‹ Les Dadas, ou les Effets de la trahisonChapitre 3 sur 36 · LES U AL) AS · texte numérisé non relu

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et engloutissent des papillons beaucoup plus grands qu’elles. Tu penses, Frit/., que ton nez est un des plus petits du village? Ce petit animal a un nez encore des millions de fois plus petit, et il trouve l’odeur du camphre tellement insupportable, qu’il préfère abandonner sa proie.

— Je ne puis pas supporter cette odeur, avoua Leberecht ; cela sent exactement comme un cadavre.

— Cadavre, cadavre! dit le pasteur, heureusement que tu m’y fais penser. Savez-vous bien, jeunesse, que nous avons dans le village un mort, qu’on doitporler en terre cette aprèsmidi? M. le maître d’école vous a-t-il prévenus, alin que vous vous trouviez à trois heures précises devant la demeure du défunt?

— Oui, monsieur le pasteur, répondit Frédéric, c’est la vieille Capel, dont le lils est chasseur chez monseigneur.

— La même nuit où sa mère mourut, raconta Kilian, son fils a beaucoup dansé au cabaret.

— Grand Dieu ! s’écria le pasteur avec surprise, cela est-il possible? danser au moment de la mort de sa mère ! danser maintenant que la guerre fait verser des larmes à des millions d’hommes! danser lorsque la mort nous joue le dernier air !

— C’est le dada du chasseur, que la danse, dit Kilian pour l’excuser.

— Eh quoi! un dada! reprit le pasteur : il n’y a que les enfants qui galopent sur des dadas; les hommes ont à s’occuper d’affaires plus sérieuses, à notre époque surtout, où notre pays peut devenir de nouveau le théâtre de la guerre.

— Nous allons nous retirer, dit Frédéric.

Monsieur le pasteur, avez-vous vidé ma boite ?

— Tiens, la voilà ! mon fils, reprit Gerlach, en lui donnant la boite. Et lorsque les cerises seront bien mûres dans mon jardin, si toutefois d’autres convives, sans y être invités, ne les ont pas mangées, alors vous en aurez votre part. Portez-vous bien, mes enfants.

Le pasteur accompagna les petits chasseurs

d’insectes jusqu’à la porte de sa chambre, où il les arrêta tout à coup :

— Halte, leur dit-il, encore quelque chose!

Voyez-vous cette toile d’araignée , dans un coin? Ma nièce Cordula se vante de filer le fil le plus fin dans le village. Mais ce n’est qu’un fil grossier, épais comme un câble, en comparaison des fils de l’araignée, que la petite ouvrière a réunis, au moins au nombre de huit fils, pour en former un seul. C’est là ce que j’appelle une maitresse fileuse, comme il n’y en a pas beaucoup. Maintenant partez, mes enfants, et que la paix du Seigneur soit avec vous !

A peine les enfants étaient-ils sortis, et le pasteur avait-il repris place à sa table, que sa sœur passa la tète par la porte.

— Oh ! je le savais bien, dit-elle, que j’allais encore te retrouver au milieu de tes papillons, de tes chenilles, et de tes insectes. Tu n’as pas oublié, je pense, que madame Capel doit être enterrée, et qu’il te faut prononcer une oraison funèbre?

— Il le faut? C’est ce que je ne savais pas, répondit le pasteur; on ne m’a pas commandé d’oraison funèbre. Le fdsCapel préfère dépenser en dansant, jusqu’à son dernier éphraïmite (on appelait ainsi, à cette époque, les fausses pièces de monnaie), plutôt que de l'employer pour sa mère défunte. Ah! ma chère Bénigne, c’est une époque bien mauvaise, mais les hommes sont pour le moins aussi dépravés. Cependant, malgré cela, madame Capel aura une oraison funèbre, et ça ne sera pas seulement pour l’amour de Dieu, comme on dit.

— Cependant, je ne t’ai pas vu préparer, observa sa sœur.

— C’est chose faite, répliqua le révérend M. Gerlach. Je me suis préparé tout en m’occupant de ces hèles, qui sont les merveilles du Créateur. Tandis que mes mains fixaient, étendaient, nourrissaient et arrangeaient, mon esprit travaillait aussi, et cherchait les choses les plus consolantes pour mon oraison funèbre, dans la contemplation de ces petites créatures.

— Christian , Christian, lui dit sa sœur en

grondant, tout ce que tu fais se rapporte toujours à ton dada. J’ai bien peur que tu n’ailles faire entrer tes papillons et tes insectes dans ton sermon.

— Dada, dada ! répliqua Gerlach blessé ; ù ma chère Bénigne , ne sois pas injuste, et ne traite pas de dada la noble science de l’entomologie! ce mot ferait la honte de nous autres hommes.

— J’appelle cela un dada, lui répondit-elle, lorsqu’un homme fait passer avant les choses même les plus nécessaires, une occupation favorite. Et maintenant, cher Christian, reconnais toi-même que c’est bien là ton cas, avec tes papillons. Mes bouteilles à bière sont presque toutes sans bouchons.

— A quoi servaient-ils, interrompit le pasteur, puisque déjà depuis longtemps nous n’avons plus de bière ?

— Ta boîte à perruque, tes perruques ellesmêmes sont couvertes de papillons et d’insectes ; il a même fallu que je donne la boîte de mon manchon pour ce noble usage.

— Ne sacrifies-tu pas volontairement ton beau manchon pour donner meilleure tournure à la pelisse de hussard de ton fils Henri? Qui sait si jamais dans ta vie tu arriveras encore à avoir un autre manchon? Et puis à quoi bon d’abord, puisque la guerre si désastreuse nous donne, Dieu merci, assez de feu et d’émotion?

