‹ Les Dadas, ou les Effets de la trahisonChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Encore quelque» Dadns.

De même que dans la nuit où tous les premiers nés d’Égypte furent tués tout le monde

se réveilla et se leva de son gîte , ainsi tout le

monde fut bientôt sur pied à Schœnbrunn, car une bonne partie des habitants avaient des fds dans le corps de Ziethen, et ceux-ci venaient maintenant voir leurs parents. Le village, plongé tout à l’heure encore dans les ténèbres et la tranquillité, se trouva tout à coup éclairé et animé. On ralluma le feu des foyers, et des colonnes de fumée blanche montèrent pareilles à celle de l’encens. Pendant qu’on préparait le souper, le fils se reposait au milieu des siens, attablé devant un pot de bière rafraîchissante, et racontait ses aventures et ses dangers à son auditoire attentif.

— Mon manchon existe-t-il encore? demanda dame Bénigne, en examinant le dolman de son fds.

— Michel, le fils de Wendler, est-il venu aussi? Alors celui-ci ne criera plus : Qui êtesvous, et que voulez-vous?

— As-tu encore ta vieille Lise, cette bonne bète? demandèrent les sœurs de Henri, en parlant d’une jument que son oncle lui avait

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achetée lui-même, pour qu’il pût aller, suivant son désir, dans la cavalerie au lieu de rester dans l’infanterie.

La vieille Jeanne, la servante, avait aussi beaucoup de questions à faire; le jeune hussard, âgé à peine de dix-huit ans, répondit toujours avec cordialité.

— Dis-moi, demanda maintenant sa mère, quel est l’état de ton linge. Pas très-bon, je présume?...

Le geste affirmatif de Henri fut des plus agréables pour sa mère, car elle se trouvait à même de p!*ouver sa prévoyance de la manière la plus éclatante, et de montrer comment elle savait obvier aux besoins que son fils pourrait avoir.

Quant au pasteur, il pouvait à grand’peine attendre le matin pour conduire son neveu dans son cabinet de travail, et pour lui faire voir l’accroissement de sa collection. Personne ne songeait que la nuit est faite pour dormir et que le jeune soldat a besoin de repos.

. — Jeanne, dit Henri à la servante lorsqu’elle

LtS DADAS.

apporta la soupe, 11’oubliez pas mes chevaux, je vous prie. En bon soldat j’aurais dû m’occuper tout d’abord de mes bêtes, mais la joie m’eu a empêché.

— Mon cher enfant, j’y vais, restez seulement, mangez et buvez, et elle sorti t pour y aller.

Enfin le rôti est cuit à point et bientôt le hussard est rassasié. La mère a cherché les chemises, les bas, les camisoles marqués artistement, et en a reçu les remerciements. La nuit a fait place au jour en attendant; et le pasteur, qui pouvait avec peine attendre le moment, entraîne Henri en disant à sa 1 sœur : Rien que pour cinq minutes, il est connaisseur et il saura apprécier mes collections.

Dame Bénigne se tait en souriant, elle est en paix avec tout le monde maintenant. Gerlach conduit son neveu dans son cabinet de travail tout rempli d’insectes, et lui montre avec des yeux étincelants de plaisir les nouvelles acquisitions qu’il avait faites.

— Tu n’as pas encore vu, dit-il, ce magnifique Smerinthus ocellatus , ni cet exemplaire

du Bombyx pavoniu. J'ai trois nouvelles espèces d ’Argynnis et un magnifique Sphinx atropos.

Parmi les Scarabées , je ne te nommerai que ce Coccinella septempunctata , que je n’avaisencore jamais vu aussi beau.

Le pasteur continue ainsi .à énumérer les trésors qu’il possédait, oubliant totalement que les cinq minutes demandées s’étaient déjà triplées, et sans faire aucune attention aux coups qu’on frappait à la porte.

Henri loua beaucoup le mérite du savant, relativement à l’entomologie, et ajouta ensuite : Permettez -moi, mon oncle, de vous montrer aussi deux exemplaires qui cherchent leur pareil en beauté et en bonté. Je vous les ai amenés et j'espère qu’ils vous plairont.

Henri conduisit son oncle dans l’écurie où se trouvaient, outre le cheval du hussard, deux autres chevaux qui réellement étaient magnifiques et d’un grand prix.

— Des hongrois pur sang, dit-il en les caressant de la main ; je les ai enlevés dans la dernière bataille, et je ne veux pas les vendre pour

le bas prix que m’en a offert le marchand. Leurs derniers propriétaires étaient des officiers hon- * grois, qui ordinairement ne montent pas ce qu’il y a de plus mauvais. Je crois que chacun vaut au moins ses quatre-vingts louis.

L’observateur qui aurait vu les yeux étincelants du jeune cavalier, aurait découvert que lui aussi avait son dada, et que c’étaient en effet de beaux chevaux. Un père ne soignerait pas mieux ses enfants que Henri ses compagnons de fâtigue, pendant le peu d’heures qu’il resta encore ; et lorsqu’à huit heures du matin, à l’expiration de son congé, il fut forcé de partir, il ne prit pas plus tendrement congé de ses parents et de ses sœurs que de ses deux chevaux. Les bénédictions de ses parents l’accompagnèrent.

— A la bonne heure, dit le pasteur au maître d’école en recevant la visite de ce dernier, voilà un bon emplâtre sur la blessure que le roi m’a faite hier soir; elle aurait encore saigné longtemps sans ce remède , quoiqu’elle ne soit pas encore bien guérie, il s’en faut; j’aurai en-

core longtemps dans les oreilles : « Qui êtesvous et que voulez-vous? »

— L’affaire a mieux fini que je ne pensais , j’en suis content; mais que le vieux Fritz soit tranquille, je ne le dérangerai plus. Il ne m’aura pas recommandé inutilement de m’occuper de ma férule et de mon abécédaire. Heureusement que c’est mon fils qui m’a réveillé hier soir; car si c’eût été un Autrichien, j’aurais été capable de me défendre dans ma colère, tant j’étais exaspéré.

— Je vous ai entendu, dit le pasteur en souriant; le roi n’aurait pas pu crier plus fort que vous : « Qui êtes-vous et que voulezvous? »

Le même soir , comme un des domestiques du roi se trouvait au parloir commun du village, WendJer amena la conversation sur les lévriers du roi, sans cependant parler de ce qui lui était arrivé la veille.

— Les chiens, répondit le domestique, sont chéris du roi comme les prunelles de ses yeux.

L’un d’eux est toujours le favori, tandis que les

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