I.A SURPRISE
de mille nuances , ses mouches aux yeux formés de milliers de facettes, ses demoiselles aux ailes délicates. Quelle fut son indignation, quand l’un d’eux sortit de sa boite, d’une main brutale, la perruque hérissée de papillons, et se la mit sur sa tète aux rires de tous les autres : c’était détruire par là le fruit de tant d’années de travaux et de fatigues.
— Mon délicieux sphinx Atropos,seditGerlach en soupirant, jamais je n’en aurai un pareil ! II était piqué sur la raie de la perruque, et c’est justement lui qui a été écrasé par la main de ce soldat, comme jadis Marins sur les ruines de Carthage. Ainsi Gerlach gémissait maintenant sur les débris de ses papillons et de ses insectes. Il sentait à peine dans sa tristesse les coups et les mauvais traitements dont les Croates gratifiaient le pauvre pasteur en le poussant et le tirant d’un coin de la chambre à l’autre, en lui demandant à grands cris de l’argent et des choses de valeur.
Pendant ce temps, dame Bénigne éprouvait encore de bien plus grands chagrins que son frère. Elle luttait avec plusieurs Croates qui, justement, venaient de découvrir la cachette où elle avait cru sa toile de lin à l’abri de toutes recherches; et plusieurs ballots, l’un après l’autre, furent jetés dans la cour par le soupirail de la cave, et les autres Croates les recevaient et les chargeaient sur la charrette du pasteur, attelée des deux chevaux hongrois et destinée au transport des objets volumineux qu’on trouverait chez le pasteur. Or, la toile en formait la partie la plus précieuse.
Tout à coup un cri d’angoisse qui traversa les airs, arracha le pasteur des débris de ses insectes, et sa sœur de sa toile de lin. Tous les deux venaient de se rappeler, et cela au môme moment, qu’ils possédaient quelque chose de bien plus précieux et qui était bien plus cher à leurs cœurs que leurs dadas mômes, et que, pourtant, ils avaient malheureusement oublié
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complètement. C’étaient Emilie et Cordula!
La voix d’Émilie venait de se faire entendre et les avait fait souvenir de leur rôle de protecteurs, qu’ils avaient oublié. •
Les cris d’Émilie avaient cessé immédiatement après un coup de feu, ce qui occasionna une frayeur horrible à sa mère et à son oncle.
Lorsque Gerlach et sa sœur avaient quitté, d’après l’avertissement du maître d’école, la chambre principale, les deux demoiselles y étaient restées indécises. Cordula , la première, avait pris une résolution, et s’était éloignée en criant à sa sœur de faire de meme ; mais, lorsque cette dernière voulut suivre sa cadette, elle vit le chien qui s’était détaché, sauter sur un Croate.
L’instinct la poussa à retenir le chien par la chaîne, et elle le ramena vers son chenil: ce qui lui réussit tant.que les Croates ne mirent la main sur aucun objet; mais lorsqu’ils commencèrent à piller, le chien sauta sur un des
soldats, malgré sa gardienne. Ils crurent que la jeune fdle le faisait avec intention, et lui assénèrent un coup de crosse de fusil dans la figure et elle tomba aussitôt baignée dans son sang, et puis ensuite ils logèrent une balle dans la tête du chien qui tomba roide mort.
La sœur du pasteur s’échappa des mains des pilleurs et courut au secours de sa fille. Mais Cerlach fut retenu dans sa fuite par les Croates qui le garrottaient aux pieds et aux mains. S’ils agissaient d’après les intentions du baron ou s’ils avaient d’autres projets, c’est ce qu’on ne peut indiquer, car ils furent interrompus dans leur besogne par le cri formidable: «Hourra! les Prussiens! voilà les Prussiens! ils massacrent les Autrichiens dans le château ! »
Ces cris, poussés par des voix juvéniles et par conséquent d’autant plus perçants, ne manquèrent pas leur effet!
Les Croates se précipitèrent hors de la maison, se rassemblèrent dans la cour du presbv-
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tèrc, se mirent en état de défense, et, soit dit en leur honneur de soldats, se dirigèrent ensuite vers le château pour se porter au secours de leurs camarades.
Fritz Gundermann venait d’ouvrir sa bouche pour crier un nouveau hourra! lorsque la balle d'un Croate furieux faillit l’atteindre. Heureusement pour le petit crieur, le plomb passa à côté de sa joue rosée et alla s’aplatir sur le mur voisin.
A peine les Croates eurent-ils disparu d’un côté, que le maître d’école Wendler parut de l'autre, accompagné des trois garçons, Kilian, Lcbereeht et Fritz, qui étaient encore tout pâles. Le maître d’école s’approcha de la sœur du pasteur, prit des deux mains Émilie qui était toujours évanouie, et la porta dans la maison où dame Bénigne le suivit avec les trois jeunes garçons, sans qu’une parole eût été échangée, (icrlach, à moitié mort de peur, fut délivré promptement par ses chasseurs d’insectes, des
liens qui le garrottaient. Puis, ils s’empressèrent tous de rappeler Emilie à la vie. Heureusement leurs efforts furent bientôt couronnés de succès, et ils reçurent son premier souffle avec de grands cris de joie.
— Maintenant, partez, s’écria Wendleren les pressant; vite, vite! les Croates vont revenir bientôt; ce n’était qu’une fausse alerte! Et nous aurions mauvais jeu s’ils nous trouvaient encore
— Je ne pars pas sans mes enfants ! dit la sœur du pasteur pour réparer son oubli précédent. Bon Dieu! où est ma seconde fille, ma chère Cordula? Je ne ferai pas un pas avant de l’avoir!
— Elle est déjà en sûreté, répondit Wendler : ma femme vient de la voir courir sur le pré près de l’étang, dans la direction de la forêt. C’est là que nous voulons nous réfugier : nos femmes et nos enfants y sont déjà. Partez donc !
Et Wendler se retira au plus vite, comme ja-
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dis les deux anges qui forcèrent Lot et sa famille à partir de Sodome pour les empêcher de périr avec le reste de la ville. Le pasteur l’aida de son mieux dans ses efforts, et ils coururent en traversant le pré, se cacher dans le bois au plus épais du taillis où ils pouvaient trouver une retraite sûre et à l’abri du danger. Heureusement, le chemin ne les conduisit point devant la charrette chargée ; car à la vue de sa toile, dame Bénigne n’aurait pu s’empêcher d’imiter la femme de Lot, qui fut changée en statue de sel pour s’être trop inquiétée des trésors qu’elle abandonnait. Encore tout effrayés, ils ne s’aperçurent pas, dans la rapidité de leur fuite, que les trois garçons ne les accompagnaient pas, et qu’ils étaient restés ou s’étaient dirigés d’un autre côté.
l/ES DADAS.