‹ Les Dadas, ou les Effets de la trahisonChapitre 17 sur 36 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La Course nocturne.

La nuit était froide et le vent soufflait avec

violence; maisM. Gerlach ne s’en apercevait

même pas. Les émotions de l’esprit triomphaient des sensations du corps.

Que de choses, que d’événements pouvaient résulter de cette course ! quelles conséquences elle pouvait amener !

Si le veneur venait à s’effrayer de ce qu’il avait fait, et si, pour y remédier, il allait se débarrasser du pasteur par la violence ! si Wallis avait déjà exécuté le coup de main ! si le roi allait rejeter aussi ce deuxième avertissement!

Le pasteur, à ces idées, fut plus effrayé qu’il n’aurait voulu ; il tâcha de s’occuper d’autre chose et commença à s’entretenir avec le veneur aussi bien que le trot des chevaux le per- »

mettait. C’était en même temps un moyen de l’empêcher de se livrer aussi à ses réflexions.

11 était une heure du matin, lorsque les deux cavaliers arrivèrent à la résidence du roi. Par la tranquillité qui régnait dans la maison qu’il habitait, et devant laquelle ils mirent pied à terre, le pasteur conclut que le coup de main

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n’avait pas encore été exécuté. L’annonce que le roi était dans un grand danger, fit que l’on conduisit Cappel et Gerlach immédiatement dans les appartements de Frédéric.

Au bout d’un quart d’heure, un messager partit dans la direction de Strehlen, et revint bientôt avec un détachement de hussards commandé par le lieutenant de Rabenau.

Dès que celui-ci eut reçu du roi les instructions nécessaires, il courut avec ses hommes à bride abattue dans la direction de Schœnbrunn. Peu après, le pasteur Gerlach et Cappel le veneur prirent le même chemin.

Lorsque ces derniers atteignirent Schœnbrunn, ils trouvèrent tout le village éclairé et en rumeur.

Des hussards et des paysans étaient occupés à chercher en tous lieux le baron qui s’était échappé. Quant à la sœur du pasteur, elle était à la fenêtre et attendait avec impatience le retour de son frère.

Des cris de joie le reçurent lorsqu’il descendit de cheval, si roide qu’il pouvait à peine se tenir debout. Cappel conduisit les chevaux à l’écurie et rentra ensuite chez lui. Quant à Gerlach, il se trouvait entouré des siens, embrassé et caressé comme s’il revenait d’une bataille meurtrière. Il tomba fatigué et harassé dans son fauteuil.

— Eh bien, mon ami? dit dame Bénigne.

— Eh bien, mon oncle? crièrent les demoiselles, racontez-nous donc ce qui est arrivé.

— Vous allez tout savoir, répliqua Gerlach en essuyant son front. Dieu soit béni de ce que le roi a écouté cette fois mon avertissement !... Mais à partir d’aujourd’hui, personne au monde ne sera capable de me faire monter à cheval.

Si Notre-Seigneur ne m’avait pas donné des forces, je serais resté en route.

Que j’étais content lorsque j’eus amené Cappel jusque devant la maison habitée par le roi! Maintenant au moins, medisais-je, il ne pourra

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Raconter.-nons donc ce cnn est arrivé, dirent Dame Bénigne et les Demoiselles

dv Gooste

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plus essayer de s’en retourner. Nous pensions trouver tout le monde parfaitement endormi; mais point du tout, toute la maison était sur pied, tous les appartements étaient encore éclairés. — On nous a conduits dans les appartements du roi. Là, je n’ai pas été peu surpris d’entendre jouer sur la flûte tantôt des airs gais, tantôt des airs tristes. Qui était ce joueur de flûte? Pourrais-tu le deviner, ma chère Bénigne? C’était notre grand roi lui-même.

Lorsque Cappel et moi, nous avons été introduits par le valet de chambre en présence du roi, nous avons aperçu ce dernier habillé et jouant de la flûte, comme s’il devait gagner son pain ; et quoique sachant fort bien qu’une chose de haute importance nous amenait et qu’un grand danger le menaçait , j’étais comme sur des charbons ardents et une sueur froide coulait sur mon visage échauffé. J’ai ouvert la bouche comme une carpe hors de l’eau ; je voulais crier : Sire, sauvez-vous! le traître approche !

on veut vous vendre aux Impériaux ! mais un signe du valet de chambre m’a fermé la bouche.

