CHAPITRE X
La Surprise.
Dans la guerre de sept ans, les armées ennemies restaient quelquefois des mois entière en présence sans combattre, et se bornaient à aller d’un endroit à l’autre quand la contrée qu’elles occupaient ne pouvait plus fournir de vivres. C’est ce qui eut lieu en 1762. Le roi de Prusse avait sa résidence à Breslau, et ses troupes se trouvaient autour de lui ou en Saxe. C’était dans les premiers mois de cette année, et Schœnbrunn était tranquille : ce village ainsi que les autres possessions du baron étaient administrés
par un régisseur de l’État. L’épouse du baron,
LLS DADAS.
en attendant la fin du procès intenté contre son mari, s’était dirigée vers Berlin, de sorte que le château était inhabité pour le moment.
Le pasteur Gerlach avait pendant ce temps continué l’œuvre qu’il avait commencée, et améliorait autant que possible le sort des paysans, et même hors de l’église il donnait ses soins à les instruire. Ses efforts n’étaient pas restés sans succès. Ainsi il avait déshabitué les paysans de boire immodérément et de jouer dans les cabarets. Kilian aidait sa mère à son travail et laissait les oiseaux en repos. Fritz avait appris à parler avec plus de respect de sa mère; et celle-ci, grâce aux instances du pasteur, avait cessé de gloser et de dire du mal d’autrui, ou elle commençait au moins à n’en plus dire autant. 11 n’y avait que le père de Leberecht qui restait sourd à toutes les instances. L’eau-devie faisait toujours les délices de cet homme qui était du nombre de ceux dont le Seigneur dit si bien : « Lorsque le mauvais esprit est sorti de
LA SURPRISE
l’homme, il erre dans le désert, cherche le repos et ne le trouve pas. Il se dit alors : je veux retourner dans la demeure d’où je suis sorti, et lorsqu’il revient chez lui il la retrouve, tranquille, propre et ornée. Alors, il prend sept autres esprits plus malins que lui-même, et lorsqu’ils y entrent, ils y demeurent , et le même homme estencore pis que par le passé. » Lorsque les ivrognes ou les joueurs prennent la résolution de changer et de se corriger de leur passion, ils ne trouvent pas de repos. Ils boivent et ils jouent après quelque temps avec plus de fureur que jamais. C’est ce que fit le père de Leberecht.
M. Gerlach occupait ses loisirs à mettre en ordre ses trésors. Il avait beaucoup à ranger de ce qu’il avait acquis l’année précédente. Quelle occupation intéressante pour cet entomologiste ardent !
Dans une après-midi du mois de février, il disposait ses innombrables boîtes et cartons,
lorsque la voix du maître d’école le dérangea en criant par la porte : « Monsieur le pasteur, il y a du neuf, et cette fois c’est du bon; la nouvelle est exacte, car c’est imprimé ici en grandes lettres.» Wcndler tenait en l’air un journal. «Mais, ajouta-t il, laissez-moi vous communiquer ma nouvelle dans l’autre chambre. Ces dames ne seront pas fâchées de l’entendre aussi. Venez, venez ! vos insectes ne s’envoleront pas en attendant : ils sont piqués avec des épingles. Ils vous attendront patiemment. »
Gerlach avait un caractère beaucoup trop bon pour vouloir gâter la jaie du maître d’école en refusant de quitter son dada; il posa donc la boîte qu’il tenait en mains sur la table, et suivit Wendler dans la chambre où était sa sœur avec ses nièces.
— Asseyez-vous, dit-il au pasteur comme s’il avait été chez lui. Et vous aussi, madame; Émilie et Cordula, venez et asseyez-vous ! bien ! et maintenant écoutez. Nous avons un ennemi,
Toute la Société même le maître d'Ecole, se. leva effrayée
LA SURPRISE
un ennemi très-puissant et très-cruel de moins. Notre roi aura maintenant bon marche des autres. Cet ennemi, ce sont les Russes dont nous sommes heureusement débarrassés ; car le voilà imprimé en toutes lettres. Le 5 janvier, l’impératrice Élisabeth est morte, et cela change considérablement les affaires. Que de conséquences importantes peuvent résulter de deux yeux qui s’éteignent pour toujours! d’autres resteront ouverts par millions.
