‹ Les Dadas, ou les Effets de la trahisonChapitre 22 sur 36 · I.ES DADAS · texte numérisé non relu

I.ES DADAS

— Bst! hst! monsieur le pasteur, dit d’une voix caverneuse cet étrange habitant du chenil. Les Croates sont-ils partis?

— C’est toi, mon cher Leberecht? répondit le pasteur. Tes parents sont plus heureux que moi.

Leberecht sortit avec beaucoup de peine de sa cachette, et se débarrassant de la paille qui le couvrait : — J’ai été obligé, dit-il de sa voix sourde, d’entrer à reculons là-dedans comme une écrevisse; je n’aurais pas pu me retourner. Et quelle chaleur dans cette boîte! Je croyais déjà que tout brûlait au-dessus de moi, comme vo- tre maison, là-bas, monsieur le pasteur. D’ailleurs, les Croates donnaient assez chaud par leurs menaces et leurs jurons. Plusieurs fois j’ai cru qu’ils allaient me découvrir dans ma baraque et me préparer le même sort qu’à cette malheureuse bête.

— N’as-tu pas vu ma fille Cordula? demanda le pasteur.

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— Je n’ai pu distinguer si c’était Cordula ou Emilie, tellement j’étais effrayé, répliqua Leberecht ; mais j’ai vu une de vos filles à côté de moi, monsieur le pasteur.

— Qu’est - elle devenue ! demanda dame Bénigne avec un geste de désespoir. Les Croates l’ont-ils assassinée, ou enlevée? Oh! Seigneur, mon Dieu !

Leberecht regarda autour de lui en réfléchissant. Il se dirigea ensuite vers la porte de la rue dont les battants étaient appuyés contre le mur, il en ouvrit un, mais ne trouvant pas ce qu’il cherchait, il s’avança vers l’autre en murmurant : Je crovais avoir vu la demoiselle

disparaître par ici, lorsque les Croates sont venus. Justement! la voilà couchée comme un ver dans une noisette. Elle est évanouie, monsieur le pasteur, ce qui n’est nullement étonnant; une demoiselle supporte encore moins que nous autres de pareils troubles ; et il doit avoir fait

crânement chaud derrière ce battant de porte !

Pendant que Leberecht tenait ce discours, les parents, au comble du bonheur, attiraient à eux l’enfant qu'ils venaient de retrouver.

— Reviens, ma fille, s’écria dame Bénigne en sanglotant de plaisir. Tu reposes sur le sein de ta mère, les Croates sont partis; — tu nous es rendue.

— Je vous remercie, mon Dieu, disait le pasteur avec ferveur en élevant les mains vers le ciel, de ce que vous ne m’avez pris que mes insectes, ma maison et ma petite propriété, et que vous m’ayez laissé ce que j’ai de plus cher au monde, ma sœur et ses enfants bien-aimés ; tout le reste n’est rien.

Toute la toile du monde n’aurait pu me remplacer mon enfant, s’écria dame Bénigne en versant des larmes de joie. — J’en fais volontiers mon deuil, quoiqu’il y eût vingt-trois pièces de toile des plus belles et des plus blanches qu’il soit possible de voir, quoiqu’il ait fallu dix-sept hivers et autant d’étés pour les

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faire. — Emilie, va chercher un peu d’eau, la sœur revient à elle. Que Dieu soit béni ! que nous sommes riches encore !

Quelle chose consolante que l’homme soit satisfait de peu et s’en trouve encore heureux, même lorsqu’il a éprouvé des pertes considérables !

— Mais il n’y a plus d’eau dans le puits, dit Emilie, voilà déjà deux fois que le seau revient vide.

— Les ballots de toile et les draps de lit en seront probablement la cause, dit sèchement Leberecht ; Cordula et moi, nous les avons jetés dans le puits.

— Comment ! s’écria la sœur du pasteur ; et son visage s’éclaircit comme le soleil qui paraît après un orage. Les draps, les ballots? Parle, mon chérubin, comment cela s’est-il passé, et toi aussi, ma chère Cordula, tu l’as aidé.

— C’est elle qui a imaginé la chose, raconta Leberecht, car sûrement je serais passé à côté

de la voiture chargée, après avoir délivré M. le pasteur; mais la demoiselle était là et déchargeait la charrette eu jetant les ballots dans le puits. Ça faisait plaisir à voir, si bien que j’ai eu envie de l’imiter. Les chevaux étaient dételés, les Croates les avaient probablement déjà emmenés, de sorte que nous avons pn agir à loisir.

— Mon enfant chérie, quel plaisir tu me fais, dit la bonne dame en pressant sa fille sur son cœur.

— Mais nécessairement les ballots et les draps seront mouillés, observa Cordula.

— Cela ne fait rien , ils seront bientôt séchés. Mais, dis-moi, comment as-tu ou cette bonne idée et comment t’es-tu tirée des mains des Croates ?

