LES DAT) AS
rait bien nous y faire demeurer en attendant. Cela même ne lui coûterait rien.
— Tu parles comme une femme inexpérimentée, répliqua Gerlach. Crois-tu donc que le roi n’a rien de mieux à faire que de s’inquiéter de moi, pauvre pasteur de village, qui ai encore un meilleur sort que mille autres de nos compatriotes? N’avons-nous pas toujours encore ces enfants, notre pain quotidien ; un bon gîte, quoiqu’il soit emprunté; toi, ta toile, et Henri ses chevaux hongrois? Que veux-tu donc de plus pour être satisfaite ?
L’arrivée du facteur interrompit le dialogue. Il remit au pasteur stupéfait un assez lourd paquet, cacheté sur tous les côtés, en le priant de donner un reçu.
— Contenant trois cents louis d’or, murmura le pasteur en pâlissant et en inscrivant la réception de l’envoi dans le livre que le facteur lui présentait. Ce dernier s’éloigna et les doigts tremblants de Gerlach brisèrent les cachets.
FIDÉLITÉ RÉCOMPENSÉE
Pendant qu’il dépliait une lettre qui lui était adressée, les mains de dame Bénigne cherchaient à débarrasser les pièces d’or de leur enveloppe en toile.
« Mon cher pasteur Gorlagg, lut Gerlach entouré bientôt d'un nombreux auditoire, j’ai vu avec plaisir que vous ne m’avez pas assommé de placets, comme l’auraient fait cent autres à votre place. Ne croyez pas que je vous aurais oublié; j’avais bien dit à Massmann de se souvenir de votre nom. Mais d’abord j’avais à me débarrasser des Autrichiens avant de pouvoir vous remercier. Je suis encore débiteur envers vous pour l’affaire de la trahison de Warkotsch, et je vous nomme par conséquent pasteur de Tschapplowitz et de Grossnendorf, près de Briez, où vous trouverez à faire meilleure chère que dans votre Schœnbrunn. La place de maître d’école y est vacante aussi, et si l’habit noir que j’ai renvoyé dans le temps à sa férule et à
son abécédaire veut vous y accompagner , j’y
consens volontiers. Votre neveu qui est dans les hussards de Ziethen s’est bien conduit, il est maréchal-de-logis, et s’il continue ainsiil pourra suivre la carrière qu’il a commencée et devenir officier. Mais s’il a étudié et s’il ne se sent pas de vocation pour l’état militaire, il pourra prendre son congé à la fin de la guerre et se faire adjoindre à vous.
« A propos ! Avez- vous encore les deux chevaux hongrois que le baron AVarkostch vous marchandait? Je voudrais bien les avoir et vous envoie pour prix d’achat trois cents louis d’or, pour les payer. Mais si par hasard l’ennemi ou le diable a déjà emporté les chevaux, alors gardez cet argent comme une petite gratification de votre affectionné Frédéric. »
— Ma sœur! Bénigne! s’écria Gerlach ému, après avoir terminé sa lecture, demande immédiatement pardon à notre roi de lui avoir donné tort. En roi sage il devait d’abord s’occuper des grandes choses avant de passer aux petites.
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Bon Dieu ! Briez est ma ville natale, et je connais Tschapplowitz comme ma poche. C’est une des meilleures paroisses du pays. Eh! madame Wendler, quel carillon il y a là-bas! il est difficile d’en trouver un pareil. Trois cents louis! Quelle richesse surtout dans ces temps! — Dix foisceque le baron offrait deschevaux ! Comment les faire parvenir au roi? Henri n’aura rien à redirfc à leur vente, il m’a autorisé par sa dernière lettre à les vendre pour soixante à soixantedix frédérics d’or, en me disant de garder l’argent pour moi. Ce cher garçon ! que tu restes soldat ou que tu continues à étudier, dans tous les cas nous aurons soin de toi. Heureux celui que ses enfants rendent content ! Monsieur le maître d’école, je puis maintenant m’acquitter de ma dette envers vous. Et vous nous accompagnerez à Tschapplowitz, cela va sans dire.
