I 02 LES DADAS
deux autres sont là pour lui tenir compagnie. Je ne conseillerais à personne d’en regarder un de travers, et si quelqu'un a le malheur «le leur marcher sur une patte, il reçoit un savon bien conditionné de Sa Majesté, quand même ce serait son propre frère. Pendant le jour, le chien favori est couché à côté du roi sur une chaise , et, en hiver, couvert d’un coussin; la nuit, il dort sur le lit du roi. Lorsqu’on conduit les chiens de Potsdam à Berlin, on les met dans la première voiture attelée de six chevaux ; les chiens occupent le fond de la voiture, et le domestique qui les accompagne le devant. 11 est tenu de leur parler par vous, et leur dit : « Soyez donc tranquille, Phillis — Pax, n’aboyez donc pas... » ou « Qu’avez- vous à gratter là, Drave? » Dans les appartements royaux, il y a toujours des balles en cuir dans tous les coins, pour que les chiens aient un amusement. On les nourrit de rôti, de volaille, de gâteaux, de tartines de beurre, de lait et d’eau. Hier soir, ils ont mangé tous un plat de ragoût.
Le maître d’école jeta un coup d’œil au pas-
tetir, et ne put s’empêcher qu’à grand’peine de crier : « Et que voulez- vous? »
— Lorsqu'un des chiens meurt, continua le domestique , on l’enterre sur les terrasses de Sans-Souci , et l’on pose une pierre avec une épitaphe, tout comme à un homme.
Le pasteur rentra ce soir-là de meilleure heure que de coutume. Sa sœur, qui remarqua son air gai et content, lui dit :
— N’est-ce pas que la visite de Henri t’a fait beaucoup de plaisir?
— Hum î oui ; mais ce n’est pas cela seul qui me met de bonne humeur. Tu me blâmes toujours de ce que j’ai un dada; mais que dirais-tu, si notre grand roi Frédéric en avait un aussi? Depuis que j’ai appris cela, je l’aime encore bien davantage. Il me paraissait trop grand , trop au-dessus de nous autres pauvres mortels. Maintenant, il est descendu jusqu’à nous, il est devenu pour ainsi dire notre frère, ce qui fait que je l’aime vraiment comme un frère. Il a les mêmes besoins que moi, la même faiblesse, et peut donc avoir pitié de la mienne.
— Ferait-il aussi une collection d’insectes?
dit dame Bénigne avec ironie.
— Non pas ; mais son dada , ce sont' les chiens.
— Cela vaut mieux que ces affreux insectes.
— Je prends le roi sous ma protection , à cause de son dada. Il faut bien qu’il s’attache à quelque chose , puisqu’il n’a pas d’enfants. D’ailleurs, les chiens sont les animaux les plus reconnaissants. Connais-tu, demanda Gerlach à sa soeur , le dada de ton fils ? Il est en bas , dans l’écurie , et cela en deux exemplaires : il m’a recommandé ses deux chevaux de la belle manière. Je dois les monter ou les faire monter tous les jours, pour qu’ils ne deviennent pas vicieux dans l’écurie, et afin que par la suite ils n’aient pas fantaisie de vouloir démonter leur cavalier. J’ai , ma foi , envie de tenter un essai et de me risquer à monter à cheval : c’est un exercice salutaire , et on ne peut pas savoir si quelque jour cette habitude ne me sera pas de quelque utilité, dans ces temps de troubles. — Le maître d’école, dans sa jeunesse, a monté
beaucoup à cheval ; il pourra m’accompagner et m’instruire en même temps.
Le pasteur informa Wendler de son projet, et celui-ci lui répondit qu’il le guiderait avec beaucoup de plaisir.
— C’était, dit-il, une passion dé jeunesse, et si cela ne me coûtait rien , je monterais encore volontiers à cheval. Mais je pense, ajouta-t-il à mi-voix, que nous ferions bien d’attendre que le vieux Fritz se soit éloigné du village ; il pourrait nous recommander de nouveau de rester à notre sermonnaire, à la férule et à l’abécédaire.
Gerlach fut de cet avis, et comme le roi quitta Schœnbrunn le même soir, les leçons d’équitation commencèrent le lendemain.
La sœur du pasteur et ses deux filles suivirent des yeux les deux cavaliers lorsqu’ils quittèrent le village par un des chemins les moins fréquentés.
— Mon oncle ne se tient pas très-droit à cheval. Henri avait hien meilleure mine que cela , observa Cordula.
— Aussi n’est-il pas hussard, dit Emilie pour l’excuser.
Quant à leur mère, elle dit en soupirant :
— Pourvu qu’il n’arrive pas d’accident à votre oncle!... chaque cavalier confie sa vie à une bète sans intelligence, et celle-ci est un cheval hongrois par-dessus le marché, c’est-àdire vif et méchant.
Elle attendit, non sans anxiété, le retour des deux cavaliers, qui eut lieu une demi-heure après. Le pasteur descendit de sa bête avec beaucoup de peine, et le maître d’école conduisit les deux animaux à l’écurie.
