CHAPITRE V
li» Visite au Bol.
Il pouvait être neuf heures et un quart lorsque les trois promeneurs nocturnes arrivèrent à la porte de la cour du château .
Deux hussards y étaient en sentinelle.
Le pasteur s’avança vers l’une d’elles, et lui dit :
— Je suis le pasteur de Schœnbrunn, voilà le maître d’école, nous voudrions parler au roi pour une affaire importante.
La sentinelle lit place sans répondre et les laissa passer.
Ils s’approchèrent de la porte du château où deux autres sentinelles montaient la garde. Là ils reçurent la réponse un peu brusque :
Adressez-vous au valet de chambre de service au premier, première porte à gauche.
Le pasteur se sentit bien un peu gêné en montant l’escalier large et bien éclairé du chà-
teau , tout en se disant que le roi était un homme comme un autre, et comme lui, soumis à Dieu. — Cette inquiétude augmenta encore lorsqu’il eut frappé en tremblant à la porte désignée ; mais personne n’ouvrit, personne ne cria : « entrez. » Un silence général régnait dans la maison. 11 n’eut plus peur pour lui, mais bien pour le roi, qu’il croyait déjà surpris dans ses appartements et tué. — 11 ouvrit, avec la fermeté que donne le désespoir, la grande porte, et entra dans la chambre ; elle était éclairée, mais il n’y avait personne. Il aperçut une poçte en face de lui ; il s’y dirigea. Le maître d’école le suivit, et Leberecht marchait sur les pas de ce dernier. Le petit cortège se mouvait silencieusement ; seulement la respiration de Wendler démontrait que lui aussi n’était pas sans inquiétude. La seconde pièce dans laquelle ils entrèrent était vide aussi . A chaque pas la -frayeur du pasteur augmentait ; il s’attendait à voir les choses les plus horribles.
Enfin il s’arrêta sous la troisième porte. Le
maître d’école, qui était plus grand et plus gros que le pasteur, regarda par-dessus son épaule, tandis que Leberecht, la tête toujours baissée, regardait entre les jambes des premiers. Éclairé par la lumière douce d’une lampe d’albâtre suspendue au plafond, un homme était assis sur le parquet ciré de la pièce, les jambes étendues, et ayant devant lui un énorme plat dans lequel mangeaient deux lévriers que l’homme tenait en respect avec une baguette de jonc commun. Sa tète était dans l’ombre. Le pasteur ne put reconnaître ses traits dans l’éloignement ; il fut tenté de le prendre pour le valet de chambre de service du roi et allait déjà lui parler sans grande cérémonie, lorsqu’il arriva un petit incident qui devint plus important qu’on n’aurait pu le croire. Un troisième lévrier entra dans la chambre en passant entre les jambes du maître d’école, et le hasard voulut que celui-ci lui marchât sur la patte.
Le chien hurla d’une manière pitoyable et s’approcha en boitant et en gémissant du plat où rhomme le reçut avec des mots de compassion.
— Pauvre Phillis! dit-il, quel imbécile t'adone marché sur ce joli pied ? Je lui ferai faire l'opération de la cataracte pour qu’il fasse attention une autre fois. Tiens, ma chère Phillis, continuat-il, en avançant avec la baguette un grand morceau de viande vers le chien. — Arrière Pax ! arrière Diane ! vous avez eu votre portion. Entends-tu, Pax ! — Et il donna un petit coup sur le nez de ce dernier. — Et vous, Masomann, vieil àne, pourquoi restez-vous près de la porte comme une statue, au lieu de frotter la patte de cette pauvre Phillis avec de l’onguent?
Le pasteur était bien changé en statue, car il venait de reconnaître à sa voix sévère, à sa figure qu’on voyait maintenant, ainsi qu’à la décoration étincelante qui brillait sur son habit bleu, le roi lui-même, dont ils s’étaient approchés sans être annoncés, et c’était sur la patte du chien du roi que le maitre d’école < avait marché, maladresse que le roi ne pardonnait pas aux plus grands dignitaires de l’État.