N’est-ce pas, madame Wendler? J’entends déjà le carillon. Et une église magnifique, et quel clocher ! il n’y en a pas un pareil dans notre Silé-
sie. Trois cents louis ! Je ne me ferai pas scrupule d’en sacrifier quelques-uns pour mon dada. Le roi n’en a-t-il pas deux, ses chiens et sa flûte? il est cependant Frédéric le Grand. Ah! Bénigne! ah! mes enfants! je vois déjà en imagination une rangée de beaux tableaux remplis des merveilles de la nature. Réjouissez-vous avec moi , Bénigne , Émilie , Cordula ! je t’achèterai, ma chère amie, le meilleur lin qu’il soit possible de voir, et tout ce que vous souhaiterez de raisonnable, mes enfants, vous sera donné. Ah! voilà mes trois chasseurs d’insectes. Hélas ! il n’y a pas un seul plaisir terrestre sans une goutte d’amertume. Oui, cela me fera de la peine de quitter mes chers paroissiens de Schœnbrunn. Mais Dieu et le roi le veulent ainsi. N’est-ce pas, Kilian, Leberecht, Fritz, vous continuerez à chasser pour moi, et quand vous aurez une bonne quantité d’insectes, vous vous mettrez en route et viendrez me rendrevisiteàTschapplowitz,ou jevien-
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drai à Schœnbrunn pour chercher ce que vous aurez rassemblé. Leberecht, lève donc la tête et réjouis-toi avec moi. Vois ! je suis devenu riche et pasteur à Tschapplowitz par-dessus le marché.
— Et moi, répondit Leberecht sourdement et versant un torrent de larmes, je suis orphelin. Mon père a eu une attaque d’apoplexie, il est mort.
— Que Dieu ait pitié de son i\me ! s’écria Gerlach stupéfait.
— Ma mère dit qu’elle ne sait pas comment faire enterrer mon père, continua Leberecht.
— Ce sera mon affaire, dit Gerlach, dis cela à ta pauvre mère, ton père aura un sermon plus beau encore que celui de la femme Cappel.
— Nous ne possédons que ce que nous avons sur le corps. Mon père a dissipé le reste. Ma petite Véronique n’a même pas une chemise pour changer.
Gerlachréfléchitpendantquelques secondes, il combattait intérieurement, puis il dit gaiement :
— Bénigne, nous laisserons encore de côté les tableaux pour mes insectes, mais si tu veux nous emmènerons la femme Tappert avec ses deux enfants à Tschapplowitz. C’est une brave femme très-active, et elle pourra aider Jeanne, d’autant plus que le ménage exigera plus de bras là-bas qu’ici. Nous ne manquerons pas de pain pour cela. N’est-ce pas, ma chère sœur?
Dame Bénigne fit un signe affirmatif.
— Et moi, dit-elle en souriant, je me charge du linge de la pauvre famille quand même il faudrait une ou deux pièces de toile.
Le pasteur pressa de nouveau sa sœur sur son cœur.
— Tu me comprends, dit-il avec émotion, la bienfaisance est le plus noble de tous les dadas, car elle nous conduit au ciel.
L’auteur abandonne à ses jeunes lecteurs le soin de peindre le bonheurde la famille du pas-
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tour et celui du maître d’école, en leur taisant remarquer seulement encore que les deux jeunes gens, dès que la paix fut conclue, quittèrent l’état militaire pour se vouer à l’université, où le fils du maître d’école étudia aussi aux dépens du cadeau du roi, car M. Gerlach voulait acquitter sa dette envers M. Wendler, qui n’avait rien voulu accepter pour avoir donné un asile au pasteur et à sa famille.
L’un des deux chevaux devint le cheval de selle du roi et comme tel son favori.
Quant au baroïi Warkostcb, il erra longtemps comme fugitif en Autriche, méprisé et évité par tout honnête homme. Le général autrichien Laudon nia Svoir eu connaissance de la trahison du baron et même la famille du comte de Wallis désavoua ce dernier en public.
Warkostch vécut misérablement d’une petite rente de 300 florins que lui fit par pitié l’impératrice Marie-Thérèse, et mourut en Hongrie
dans la misère et le déshonneur. Le deuxième traître de la guerre de Sept ans, le secrétaire intime saxon Menzel, eut encore un sort plus affreux : il mourut comme prisonnier d’État dans la forteresse de Kœnigstein.