HISTOIRE VÉRITABLE
— Voilà une matinée vraiment magnifique, dit en regardant de sa fenêtre M. Tautenheim, maître d’école à Abtenau, dans le Erzgebirge de Saxe; la terre n’est-elle pas déjà un paradis ! vois un peu, ma chère femme, comme tout verdit, fleurit et promet des fruits. Votre petit parterre que voilà sous la fenêtre nous envoie
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le parfum le plus doux, et ce serait un crime de prendre le café ailleurs que sous ce joli berceau de verdure. Je commence par descendre.
Viens me trouver bientôt avec Émilie et apporte le café.
En parlant ainsi, le maître d’école se rendit dans le jardin où il releva les fleurs qui s’étaient inclinées, enleva les mauvaises herbes qui avaient poussé, et nettoya les allées. Puis, attendant son café, il s’assit sous le berceau et aspira dans une pipe de terre des bouffées de tabac qu’il lança dans l’air pur du matin. En même temps il regardait avec satisfaction le toit de chaume de sa maisonnette, sur lequel une grue semblait instruire ses petits. — En voilà une, dit-il, qui est bien plus matinale que moi dans son œuvre. Je voudrais bien savoir si elle les fait épeler, ou si elle les enseigne d’après la nouvelle méthode. Elle tient déjà le bâton dans son bec pour frapper ses disciples indociles sur les doigts... ou plutôt sur la tête. A
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l’angle de ma fenêtre, voilà de son côté la première hirondelle qui chante de son mieux dans les plus doux accents, son hymne de reconnaissance, son gracieux cantique. O voisin Fridlein, à qui s’adresse donc ce mauvais juron que vous lancez de si bonne heure, au lieu du bonjour, dans le beau monde de Dieu? Fi donc! rentrez en vous-même, et pensez au second commandement. C’est une discordance criante au milieu du chant matinal que toutes les créatures adressent à leur Créateur.
L’arrivée de sa femme et de sa fille mit fin au monologue du maître d’école. Son front qui s’était assombri en entendant le jurement du voisin se dérida au bruit des tasses qu’on posait sur la table, et la vapeur du café semblait bien plus agréable au maître d’école que celle du Porto-Rico. .
— Ah ! père, dit Émilie, en prenant le café, si nos haricots qui sont là dans la haie étaient des graines de café...
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— Ou si nos pois portaient de la vanille, interrompit Tautenheim, ça vaudrait bien mieux. Dans certains temps la vanille s’est vendue jusqu’à cent thalers, et maintenant encore on ne l’achète pas à moins de soixante-seize. Mais Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient et les haricots nous sont bien plus sa* lutairesque cette épicerie échauffante. Veux-tu venir avec moi, Émilie? La matinée est trop engageante pour la passer à la maison ! Je vais courir un peu dans le village, et en même temps j’irai voir le cimetière.
Tautenheim nettoya sa pipe. — L’instituteur de la jeunesse, dit-il, ne doit pas donner le mauvais exemple, ni exposer le village à être incendié.
Aussitôt il se mit en chemin, accompagné de sa fille Émilie.
Au milieu des salutations amicales reçues et rendues, nos deux personnages s’étaient avancés dans le village jusqu’à un grand sorbier bran-
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chu, qui était couvert d’innombrables grappes de fruits ponceaux resplendissant à travers la verdure des feuilles.
— Si nous allions en Amérique, dit Tautenheini et que nous vissions pour la première fois un pareil arbre, nous le regarderions avec extase et nous l’exalterions comme un prodige de la nature. Mais comme nous le trouvons dans notre patrie et à chaque instant, nous lui jetons à peine un regard furtif. Que nous sommes souvent ingrats pour les biens qui nous ont été donnés ! Peut-on voir rien de plus beau que l’aspect d’un pareil arbre !
Lorsque plus tard ils retournèrent par le cimetière et qu’ils virent d’autres arbres en grand nombre dont les riches fruits qui les couvraient faisaient presque rompre les branches, le maître d’école se livra à de nouveaux transports de reconnaissance. — Combien d’ennemis, s’écriat-il, ces fruits magnifiques ont-ils eu à vaincre avant d’atteindre une pareille grosseur! depuis
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la gelée tardive jusqu’à la chenille arpenteuse. Réjouis-toi avec moi, Émilie, vois un peu ces noix ! ces pommes de Forsdorf et de reinette, ces poires douces et fondantes ; ces prunes qui commencent à bleuir et qui doivent bientôt remplir notre dépense. Combien notre Dieu est bon et aimable !
