CHAPITRE XI
La Punition de la Trahison.
Pendant ce temps, le baron de Warkotscli n’était pas resté inactif dans son ancien château. Il s’occupait à déterrer toutes ses richesses et tous ses trésors qu’il avait enfouis pour les mettre à l’abri des hasards de la guerre. Il avait nécessairement besoin d’aide, et les hussards autrichiens se joignaient à lui avec la plus grande complaisance. Le baron se réjouissait bien de ce que personne n’avait trouvé ses trésors pendant qu’il avait été hors de son château ; mais en même temps, il sut fort bien remarquer que tous ses bijoux en or ou en argent disparaissaient dans les mains des hussards si obligeants. Cela finit par le mettre en colère ; mais malgré ses réclamations, rien ne lui fut rendu, si bien qu’à la fin, cet escamotage,
PUNITION DE LA TRAHISON
comme l’on appelle de dos jours ces tours de passe-passe, fut exécuté avec si peu de modération, que le baron ne garda que ce qu'il avait pris lui-même et serré dans ses poches. Il s’approcha en écumant de rage, de l’oflicier qui commandait les hussards et qui se promenait avec insouciance les bras croisés dans la salle du château.
— Mon lieutenant, dit-il en tremblant de colère, ordonne/ donc à vos gens de me rendre tout ce qu’ils viennent de me voler!
— Avez-vous par hasard un plus grand droit qu’eux ? répondit sèchement l'officier. Dépêchez-vous et partez, en remerciant mes soldats de vous avoir aidé.
Après ces paroles prononcées d*un air méprisant, l’Autrichien se détourna et continua sa promenade en sifflant :
— Tout traître doit s’attendre à un pareil traitement.
Warkotsch était resté stupéfait, anéanti; lui
qui avait eu tant de crédit auprès du roi de Prusse, qui avait si souvent dîné à sa table, qui avait été lié d'amitié avec des princes et des généraux, qui avait possédé une propriété bien liquide d’une valeur de trois cent mille écus, il se voyait traité avec mépris par le parti auquel il s’était voué et pour qui il avait été jusqu’à trahir son roi. Il était maintenant là, dans son domaine, comme un voleur ordinaire, déshonoré, couvert d’infamie; amis et ennemis, femme, tout le monde l’abandonnait ; misérable, indécis, il ne pouvait même pas se venger. Quel exemple pour tous les traîtres! Et lui, il n’avait pas même reçu le prix de sa trahison pour pouvoir le jeter, comme Judas Iscâriote, aux pieds de ses instigateurs.
Le baron Warkotsch quitta le château avec les hussards, dans une disposition d’esprit difficile à décrire. A quelques pas de là, ils rencontrèrent les Croates qui apprirent le tour qu’on leur avait joué, et furent mis, par les excita-
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PUNITION 1>E LA TRAHISON
lions haineuses du baron, dans la plus grande fureur. Heureusement que les habitants de Schœnbrunn s’étaient retirés dans la forêt et que les ennemis ne se croyaient pas tout à fait à l’abri de l’approche des Prussiens.
Dame Bénigne était à genoux à côté de sa fille Émilie , et étanchait le sang qui souillait son visage encore tout pâle. À défaut d’huile et de vin, elle mit des compresses d’eau fraîche sur les blessures. Quant à M. Gerlach, il était au milieu de ses paroissiens qui s’étaient rassemblés autour de lui à peu d’exceptions près. 11 voulut compter les siens. Hélas! sa chère Cordula lui manquait encore. Jamais il ne l’avait tant aimée que maintenant qu’il en était privé.
— Je l’ai vue traverser la prairie, près de l’étang, avec sa camisole rouge, dit la femme du maître d’école qui avait la vue un peu basse.
— C’était moi, dit Jeanne, la servante du pasteur; et l’espoir qui commençait à naître
dans le cœur de Gerlach, s’anéantit aussitôt.
La sœur du pasteur joignit bientôt ses plaintes à celles des autres, et on ne put peindre avec des couleurs assez horribles, les tourments de la pauvre Cordula, livrée aux mains des méchants Croates.
Cependant, ces plaintes furent interrompues par le cri d’un garçon de paysan qui venait de monter sur un sapin : «Le village est en feuî »
Cette nouvelle fut un coup de foudre pour tout le monde; et aussitôt, plusieurs autres paysans montèrent sur les arbres.
— Le presbytère brûle, dit l’un.
— Les hussards autrichiens sont au milieu de la colline, là-bas, cria un autre.
— Les Croates les suivent, annonça un troisième. On ne put plus retenir les habitants de Sehœnbrunn.lls dirigèrent leur fuite désordonnée vers le village. Le pasteur, tout effrayé, suivit derrière avec les siens. Lorsqu’il arriva devant sa maison, il ne trouva plus que des ruines fumantes. Les voisins s’occupaientà sau-
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ver leurs bestiaux et leur mobilier, et le maître ‘ d’école cherchait à se rendre maître du feu, c’est-à-dire à l’empêcher de se communiquer aux autres habitations. Le presbytère étant un peu éloigné des autres maisons et l’air trèscalme ce jour-là, les efforts du maître d’école et des villageois des environs furent couronnés de succès.
— Cette maudite toile ! fîtdame Bénigne en se lamentant, et en apercevant la charrette vide et dételée, préservée du feu au milieu de la cour. Elle est cause que j’ai oublié mes enfants.
— Malheur à moi ! s’écria Gerlach en soupirant, j’ai aimé mes insectes plus que les miens. J’aurais bien trouvé d’autres papillons. Oh ! ma pauvre Cordula !
A ces mots que le pasteur avait dits à haute voix, une tête d’enfant sortit du chenil, et regarda de tous les côtés. Cette tête était trèsgrosse et pouvait à peine passer par la porte de la niche du chien.