— J’avais une peine infinie de voir emporter cette belle toile, répondit Cordula. Ainsi, toutes les soirées que nous avons passées au rouet sans remuer, et toute la peine que nous

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a donnée le blanchissage, auraient été perdues? Les Croates étaient partis, le puits était si près et la chose si facile. Les ballots étaient plus vite dans le puits qu’on ne peut filer un seul écheveau de fil .

— Mais où étais-tu, pendant que les Croates nous pillaient et quand ta sœur a manqué d’être tuée?

— J’allais rentrer dans la maison, dès que la dernière pièce de toile eut disparu dans le puits, lorsque le battant de la porte a fait tant de bruit en frappant contre le mur, que j’en ai été tout effrayée. Je craignais que les Croates ne m’eussent entendue et ne voulussent m’ôter la vie. Mais ils ont passé à côté de moi comme des enragés, et en jurant horriblement, lorsqu’ils ont trouvé la maison vide. Us ont mis alors le feu à la maison et j’ai eu tellement chaud et tellement peur, que j’ai perdu connaissance et suis tombée à la renverse.

— Regarde donc ta pauvre sœur, lui dit sa

mère en montrant le visage contusionné d’Émilie. 11 ne s’en est pas fallu de beaucoup qu’elle ne soit morte. Que Dieu préserve tous les chrétiens de tous ces horribles Croates !

— Les ennemis reviennent, cria à ce moment le pasteur effrayé. Entendez-vous les pas des chevaux? Sauvez-vous, mes enfants!

Ils se dispersèrent comme des feuilles sèches enlevées par le vent, pour se cacher au premier endroit venu.

Cela ne leur avait pas encore réussi complètement, que les cavaliers qui, heureusement, à en juger par le bruit que faisaient leurs chevaux, ne paraissaient pas être nombreux, pénétraient dans la cour du presbytère.

— Hourrah ! s’écrièrent les prétendus ennemis, nous revoilà et les hongrois aussi. A ces mots, Fritz et Kilian sautèrent à bas de leurs montures qu’ils avaient détachées de la voiture en coupant les traits et mises hors d’atteinte des hussards comme des Croates.

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Cette scène aurait certainement excité l’hilarité de quiconque en eût été simple spectateur.

Au son des voix juvéniles, la figure du pasteur noircie par la suie, apparut derrière le mur de sa maison, qui n’était plus qu’à hauteur d’appui ; à côté de lui, on voyait le visage défiguré d’Émilie. Cordula regardait de derrière le battant de la porte, toute grande ouverte ; et par l’ouverture du chenil, on voyait passer la grosse tête de Leberecht. Dame Bénigne s’était cachée sous la charrette et le maître d’école s’était couché dessus à plat ventre. Sa femme et Jeanne, la servante du pasteur, regardaient à travers une fente de la porte de l’écurie, et derrière l’écurie, on voyait un groupe de voisins encore effrayés.

— Vousêtesdeschérubins, mes enfants, s’écria enfin le maître d’école en se levant. Quelle peur vous nous avez faite ; mais vous avez bien fait les choses. Quant à moi, je préfère les hongrois de Henri à tous les autres dadas, même à mes

journaux, car ils sont au moins en état de mettre leur propriétaire hors de portée d’ennemis malveillants.

— Mon dada, observa dame Bénigne en souriant, a dépassé celui de mon frère ; mes toiles ont vaincu l’épreuve de l’eau. Quant à tes insectes, ils n’auraient pas plus résistéà l’eau qu’au feu. Tu vois par là sur quelles jambes faibles repose ton dada.

— Pas du tout! répliqua gaiement Gerlach, mon dada n’est ni au rouet, ni sur le métier de tisserand , ni sur le pré ; il vole dans l’air, remplit les champs et les bois, il existe dans l’eau et dans la terre. Chaque arbre planté l’abrite, on ne peut faire un pas sans le rencontrer. Et s’il en meurt mille, il en renaît des centaines de mille. Mais ne nous disputons pas sur la valeur de nos dadas, au contraire, bénissons Dieu qui nous a montré aujourd’hui quels étaient les plus grands biens terrestres.

Gerlach serra sa bonne Emilie sur son cœur,

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tandis que dame Bénigne pressait Cordula sur son sein. Et ils remercièrent Dieu et chantèrent des louanges de ce qu’il avait encore une fois mené la méchanceté à sa fin. Les chevaux hongrois hennissaient joyeusement à l’écurie, car Jeanne n’avait pas oublié au milieu de la joie universelle de leur donner à boire et à manger. Et comme le pasteur ne s’était pas gagné ses amis par des biens injustement acquis, mais par des soins spirituels, les habitants de Schœnbrunn s'empressèrent de lui offrir leurs cabanes pour demeure jusqu’à ce que sa maison fût rebâtie.

* Mais Gerlach alla loger chez le maître d’école, parce que, comme celui-ci l’expliquait fort bien aux paysans, le maître d’école est une espèce de cou fr aler, idest beau-frère, du pasteur, et que par conséquent la parenté devait avoir la préférence.

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