Cependant n’oubliant pas le but de sa dé-
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Qui êles vous? Qui voulez- vous et c|lié voulez.- von s
marche, Gerlach s’avança d’un pas et dit, èn faisant un profond salut :
— Pardon, sire, si nous venons sans être annoncés et sous des circonstances fâcheuses.
Nous avons été dans le cabinet du valet de chambre de service, que malheureusement nous n’avons pas trouvé. — Quant à l’accident causé par mon ami....
Le roi ne le laissa pas achever. Il s’était levé, et s’avançant vers le pasteur d’un pas rapide, d’une voix forte et colère il s’écria :
— Qui êtes-vous? que voulez-vous? — Eh !
que voulez-vous?
La voix de Frédéric s’était élevée à mesure qu’il parlait. On aurait dit maintenant le roulement du tonnerre.
Un regard de douceur des yeux bleus du roi était capable de mettre en extase celui auquel il était adressé. Mais devant le même regard lorsqu’il était enflammé par la colère, les généraux les plus courageux de l’armée tremblaient. Un de ces regards flamboyants venait de tomber sur le bon pasteur.
L’homme au simple habit bleu, avec la baguette à la main, disparut aux yeux deGerlach; il se changea en général avec le bâton de commandement conduisant cent mille soldats, et donnant partout ses ordres. Il croyait le voir, à la tète de ses troupes : des centaines de pièces d’artillerie étaient braquées sur lui ; il croyait entendre le roi commander de sa voix puissante : En avant, marche, feu partout ! C’est ainsi que le roi apparut en ce moment à Gerlach. Personne ne s’étonnera donc que le pauvre pasteur perdit courage et se mît à trembler. Quoiqu’il fût préparé depuis longtemps à paraître devant celui aux yeux de qui le grand roi de Prusse lui-même n’était qu’un simple mortel, il trembla néanmoins, car la voix menaçante de l’homme lui fit oublier Dieu. Pareil à la voix du jugement dernier, le son de ces derniers mots retentit aux oreilles du pasteur :
— Eh ! que voulez-vous?
Cette question s’adressant aussi bien au pasteur qu’au maître d’école, les deux hommes
répondirent en même temps en balbutiant et par phrases détachées :
— Sire, pardon... nez-nous, nous voulions vous prier... Votre Majesté excusera....
— Encore prier ! toujours prier ! répondit le roi de mauvaise humeur. Parlez plus haut. Je n’entends pas très-bien aujourd’hui. Ainsi, qui êtes-vous et que voulez-vous?
— Je suisle pasteur Gerlach de Schœnbrunn.
— Je suis le maître d’école Wendler du même endroit, et ce garçon... Leberecht, comment t’appelles-tu donc? Mon Dieu, je perds la tète !...
— Leberecht Tappert, répondit celui-ci d’une voix plus caverneuse que jamais.
— C’est cela, dit le maître d’école soulagé.
Ce garçon donc a vu ce soir dans le parc....
— Une botte de Croate , continua Gerlach , qui sortait d’un buisson avec un pied... .
— En outre , il a trouvé cette baguette de fusil en bois devant la petite porte qui conduit à la forêt, ajouta le maître d'école.
— Et qui a été ouverte aujourd’hui pour la
première fois depuis bien longtemps, fît Gerlach.
— Nous craignions un complot contre la liberté, peut-être contre la vie de Votre Majesté, et nous sommes venus —
— Pour vous en avertir, ainsi que c’était notre devoir de le faire, compléta Wendler.
Ainsi que la gelée disparait aux rayons réchauffants du soleil, ainsi l’expression de colère disparut du visage du roi, et fut remplacée par un sourire de pitié.