— Voilà le fossoyeur qui creuse un trou pour Frédérique de Hauvel, interrompitÉmilie, en montrant de la main à son père la place où la terre était lancée d’un endroit profond.
— Elle aurait pu vivre encore, et se réjouir comme nous, dit le maître d’école, si elle n’avait pas provoqué la consomption à force de danser. Il est vrai que tôt ou tard, nous devons tous prendre ce même chemin ; mais malheur à celui qui peut se reprocher d’avoir lui-même avancé sa propre fin. Quelque jeune et florissante de santé que fût Frédérique, elle n’a pu cependant vivre jusqu’à la fin de la bâtisse de la nouvelle église, qui sera pour moi une joie
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suprême. Je sais bien que Notrc-Seigneur ne demeure pas seulement dans des temples construits parla main des hommes; mais c’est pourtant tout autre chose d'adorer Dieu dans un temple beau, vaste et clair que dans un bâtiment noir et mal construit qui menace à chaque instant de s’écrouler sur nos tètes. La voilà notre nouvelle église! comme elle brille dans la splendeur du matin. Bientôt disparaîtra le dernier échafaudage, et le clocher élancé lèvera vivement sa tête éblouissante dans l’air azuré. Je voudrais au moins vivre jusque-là.
— Et beaucoup, beaucoup d’années en plus, dit Emilie en prodiguant de tendres caresses à son père.
— Comme il plaira à Dieu ! répliqua Tautenheim avec résignation. J’ai déjà choisi mon lieu de repos : là- bas, dans le coin, près de ce beau sureau. 11 montra en même temps la place où se trouvaient les tombeaux des curés et des maîtres d’école. Ceux-là étaient surmon-
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tés de pierres portant le calice et la Bible ; ceux-ci étaient désignés seulement par des croix de bois sans abécédaire, baguette ni férule.
Au milieu du calme qui régnait en ce moment, la haie qui longeait le mur du cimetière s’agita tout à coup. L'œil pénétrant d’Émilie aperçut bientôt deux jeunes mains voulant du dehors prendre des cornouilles qui étaient dans le cimetière. Sur l’avertissement qu’elle donna à voix basse à son père, celui-ci s’approcha doucement pour confondre le voleur.
— Que dit le septième commandement ?
s’écria-t-il d’un ton- doctoral.
Ces paroles firent l’effet d’un fer rouge sur les doigts prêts à voler. Aussitôt ils renoncèrent à leur entreprise ; on entendit quelqu’un sauter du mur, et la tête entre les jambes le jeune voleur prit la fuite en toute hâte.
— Voilà encore un exemple qui montre, dit
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Tautenheim, que la crainte des hommes est plus forte que la crainte de Dieu. Lorsque le Dieu fort et vigilant se trouvait avec ses tables de la loi devant mon cornouiller, le voleur n’était pas effrayé ; tandis qu’au premier mot d’un être faible comme moi il a pris la fuite.
— Père, dit Émilie, qui s’était attachée à suivre des yeux le fuyard, c’était Charles Hieman. Je l’ai reconnu à sa jaquette à gros ramages.
— Oui, oui, répliqua le maître d’école, il faut que nos fruits aussi soient exposés à cette mauvaise engeance de voleurs avant que nous puissions les enfermer dans nos fruitière. Mais chaque paradis terrestre a son serpent, comme la rose a ses épines. Il n’y a que le paradis céleste qui soit exempt de toute amertume. Retournons chez nous maintenant, ma fille, et allons nous mettre joyeusement à notre œuvre.
Bientôt après la file générale des enfants réunis annonçait que l’école allait commencer.
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Dès que la leçon de religion lut terminée, on lit la lecture de la Bible.
— Continue, Betlig, dit le maître d’école à un garçon.
Celui-ci lut le trentième verset du dix-huitième psaume. « Car avec vous je puis terras- « ser les armées, et avec mon Dieu je puis sau- « ter par-dessus le mur. »
— Title rit, dirent quelques enfants en l’accusant.
— Pourquoi ? demanda Tautenheini.
— Charles Hieman m’a fait rire, dit en s’excusant le garçon accusé.
— Comment? continua le maître d’école.
— 11 se moquait, répliqua Title, du verset que Betlig vient de lire.
— 11 a aussi ajouté, s’écrièrent les voisins de Hieman : pourquoi pas plutôt sur le nouveau clocher?
