Ecole, où tout marche comme ci-devant : mon voyage me semble un rêve bien court
Saint-Cyr, samedi matin, 18 mai 1867.
...Le lendemain du jour où je t'écrivis, nous allâmes à Saint-Germain, mais par le plus fort de la chaleur. Heureusement que le général, après nous avoir fait former les faisceaux sur l'Esplanade, nous donna deux heures de liberté dans la ville pour nous rafraîchir : nous on repartîmes à quatre heures, après avoir été fêtés et très bien reçus par la garnison et les habitants.
Lundi dernier, le prince Oscar de Suède, frère du roi, et un général suédois sont venus visiter l'Ecole. On les a reçus en grande pompe, d'autant plus qu'ils étaient accompagnés par le maréchal Canrobert. Malheureusement, le temps était mauvais comme il a été toute cette semaine et on n'a pu faire tout ce qui était préparé.
...A cette époque de l'année, nous faisons des travaux très fatigants : on se lève à cinq heures moins le quart et on déjeune aussitôt après, de sorte qu'on ne mange rien jusqu'à midi, malgré les exercices pénibles qu'on fait dans l'intervalle, ce qui fait qu'on meurt de faim.
...Le général parle de nous mener camper dimanche prochain à la Malmaison, je crois que c'est plus loin que Saint-Gei^main : il est amateur de ces marches militaires et il nous les fait faire au milieu de la journée pour nous habituer, dit-il, aux fatigues des campagnes. 11 y a de ces pauvres petits melons, faibles et jeunes, qui ont besoin de tout leur amour-propre pour ne pas rester en route ; aussi, arrivent-ils éreintés
Saint-Cyr, le i" juin 1867.
...Nous voilà en plein été avec une chaleur énervante: nous travaillons maintenant aux ouvrages des armes spéciales : travaux de sièges, tranchées, sapes, mines, tir du canon, castramétation, etc. .. Tu ne saurais croire combien c'est fatigant : j'ai la main gauche plei'ie d'ampoules tant j'ai pioché hier soir. Ces séances durent de 4 à 8 heures et on n'est soutenu que par un peu de rhum étendu d'eau.
Ce matin je suis allé faire mon levé à cheval a 4 heures : on n'avait pris que quatre élèves par compagnie, les premiers dans la moyenne de la topographie et du cheval. Je ne m'attendais pas à v être certainement. Bref, nous avons ici beaucoup de mouvement et peu de repos : néanmoins on ne s'ennuie pas trop, à cause de l'originalité et de la nouveauté de tous ces exercices.
Jeudi 6, nous allons à Longchamps à une grande revue ijue fait l'Empereur, en l'honneur des souverains de Russie, de Prus.se, de Suède, de Turquie, etc. Nous faisons une partie de la route en chemin de fer, pour ne pas être trop sales en arrivant : tu dois savoir que le bataillon de Saint-Cyr défile le premier et est à la droite de toutes les troupes. J'ai idée que s'il fait chaud comme aujourd'hui, par exemple, nous pouvons faire provision de patience et de cout-age, car tu sais qu'il est de bon genre, parmi les hauts personnages, de se faire attendre et désirer.
L'Impératrice vient de jouer un très joli tour au jury de l'Exposition. Le commandant de la place de Paris avait demandé que chaque jour un bataillon allât visiter gratis l'Exposition : le jurv avait refusé. Alors l'Impératrice a fait dé.signer un bataillon par jour, qui est sensé y faire la police, mais en réalité se promène et n'a rien à faire
^ Saint-Cyr, le i5 juin 1867.
...Comme je vous l'avais annoncé, nous avons assisté à la revue du 6 à Longchamps. On nous a conduits en chemin de fer jusqu'à Saint- Cloud, nous avons fait le reste de la route à pied. Nous avons eu deux heures de repos avant l'arrivée des Empereurs, nous avions formé les faisceaux à la droite de toutes les troupes et avions la faculté de nous promener, regardant arriver les équipages et les troupes. Nous avons été passés en revue les premiers : j'ai pu voir de très près le Czar et le roi de Prusse, à la suite des princes et souverains étrangers marchant avec les plus brillants costumes: mais, comme je ne les connai.ssais pas, je ne peux dire qui j'ai vu. J'ai pourtant aperçu Bismarck en colonel de housards et le grand-duc Vladimir. Après la revue, nous som-
mes allés près des tribunes pour le défilé, car l'Empereur devait se placer face à ces tribunes : nous avons défilé les premiers dans un ordre parfait et partout on criait : Bravo ! bravo ! Vivent les Saint- GjTiens! etc., et l'on battait des mains, tout le monde était ému de plaisir. Nous ne nous attendions pas à un si chaleureux accueil : ensuite, on nous a menés près de la rivière et, après avoir formé les faisceaux et posé nos sacs, nous avons pu, comme de simples pékins, nous mêler à la foule et assister au défilé de toute l'armée.
Le temps était splendide, aussi v avait-il un monde fou : les tribunes regorgeaient de tout ce que Paris compte d'élégant et d'aristocratique. Le Bois qui entoure l'hippodrome était rempli de monde, chaque arbre avait son nid de spectateurs de tout sexe perchés dans les branches : c'était ravissant a voir.
La tentative d'assassinat ' n'a eu lieu qu'après notre départ : nous l'avons apprise à Saint-Gloud. Il va sans dire que cette belle journée a été des plus fatigantes : c'est un petit apprentissage de la gloire.
Voilà plus de quinze jours que j'ai écrit à Gabriel à propos du choix d'un régiment : il ne m'a pas encore répondu ; l'infanterie de marine et, les colonies me trottent de plus en plus dans la tête, mais il y a encore champ libre pour la réflexion et les bons conseils. Noîis ne savons encore rien de la sortie de l'Ecole, en tout cas ce ne sera pas après le i5 août
Saint-Cyr, le 29 juin 18G7.
Jeudi, le duc d'Aoste, fils de Victor-Emmanuel, est venu visiter l'Ecole : il était accompagné d'officiers italiens. On lui a rendu les mêmes honneurs qu'au prince Oscar il y a trois semaines. Il a assisté à l'école à feu : par un heureux hasard le premier triomphe de l'année a été fait par la première bouche ; un second est arrivé ensuite. Il y a une grande solennité pour les triomphatejirs et bacchanal infernal jusqu'à onze heures du soir : la cour Wagram n'était qu'une vaste salle de bal, .éclairée par un immense feu, la musique militaire formait F or- 'chestre. En récompense de tous ces succès, nous sortons demain de huit heures à minuit, je n'ai pas encore distribué le travail de ma journée.
On parle, avec assez de fondement, je crois, pour mardi ou mercredi, d'une nouvelle revue à Longchamps dans le style de celle dont je t'ai déjà parlé, en l'honneur du sultan et du vice-roi d'Egypte. Nous avons des chances pour y aller, si elle a lieu : nouvelles fatigues, mais nouveau plaisir.