Le grand roi s’approcha encore de quelques pas du pasteur, et mettant la main sur son épaule, il lui dit :
— Mon cher pasteur, je vous donne un conseil d’ami : c’est de vous occuper de votre sermonnaire et non de moi , et à vous, monsieur le maître d’école, de votre férule et de votre abécédaire. Je crois avoir suffisamment prouvé que je ne crains pas toutes les baguettes de fusil au monde, ni les bottes de Croate. Je vous remercie par là de votre bonne opinion qui vous
aamenéssur mon dos d’une manière aussi imprévue.
Sur ce, et il éleva la voix au ton du commandement :
— Demi-tour à droite, en avant, marche !
Les deux hommes, ainsi que Leberecht, suivirent cet ordre et quittèrent la chambre avec une démarche militaire et sans dire un mot.
Ils traversèrent les autres pièces, redescendirent l’escalier toujours muets, et ce ne fut que devant la porte du château que Wendler retrouva la parole.
— Ouf! s’écria-t-il en respirant profondément et en éclatant de colère, je m’en lave les mains. Cela m’est bien égal, maintenant, que les Autrichiens ou les Croates le surprennent et le fassent prisonnier. — Qui êtes-vous? — Et que voulez-vous? — Cela me tinte encore dans les oreilles. Ce n’était pas ma faute si cette maudite bête s’est fourrée entre mes jambes et si je lui ai marché sur le pied. Il est vrai qu’il n’est pas bon d’avoir affaire aux gens haut placés; J’aurais dû savoir cela d’avance, je n’au-
rais pas fait un pas pour aller au château.
— Si nous ne voulions faire le bien que pour en être récompensés, répondit Gerlach avec douceur, il n’y aurait pas de mérite. Je regrette seulement que le roi n’ait pas voulu écouter notre avertissement et se croie complètement en sûreté. Dieu veuille que nous nous soyons trompés.
— Non, nous ne nous trompons pas, dit Wendler : le baron ne traite pas les gens avec du vin du Rhin pour leur lwn plaisir. Je sais par expérience que la générosité n’est pas son dada. Avez-vous, monsieur le pasteur, reçu un seul verre de vin du baron pendant ces cinq ans qu’il est notre seigneur? Ce n’est certes pas moi , quoique je sois allé plus d’une fois avec mes disciples lui souhaiter sa fête ! Ni vous, quoique vous l’ayez mis dans votre prière tous les dimanches. Et s’il allait apprendre que nous avons été chez le roi et ce que nous y avons fait, notre bon temps à Schœnbrunn serait passé.
— Qui êtes-vous, et que voulez-vous? cria Wendler de toute la force de ses poumons.
Le pasteur et le maître d’école se séparèrent, non sans avoir recommandé à l’enfant le plus grand silence sur ce qui venait de se passer. M. Gerlach rentra chez lui soucieux et le cœur gros. Il ne voulait pas confier ses soucis à sa sœur, et il adressa donc, comme nous le recommande l’Écriture sainte, une prière fervente au ciel.
11 se coucha, mais ne put s’endormir. Une anxiété indéfinissable le tourmentait, ce qui fit qu’il se leva, s’habilla et regarda par la fenêtre, malgré l’obscurité de la nuit. Il écoutait attentivement, et le moindre bruit excitait en lui une agitation fiévreuse, lorsque tout à coup il entendit dans le lointain le son du tambour et des clairons ; ce bruit paraissait s’approcher de plus en plus du village.
— Ah ! mon Seigneur ! ù Dieu, soupira Gerlach, vous n’avez donc pas exaucé ma prière ? Voilà les ennemis. Le roi ne les entend donc pas... Et ses gardes qui se sont enivrés. .. Peutêtre pourrais-je encore l’avertir à temps... Si je courais au château... Mais ne m’a-t-il pas
dit de m’occuper de mon sermonnaire et non de ses affaires? Mon Dieu, que faire?