— Je suis roide comme un piquet, dit le pasteur en se plaignant à sa sœur qui vint au-devant de lui. C’est un drôle de plaisir que cela. Je sens à peine mes jambes, et quand le cheval commençait à trotter j’avais une crampe au gosier, je croyais que j’allais étouffer.
— Tout commencement est difficile, dit le maître d’école en s’approchant. Quand vous aurez monté une douzaine de fois à cheval vous y trouverez un grand plaisir; vous avez mieux
commencé que moi, car lorsque je montai pour la première lois je fus désarçonné bel et bien, et je manquai me casser les côtes.
Schœnbrunn était redevenu tranquille : le roi était parti et le corps d’armée de Ziethen aussi. Le pasteur avait renouvelé plusieurs fois ses leçons d’équitation , mais sans y trouver grand plaisir ; il le faisait plutôt par condescendance pour son neveu.
Un jour ils s’avancèrent plus que de coutume pour voir, disait Wendler, si le pays était tout à fait débarrassé d’ennemis. En effet, ils ne découvrirent aucune trace de troupes jusqu'à ce qu’ils eussent atteint le sommet d’une colline.
— Je vois remuer quelque chose là-bas, dit Wendler en mettant la main devant ses yeux pour les garantir du soleil.
— Sont-cc des amis ou des ennemis? demanda Gerlach inquiet.
— L’un ou l’autre, répliqua Wendler, lertium non dulur. L’infanterie ne peut rien nous
faire, nos hongrois nous rassurent, mais la cavalerie.... heureusement que nous sommes encore loin et que nous pourrons nous retirer à temps si nous voyons quelque chose de louche. M. le pasteur, vous êtes maintenant le grand Frédéric et moi votre aide de camp. Vous observez l’armée ennemie là-bas et faites le plan de la prochaine bataille. Il est à regretter que vous n’ayez pas de longue-vue. Vous pourriez l’appuyer sur mon épaule comme le fait notre roi. Par la sambleu ! si ceux-là là-bas nous prenaient réellement pour le roi et son aide de camp, cela leur donnerait joliment des jambes, qu’ils soient amis ou ennemis. Il faut que je cherche une branche ou un bâton pour remplacer la longue-vue.
Et le maître d’école tourna bride pour redescendre la colline, mais un cri de frayeur lui échappa.
— M. le pasteur, dit-il précipitamment, fuyons, fuyons vite. Voilà une troupe de cavaliers qui s’avance vers nous; c’est plus que suspect. Ce sont des Impériaux qui nous prennent
pour des espions ou qui en veulent à nos chevaux.
Et Wendler pressa son cheval et prit la fuite saisi de frayeur ; le pasteur put à peine l’imiter. Peu à peu le trot accéléré se changea en galop, lorsque les fuyards entendirent les pas des chevaux derrière eux. Mais quand les ennemis leur tirèrent quelques coups de pistolets, le pasteur perdit la tête et en môme temps les étriers. lise cramponna, avec une force que la peur ne fit qu’augmenter, à la crinière de son cheval.
Ils allaient maintenant comme le vent. Les arbres, les haies, les prés, les buissons passaient rapidement aux yeux des fuyards dont les chevaux faisaient preuve, en ce moment, de leur bonne race ; laissant loin derrière eux ceux qui les poursuivaient, ils arrivèrent sains et saufs à Schœnbrunn. Gerjach tomba de son cheval les mains toutes crispées encore, tant il avait tenu la crinière avec rage. Il était baigné de sueur et son pouls battait à rompre les artères. Tous
ses membres tremblaient d’agitation et de peur.
Le maitre d’école lui-même n’était pas dans un meilleur état.
— Hélas ! soupira Gerlach, lorsque sa sœur, effrayée, courut au-devant de lui, j’en ai assez de la leçon et je m'en souviendrai longtemps. Laissons de côté ce qui ne nous regarde pas. Il vaut mieux monter tout autre dada qu’un cheval vivant, et par-dessus le marché un cheval hongrois.
— Avec tous autres chevaux nous aurions bien certainement été pris par les ennemis, dit Wendler pour le consoler.
— Ne me gronde donc plus , ma chère Bénigne, sur mon dada, ajouta Gerlach : celui-ci peut tout au plus me faire faire une culbute sur mes jambes, lorsque je poursuis avec trop d’ardeur un papillon. Et si un scarabée me bombarde lorsque je lève la pierre sous laquelle il se cache, je sais très-bien que ce n’est que du vent et non des coups de pistolets. N’est-ce pas* mon cher maitre d’école, qu’une bonne pipe et un journal sont de beaucoup préférables à la course d’aujourd’hui?
COMPLICATION
— Quant à cela, c’est vrai, ajouta Wendler, et il est à regretter qu’il ait fallu une circonstance comme celle-ci pour démontrer à ces dames l’innocence de nos dadas.
— Mon cher aide de camp , dit le pasteur en retrouvant sa bonne humeur, je vous donne maintenant votre congé en vous remerciant de vos services. Je ne m’occuperai dans mes loisirs quedemes insectesquine me jetteront point à bas et ne me donneront pas de courbatures.
Quant aux chevaux de mon neveu les montera qui voudra et qui s’en sentira l’envie.