Le roi s’est avancé vers nous, qui étions là muets et immobiles comme des statues, toujours jouant son air. Il s’est placé devant nous et nous a transpercé de ses yeux bleus. Enfin, je perdais le souffle bien plus aisément que le roi. Lorsque le long morceau, — était-ce une symphonie ou une fantaisie? je n’en sais rien, — a été terminé, il a mis la flûte sous le bras ; et m’arrachant ensuite des mains tremblantes la lettre du baron, il l’a lue sans sourciller, puis il l’a comparée avec celle que le baron m'avait écrite pour marchander les chevaux. Enfin, il a questionné le veneur sur les différents détails.

La nouvelle que l’ennemi avait été si près de lui, lorsqu’il habitait Schœnbrunn, ne l’a même point déconcerté.

Comme Cappel se permettait de dire au roi qu’il craignait de perdre sa place, celui-ci lui a

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répondu sèchement : «Celase trouvera.» Ensuite, se tournant vers moi : «Votre presbytère, a-t-il dit, vous rapporte-t-il assez pour vous permettre de tenir deux beaux chevaux hongrois? — Sire, ai-je répondu, les chevaux ne m’appartiennent pas, ils sont à mon neveu, qui est au service de Votre Majesté, il les a pris à l’ennemi. — Qu’estce qu’il est votre neveu? Dans quel régiment sert-il? Comment s’appelle-t-il? — 11 est hussard, ai-je répondu, au régiment de Ziethen et s’appelle Henri Wolff. — Que dit-il, Massmann?» a demandé le roi au valet de chambre qui se tenait à côté de nous. Celui-ci a répété mes paroles, et le roi a donné ordre d’aller chercher à Strehlen un officier de confiance avec un détachement de hussards.

Le roi faisant mine de vouloir nous congédier, je n’ai pu m’empêcher de lui dire en . >

toute humilité :

— Votre Majesté me pardonnera d’être venu la déranger si fort avant dans la nuit, et de

m’être occupé un peu d’autre chose que de mon sermonnaire.

Après avoir prononcé ces mots, une grande frayeur s’est emparée de moi, mais c’était fait. Le roi a dû s’apercevoir de mon inquiétude et de ma peur; il m’a regardé de son œil perçant et m’a dit en souriant :

— J’ai mérité cette leçon, pasteur! et je ne vous en veux pas; au contraire, je vousremercie de la sollicitude et de la fidélité que vous m’avez témoignées. Bonsoir, mes enfants!

Alors nous sommes partis, et nous voici

— Quoi! c’est tout! s’écria dame Bénigne.

Je croyais que le roi te donnerait des lettres de noblesse, une décoration ou au moins une bourse remplie d’or , une tabatière ou une montre, ou une bague. Ne fait-il pas un plus grand cas de sa vie sauvée d’un danger imminent? Bien qu’un remerciment, bon Dieu! c’est tout comme rien !

— Fi donc! chère sœur, parler ainsi, et en

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présence de tes filles! répondit le pasteur.

Crois-tu que les rois sont aussi généreux que Dieu qui nous a promis de nous donner en échange d’une vie courte sur la terre, une vie éternelle dans l’autre monde? Qu’ai-je donc fait de si extraordinaire? Une petite course à cheval pendant la nuit, et rien de plus! Je l’aurais fait pour le dernier des mendiants. J’ai dû le faire d’autant plus volontiers pour notre bon roi ! Notre Henri et ses milliers de camarades combattent à raison de dix-huit deniers par jour, et pour le même salaire, le soldat monte à l’assaut sur la batterie, et y va braver la mort. Et moi, un ministre du Seigneur, je dois me dire : Que me donnera-t-on pour une course de quelques heures? — Je suis rompu, il est vrai, et je compte me reposer encore pendant quelques heures. Ah ! que je dormirai bien !

Le baron s’était échappé, ainsi qu’on le découvrit plus tard, par la porte secrète de l’es-

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