Le pasteur acheva de s’habiller, puis il sortit de la maison ; mais alors il s’arrêta indécis. Au bout de quelques instants il rentra et monta dans l’obscurité et en tâtonnant, au grenier de sa maison, et de là, regarda par la fenêtre.
— Que Dieu ait pitié de lui ! le village est entouré. Un feu de bivouac est établi à côté. 11 ne pourra pas leur échapper. Tout est perdu si le ciel ne lui vient pas en aide.
Les plaintes du pasteur furent interrompues par le bruit de plusieurs chevaux qui approchaient.
— Les voilà! ds viennent, soupira-t-il, pour chercher le roi et anéantir les espérances de la Prusse. Quel sera notre sort? L’incendie, le pillage, la mort nous attendent. Ah ! ma sœur et ses chères enfants !...
Il alla les éveiller et les préparer au malheur qui les menaçait. Quoiqu’elles ne pussent voir sa figure pâle et ses traits altérés, la voix tremblante avec laquelle il leur annonça l’ar—
rivée de l’ennemi, les mit dans les plus grandes transes.
— Pourvu que ce ne soient ni Croates, ni Russes! ajouta-t-il.
Pendant que sa sœur et ses nièces sautèrent de leurs lits et s’habillèrent à la hâte, le pasteur s’était remis à la fenêtre.
Déjà plusieurs cavaliers avaient pénétré dans le village et on entendait frapper aux portes et crier d’ouvrir. Tout à coup le pasteur reconnut la voix du maître d’école dominant celles des ennemis et répétant les mots prononcés par le roi :
— Qui êtes-vous et que voulez-vous?
— Il est encore à moitié endormi, pensa Gerlach, ou peut-être a-t-il perdu la tête, le malheureux. Pourvu que sa question brusque ne lui attire pas de mauvais parti.
Et il écouta pour savoir si les ennemis parlaient russe ou allemand. Bientôt plusieurs chevaux s’arrêtèrent devant sa propfe maison.
— Hé! ouvrez! criait une voix en frappant à coups redoublés.
— Voilà notre tour qui vient, se dit le pasteur. Mon Dieu, nous nous recommandons à votre protection.
Dame Bénigne, qui avait écouté aussi, s’écria, en poussant' des cris de joie : — Eh mais! c’est la voix de notre fils Henri ! Et elle se précipita hors de la chambre pour aller lui ouvrir. Mais la vieille servante l’avait déjà prévenue. La porte de la cour s’ouvrit et un cavalier entra tenant deux chevaux par la bride. À peine futil descendu que les bras de sa mère le reçurent. Puis il passa dans ceux de ses sœurs. Le pasteur qui, par la transition subite de la peur à la joie, était presque tombé en faiblesse, n’embrassa son neveu que le dernier de tous.
— Est-il possible, balbutia-t-il, toi ici et libre? Et les soldats et les feux autour du village?
— Ce sont les nôtres, ajouta Henri.
— Et le roi n’est pas fait prisonnier? 11 n’a pas été surpris? demanda le pasteur en respirant avec force.
— Avant que cela puisse arriver, il faudrait
LA VISITE Al MOI.
qu’on nous ait tués tous, et que notre général Ziethen ne soit plus en vie. Tout son corps d’armée entoure Schoenbrunn et protège le roi. Oui, mon onde, nous avons quitté notre ancienne position pour prendre celle-ci ; d’autant plus volontiers que les vivres commençaient à nous manquer.
— Mon Dieu, vous nous donnez plus que nous ne demandons et que nous ne comprenons, dit le pasteur en levant les yeux au ciel; et, continua-t-il gaiement, réjouissez-vous, car celui que je croyais perdu s’est retrouvé. Jeanne, va vite tuer le veau gras, ou faute de cela une oie ou une poule, pour que nous mangions et soyons gais. Jamais de ma vie, je n’aurais cru que je pourrais me réjouir autant à la vue d’un hussard.