— Hieman, dit le maître d’école d’un ton sérieux, tu es un garçon qui donne du scan-
Dli LA TOUR.
dale aux autres et à toi-même. Ne sais-tu pas de quoi Notre-Seigneur a menacé ceux qui scandaliseraient un de ces petits ? avant d’oser te moquer de ce verset de la Bible il faudrait d’abord savoir sa signification. Dans le temps où le psaume fut composé, les grandes villes seules étaient entourées de murs pour les mettre à l’abri des attaques ennemies. Sauter sur le mur, équivalait à prendre une ville fortifiée ; en d’autres termes, ce verset signifie qu’avec l’assistance de Dieu on peut venir à bout de choses difficileset en apparence impossibles. Il est vrai que quand un voleur veut sauter par-dessus le mur dans le dessein de se mettre en sûreté ou de voler,' en ce cas Dieu ne l’assiste point; car il ne protège que les hommes pieux qui marchent dans la bonne voie. Hieman, tu resteras une heure de plus après l’école, afin que tu puisses réfléchir en silence à la faute que tu as commise.
Le garçon ne répondit pas; mais il appuya
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sa tète sur le banc qui était devant lui et se mit à bouder.
Après un moment, le maître d’école s’écria :
— Hieman, ne veux-tu pas suivre la lecture des autres?
Hieman ne changea pas sa position inconvenante, et n’obéit nullement à l’injonction du maître d’école, qui, dans son légitime emportement, lui donna une légère tape.
— Hieman saigne du nez, s’écrièrent bientôt
les autres enfants.
— Alors, qu’il aille au puits, répliqua Tautcnheim.
Mais le garçon n’y alla pas et laissa à dessein couler le sang sur son tablier de toile.
Le maître d’école remarqua cela parfaitement et en devina l’intention.
11 ne s’était pas trompé. Le lendemain, le père du garçon se présenta a 1 école avec le tablier taché de sang. Il se plaignit rudement du traitement qu’avait subi son fils;
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— Monsieur, s’écria-t-il avec colère , quelle a donc été la faute de mon fils, pour que vous l’ayez châtié d’une manière si barbare? je ne permets pas qu’on frappe jusqu’au sang et qu’on estropie mon enfant. Je l’ai envoyé à l’école, et non pas à la boucherie. Savez-vous ce que c’est que d’élever un enfant? et il faudrait que je le visse périr par vos mains !
— Mon cher, répliqua Tautenheim avec calme, je ne traite pas mes disciples d’une manière barbare et je ne les estropie point. Je n’ai donné à votre fils qu’une légère tape, parce qu’il a été désobéissant et mutin. Mais ayant sa figure appuyée sur le banc, il est probable que son nez a frappé le bois. Puisque le garçon est pléthorique, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il saigne du nez. Cela, d’ailleurs, ne fait aucun mal et n’est point nuisible à sa santé.
Nonobstant cette explication, M. Hieman continua de vociférer, menaça le maître d’école de l’accuser auprès du curé; et si cela
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était infructueux , d’aller jusqu’au surintendant.
— Hieman, répliqua le maître d’école, il y a déjà trois ans que j’instruis votre fils; pendant tout ce temps, vous n’ètes pas venu une seule fois pour vous informer de sa conduite. Mais, quand vous avez voulu me quereller, vous avez su bien vite trouver ma maison. Cela est-il bien équitable?
— Ah ! répliqua l’autre, cela ne me regarde point. Je demeure là-bas à Folkersdorf, et il faut que je fasse de la musique de danse dans les auberges jusque bien avant dans la nuit. Ainsi, je n’ai pas le temps de faire le matin, le long chemin qui mène à l’école. D’ailleurs que serais-je venu faire ici? Je croyais que mon enfant étant à votre école, se trouvait dans de bonnes mains. Du reste, vous êtes cause de tout ceci. Pourquoi faites-vous lire dans votre école des bêtises à faire rire les enfants?
— Comment ! répliqua le maître d’école tout
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effrayé, les psaumes éternels sont des riens et la Bible contient des bêtises ?
— Je ne désavoue pas, répliqua le musicien impie, qu’il n’y ait pas dans la Bible beaucoup de choses absurdes et superstitieuses.
Le maître d’école ouvrit la porte avec colère.
— Hieman, dit-il, je vous prie de quitter de suite ma maison, car je crains que les murs ne s’écroulent et ne nous écrasent par la présence d’un blasphémateur de la parole divine. Puisse le Seigneur vous éclairer !