Les Russes ne saccageront plus la Prusse maintenant, ils ne pilleront et ne tueront plus les habitants, ils ne plongeront plus les petits ' enfants dans les marmites d’eau bouillante comme cela s’est vu quelquefois. Car le nouvel empereur Pierre III est le meilleur ami de notre roi, et celui-ci lui a envoyé pour fêter son avènement au trône, tous les prisonniers russes. Maintenant, nous n’&vôns plus affaire qu’aux
Autrichiens, et ceux-là
Toute la société, même le maître d’école, se
leva effrayée. A côté du pasteur, la fenêtre venait d’être brisée par un coup violent et les éclats volaient dans toute la chambre. — Lorsque les assistants s’aperçurent de la cause de cet événement, ils pâlirent tous; car devant la fenêtre, on voyait les figures menaçantes et les grandes barbes des hussards. — Mais ce qui leur parut encore bien plus effrayant, c’était la figure bien connue du baron de Warkotsch, qui apparut entre les shakos des hussards.
— Voyez, mes amis, s’écria-t-il en fureur, voilà le traître qui nous a fait manquer notre coup! Donnez-lui la punition qu’il mérite, et aussi exemplaire que vous jugerez à propos:
vous avez les mains libres!
Après ces paroles qui n’étaient guère consolantes, le baron s’éloigna de la fenêtre, et, accompagné d’une troupe de hussards, se dirigea au grand galop vers le Miàteau, tandis que cinq autres hussards restèrent devant le presbytère.
— Voilà toute la récompense que tù recevras
LA SURPRISE
pour avoir sauvé le roi, dit dame Bénigne à son frère en sanglotant. Oh ! Christian, pourquoi t’être mêlé de tout cela?
— C’est une consolation pour moi, répliqua le pasteur avec courage, d’avoir été obligé de m’en mêler. C’est un mérite que de souffrir pour le bien. Le baron m’appelle un traître, mais le coucou ne crie que son propre nom. Je suis entre les mains de Dieu, il fera de moi ce qu’il voudra.
Lorsque quelques minutes après, quatre hussards pénétrèrent dans la chambre, le sabre à la main et les pistolets chargés, Gerlach, naguère si timide, alla à leur rencontre, et dit, en montrant sa sœur et ses nièces :
— Si vous en voulez à ma vie, du moins, laissez les autres aller en paix.
Si je dois mourir, ajouta-t-il, en se tournant vers les siens, ce sera pour mon roi et pour mon pays, et dès lors, la mort n’est pas amère, comme l’ont déjà prouvé les anciens Romains.
Et, quant à vous, Dieu vous soutiendra, et le roi et la patrie ne vous laisseront manquer de rien.
— Monsieur le maitre d’école, s’écria Wendler en s’adressant au pasteur, que dites-vous donc là? Ce n’est pas vous, c’est moi, le pasteur Gerlach, que poursuit la haine du baron. Tâchez de rentrer chez vous avec votre femme et vos enfants. Je verrai à m’arranger avec ces Graves hussards.
N’en croyant pas ses oreilles, le pasteur regardait Wcndler d’un air étonné. Comprenant enfin sa générosité : — Non, mon cher Wendler, dit-il, je ne rachèterai pas ma vie par le sacrifice d'un innocent. Vous, vous avez une femme, et vous devez vous conserver pour elle. Je vous remercie de votre sacrifice.
— Ne le croyez pas, mes bons soldats, s’écria le maître d’école en se redressant, c’est moi qui suis le pasteur de Schœnbrunn, et je vous le prouverai. Est -ce que l’on ne reconnaît pas
LA SURPRISE
cet homme, continua-t-il en montrant Gerlach, la férule en personne et le pain sec de l’école! Il est le dernier quartier; moi, au contraire, je suis la pleine lune, et né pour être pasteur. Sa tête est chauve et la mienne est couverte de la perruque, ce signe incontestable du sacerdoce. — Et quelle perruque! Les fenêtres tremblent au son de ma voix, la sienne ne fait pas même remuer une toile d’araignée. Et si vous êtes des hussards hongrois, vous comprendrez sûrement le latin qui coule de mes lèvres comme un ruisseau. Plenus venter non studet libenter. Et de même : Qualis rex, talis grex. Vous en faut -il davantage pour vous prouver que c’est moi qui suis le pasteur ?
— Avez-vous de l’argent? demanda l’un des soldats brusquement. Donnez-le, ou vous allez sentir nos sabres.
Wendlcr retourna toutes ses poches.
— Mettez-moi tête en bas, pieds en haut, dit-il, ets’iltombeunseuléphraimite ou uneautre pièce
de monnaie de mes poches, je veux être pendu.
— Où sont vos bijoux ? demanda un autre hussard. Où sont vos montres en or et en argent, vos chaînes, vos tabatières, votre argenterie ? Oii sont vos anneaux enrichis de pierres précieuses?