— Quelque besoin que l’on ait d’une épingle, on ne saurait en trouver une à la maison parce que tu les dérobes toutes.

— Attacher un vêtement, répondit le pasteur, est beaucoup plus censé que de le fixer avec une épingle. Que de malheurs sont déjà arrivés aux femmes par les épingles et par les aiguilles! la belle comtesse Aurora de Kœnigsmark est morte misérablement pour s’être piquée avec une épingle, et qui pourrait compter toutes les épingles que les femmes et les filles ont avalées, ont cuites dans le pain ou ont laissé tomber dans les mets !

— A chaque pas, dans ta chambre, on tombe sur des chenilles épouvantables, et des insectes

d'un aspect effrayant, lui dit sa sœur d’un air de reproche.

— Cela vaut mieux que de marcher sur des croates et des pandours pillards, dit Gerlach d’un air consolé.

— Tu donnes plus de temps à tes insectes qu’à l’éducation de tes nièces.

— Les demoiselles, répondit Gerlach, rentrent sous la direction immédiate de leur mère; d’ailleurs mes nièces pourraient-elles être mieux surveillées que par ma vigilante Bénigne?

— Flatteur, tu ne me réduiras pas encore au silence, lui dit-elle en riant; sérieusement, mon cher Christian, ne regardes-tu pas plus souvent dans ta boîte à insectes que dans ta Bible?

— Voilà un coup qui me va au cœur, Bénigne, lui repartit Gerlach avec amertume. Pendant vingt années et plus encore j’ai étudié avec ardeur le Livre ; de Dieu et maintenant que je regarde dans le grand livre de la nature, afin de le comparer avec l’autre et de les allier dans mon esprit, tu m’adresses des reproches aussi

violents ! Grandes sont les œuvres du Seigneur, dit la Bible : celui qui les estime y trouve la source d’un bonheur immense. Maintenant seulement je reconnais toute la vérité de ce proverbe. Oui, ma Bénigne, j’éprouve un bonheur immense depuis que je contemple les œuvres du Seigneur dans ces petites créatures. Si, avant cela, j’ai marché froid et insensible à travers l’immensité de la création, si mon pied indifférent a écrasé les plus admirables merveilles de la toute-puissance, si ma main leur a donné la mort inutilement, oh ! tout cela est bien changé, depuis que j’examine plus attentivement l’œuvre même la plus minime.

Quel monde plein de joies plus innocentes et moins coûteuses vient de s’ouvrir à mes yeux !

— Véritablement innocentes, n’est-ce pas?

lui objecta Bénigne, lorsque tu traverses avec des épingles rougies au feu le corps de ces malheureux papillons, lorsque tu les étouffes avec de la vapeur de soufre, lorsque tu leur écrases le corselet, lorsque tu plonges tes insectes dans

l’eau bouillante, et lorsque tu emprisonnes tes chenilles î

Le pasteur regardait d’un œil impatient sa sœur qui lui donnait une leçon. Cependant il lui répondit tranquillement :

— Ma Bénigne, tu aurais parfaitement raison si ces bêtes sentaient comme nous ; mais les naturalistes pensent le contraire, et ils assurent, que le papillon, par exemple, n’a qu’un seul nerf, et que celui-là même est de suite anéanti. En outre, mon enfant, songe à combien d’autres dangers les insectes seraient exposés de la part de leurs ennemis naturels, combien leur tourment serait plus long, et rappelle-toi toujours qu’il nous est permis de faire périr tous les animaux qui peuvent nous nuire durant leur vie, ou nous être utiles par leur mort.

— Je voudrais bien voir la grande utilité de toutes ces bêtes voraces, dit Bénigne.

— Comment ! s’écria le pasteur avec chaleur, tu as donc oublié les mouches cantharides d’Espagne qui ont arraché tes enfants aux portes du tombeau? Et, du reste, mes jeunes pay-

sans sont bien loin d’être les bourreaux de toutes ces petites bêtes, depuis que je les ai rendus attentifs à la beauté et à la structure merveilleuse du moindre vermisseau. Par-dessus tout cela ne comptes-tu donc pour rien l’honneur qui rejaillira sur moi et par suite sur notre famille, si j'arrive encore à quelque renommée, quand même je n’aurais pas la célébrité d’un Linné ou d’un Buffon? Qui sait enfin, si quelque prince n’achètera pas un jour mes riches collections, récompensant ainsi par une grosse somme d’argent toute la peine que j’y ai apportée ! Dans tous les cas, mes insectes sont des trésors que les voleurs n’iront pas déterrer, et que la rouille ne saurait attaquer.

— Mais les vers? interrompit-elle.

— Contre ceux-là il y a encore du camphre et du musc.

— Dont l’odeur infecte toute la maison.

— Et en même temps la préserve des charançons si incommodes. Bénigne , si jamais nous devions avoir quelque visite ennemie , le Seigneur puisse-t-il nous en préserver! je t’as-

LKS DADAS.

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sure que les croates et les pandours feront plutôt main basse sur tes ballots de toiles que sur mes boites de papillons.

A ces mots la sœur du pasteur devint rouge de colère, et d'un ton irrité et amer, elle lui répondit d une voix émue :

— Criez seulement bien haut , Christian , que moi, que mes lilles, nous avons filé avec peine quelques pièces de toile, afin que la chose se répande dans tout le village, et que l’ennemi apprenne de suite où il \ a quelque chose à piller.

— J’ai frappé plus rudement que je ne pensais et que je ne voulais, se dit Gerlach intérieurement après le départ de sa sœur. Ma Bénigne aurait-elle aussi son dada, par hasard, et ce serait-il le linge ? Mais alors nous sommes quittes, ma bonne petite sœur.

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