Hieman s’en alla en l’accablant d’injures, et le maître d’école dit avec tristesse à sa femme :
— N’ai-je pas raison, quand je dis qu’un seul homme méchant peut faire plus de mal que cent hommes bons ne peuvent nous faire de bien! A quoi me servira que tous les parents de mes écoliers soient contents de moi, si cet ingrat s’avise d’aller ternir ma réputation . Demain , on doit mettre la boule à la nouvelle tour : ainsi
la bâtisse sera finie. Les discours pour cette soin.
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lennité sont déjà préparés, étudiés, appris par cœur; les cantiques sont répétés; les convives invités; mais c’en est fait de ma joie.
La bonne dame s’efforça vainement d’inspirer des pensées plus riantes à son époux. Il demeura tout abattu.
Le soir du même jour, la femme du musicien entra dans la demeure du maitre d’école. Elle avait l’air triste et sgs yeux étaient rouges de pleurs. Après avoir salué M. Tautenheim, elle dit tout attendrie : — Ah! mon cher monsieur, mon mari est vraiment bien coupable. Imaginez-vous que demain il veut vous faire un esclandre en présence de la communauté, du pasteur et de tous ceux qui assisteront à la cérémonie. Tous mes efforts pour l’en dissuader ont été inutiles. Il a même concerté avec Gmndmann qui ne vaut pas plus que lui, de battre demain pour la solennité le tambour à sa place. Puis il veut se plaindre de vous et présenter en même temps le tablier ensanglanté de
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mon mauvais garçon. J’ai voulu vous le faire savoir, pour que vous puissiez agir en conséquence.
— Il faut bien que j’accepte cet outrage , répliqua le maître d’école avec assez d’assurance, mais non cependant sans être devenu pâle. Du reste, je suis bien aise que vous paraissiez avoir meilleure opinion de moi que votre mari, et je vous remercie de votre attention.
La femme s’éloigna ; mais le maître d’école se sentit suffoqué chez lui. Il alla au grand air et s’achemina vers le cimetière d’où il aperçut la nouvelle église. Dans l’accablement de ses sens, il s’assit sur une pierre renversée et fixa ses yeux sur le clocher entouré jusqu’au sommet d’un échafaudage qui le recouvrait encore.
— Jour de joie, dit en soupirant Tautenheim, comme tu t’es vite changé en tristesse ! Comment cela? pour une simple tape. Elle peut me mener au tombeau. Je voudrais y être déjà; car alors je ne serais pas troublé par ces méchants.
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Ah ! comme la moindre circonstance peut détruire souvent le bonheur terrestre que nous avons rêvé ! 11 n’est qu’écume et vanité. Que me servira de raconter comment la chose s’est passée? On penche plutôt à croire le mal que le bien. Et puis la honte de jouer aux yeux de tous le rôle d’accusé! Oh! que je voudrais entrer dans les sentiments de saint Paul. Je préférerais mourir que de voir ternir ma réputation pai* quelqu’un. Depuis les nombreuses années que j’exerce mes fonctions, jamais un pareil affront ne m’a été fait. Ah! cela est bien douloureux.
Le crépuscule qui tombait fit enfin rentrer ce pauvre affligé dans sa demeure. Le soir ne le cédait en rien au malin pour la beauté et la sérénité . Il le surpassait même à quelques égards. Toute la nature était pour ainsi dire devenue un temple, et dans la voûte azurée planaient des nuages dorés semblables à de brillants chérubins. Les buissons fleuris répandaient leurs
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parfums odorants ; l’insecte grésillonnait dans l’air son hymne au Créateur ; l’étoile du soir étincelait sur le dôme élevé comme une lampe éternelle, et les fleurs de la prairie penchaient avec adoration leurs têtes vers la contrée où, quelques minutes avant, brillait le maître-autel étincelant, le soleil à son déclin.
Émilie, la fdle du maître d’école, remplissait les fonctions de sacristain, et sonnait sur le nouveau clocher pour la grande fête qui se préparait; mais Tautenheim, autrefois si accessible à tout ce qui est beau et sublime, ne voyait et n’entendait rien de ce que nous avons décrit. Courbé sous la souffrance, il rentra chez lui tout à fait découragé. Tel un coupable, poursuivi par sa mauvaise conscience, ne se sentirait pas heureux même dans le paradis céleste. Afin de se distraire de son mieux, le maître d’école se rendit dans son cabinet d’étude et parcourut encore une fois le discours qu’il devait prononcer le lendemain.