— Ceux qui portent des habits précieux, répliqua Wcndler, des chaînes en or, des tabatières et des anneaux, habitent dans les maisons du roi et non sous des toits de chaume. Mon bon pasteur, hum ! hum ! C’est-à-dire, moi je puis vous offrir des sauterelles desséchées, des grillons, des cigales, des bousiers, des cerfs-volants et autres scarabées; ou des papillons et des phalènes, et cætera, et cœtera! C’est dans le château du baron que vous trouverez une bonne aubaine.
— L’habit noir a raison, dit un des soldats, la pauvreté parait avoir clu domicile céans.
Pendant que nos camarades aident le baron à déterrer ses richesses enfouies au château, d’où
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ils ne reviendront pas les mains vides, nous devons rester à les contempler.
— Que m’importe l’affaire que le baron a à vider avec le pasteur? qu’il l’arrange lui-même. Il nous a laissé les mains libres, bon ! je cours au château déterrer ses trésors.
Le hussard quitta la chambre, monta à cheval et courut vers le château.
Ses camarades, après des recherches superficielles dans lesquelles ils ne trouvèrent rien qui valût la peine d’ètre emporté, le suivirent, et le dernier, de mauvaise humeur du peu de résultat de leurs perquisitions, asséna un coup retentissant de plat de sabre sur le large dos du prétendu pasteur Wendler.
La famille du pasteur jeta un cri d’effroi au bruit du coup. Quant au maître d'école, il se frotta le dos en souriant et dit : — Cela s’est mieux passé que je ne l’aurais cru, monsieur le pasteur; vous me devez ce coup. Je voudrais savoir si ma férule ne fait pas plus de mal que la
lame du hussard. Mais, plaisanterie à part, je crois, monsieur, que vous feriez bien de quitter sans retard votre maison. Loin du but, on est à l’abri du coup. — Je connais le baron : il pourrait bien, en revenant du château, assouvir sa vengeance ; et comme il ne vous connaît que trop bien, j’aurais été au bout de mon rôle de pasteur.
Prœter propter! Si les hussards avaient trouvé leurs deux chevaux à l’écurie!...
C’est bon, je vais me venger du coup que j’ai reçu et mettre ces deux bijoux à l’abri de leurs griffes. Je m’en vais seller les deux chevaux, mon cher pasteur, c’est le meilleur moyen de nous mettre hors de portée de la vengeance du baron et des hussards.
— Je ne remonterai jamais à cheval, dit le pasteur fermement.
— Alors, répliqua le maître d’école, je vais faire tout seul une promenade avec les deux
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hongrois. Vous pouvez vous cacher en attendant dans la forêt.
Wendler sortit et traversa la cour en se dirigeant vers l’écurie ; mais à moitié chemin, il retourna rapidement sur ses pas.
Sauve qui peut ! cria-t-il par la fenêtre brisée, voilà une troupe de Croates, et le hussard qui m’a gratifié du coup de sabre leur montre le presbytère, pour empêcher ces loups affamés d’approcher du château. Dépêchez-vous au nom de Dieu !
— Ma toile! s’écria la sœur du pasteur en joignant les mains.
— Mes insectes ! mes papillons ! dit le pasteur.
A ces mots, ils disparurent: dame Bénigne, pour cacher encore mieux ses ballots de toile; et Gerlach, pour courir dans son cabinet de travail et y ouvrir toutes ses boîtes et toutes ses caisses, pour fléchir les Croates en leur montrant tous les trésors qu’il avait ^amassés.
La maison se remplit assez vite des manteaux rouges qu’on craignait tant, et ceux-ci se dispersèrent dans toutes les pièces pour essayer leur talent si renommé de pillage.
Gerlach gardait ses boites et ses caisses, comme le dragon de la Fable les trésors confiés à sa surveillance.
— Prenez ce que vous trouverez, mes braves gens, dit-il d’une voix suppliante aux soldats qui venaient d’envahir la chambre ; respectez seulement ces petits chefs-d’œuvre de notre Dieu.
Mais les Croates étaient sourds à ses prières. Ils renversèrent tous les livres pour voir si l'on n’avait pas caché des objets précieux derrière. Les boîtes d’insectes n’eurent pas un meilleur sort. Le cœur du pauvre Gerlach saignait de voir comment furent détruits sous les pieds des soldats ses papillons les plus rares et les plus précieux, ses papillons aux ailes veloutées et aux couleurs inimitables, ses scarabées brillant