LA BÉNÉDICTION
En attendant, madame Tautenheim, en épouse fidèle, qui doit partager avec son epoux la joie et la souffrance, n’était pas restée oisive. Elle avait communiqué l’affaire au pasteur, et lui avait demandé son assistance, ce que ledigne pasteur avait promis d’accorder.
Le maître d’école, dévoré par son inquiétude intérieure, se trouvait encore dans son cabinet lorsque tout à coup à travers le calme de la soirée, un chant solennel produit par de nombreuses voix se fit entendre sous ses fenêtres. C’était le quatorzième verset du cent quatrevingt-dix-neuvième cantique du livre de prières de Dresde, qui, avec son bel air, parlait en ces termes au cœur du maître d’école découragé :
Si du méchant la parole homicide,
Flétrit mon nom et ternit mon honneur,
Je me résigne cl pardonne au perfide,
Pour obéir à la voix du Seigneur.
Le maître d’école était profondément ému.
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11 se leva en sursaut et s’approcha de la fenêtre à travers laquelle il aperçut une grande foule de villageois, composée d’hommes, de femmes et d’enfants.
— Je vous remercie, mes enfants.
C’est tout ce que Tautenheim put proférer au milieu des sanglots.
— Vive notre maître d’école, vive ! vive !
s’écria la foule d’en bas.
— Qu’il s’avise de venir, Hieman ! s’écria un homme de la foule.
‘ — Nous allons bien lui faire rentrer sa langue de vipère, dit un autre.
— Son dos va être changé en tambour, ajouta un troisième.
— Oh ! j’ai une couple de battants qui peuvent frapper longtemps, dit un quatrième en montrant des poings énormes,
— M. le pasteur sait tout, s’écrièrent d’au-* très; — c’est lui qui nous envoie ici et qui nous a dit de chanter le verset.
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— Que Dieu le bénisse et vous récompense aussi, mes enfants, répondit le maître d’école; vous m’avez fait une joie inexprimable. Mais tâchons aussi d’agir comme le porte ce beau cantique. Que le Seigneur soit avec vous ! qu'il vous donne une nuit tranquille, et demain à nous tous un jour joyeux.
— Bonne nuit! M. le maître d’école, bonne
nuit ! Après ce cri la foule se dispersa.
— Comme le bon Dieu sait tourner le mal en bien ! se dit le maître d’école en rentrant dans sa chambre avec satisfaction. Jamais je n’aurais eu celte joie, si Hieman n’avait songé à me faire du mal .
Le jour solennel parut. Longtemps avant l'heure lixéc, tous les habitants s’étaient présentés vêtus de leurs habits de fête devant la nouvelle maison de Dieu. Une large allée formée de branches de sapin et bordée par les jeunes gens du village, conduisait vers la tour, qui, ce jour-là, devait recevoir son dernier
DE LA TOUR
ornement. Aux cris de joie de tous les assistants on apporta celte houle de la ville, sur uue voiture bien décorée. Les deux hémisphères dorés du globe éblouissant ressemblaient à deux grands tambours, et pouvaient bien tenir deux boisseaux de blé. Pendant qu’on soulevait la boule de la voiture, et qu’on la portait dans l’allée verte et parsemée de fleurs, la jeunesse entonnait un cantique approprié à la cérémonie. Il en fut de même lorsque* après deux discours du pasteur et du maître d’école, on y eut enfermé des médailles et une relation authentique, et que le fondeur en eut soudé les deux moitiés. Tous, jeunes et vieux, chantèrent en chœur une hymne et un cantique d’action de grâces, lorsqu’on tira la boule sur l’échafaudage. Le maître d’école, poète de circonstance, avait composé le cantique, l'avait mis en musique et l’avait fait répéter par ses écoliers, pour cette fête. Tout allaita souhait.
Les musiciens ne manquèrent pas à leur tour
LA BÉNÉDICTION
de monter sur la plate-forme avec leurs instruments. Ils s’étaient dirigés par l’intérieur du clocher et se trouvaient déjà sur l’échafaudage le plus élevé qui, grâce à de nombreux étais, avait été changé en un bon plancher. Lorsque Hieman passa avec les tambours lançant au maître d’école des regards haineux et méchants, plus d’une main se crispa et se leva avec menace contre lui ; mais ensuite, il fut oublié au milieu de la solennité.
M. le pasteur et le maître d’école qui craignirent d’avoir le vertige, n’avaient pu se décider à monter l’échafaudage, qui, d’aucun côté, n’était muni d’une balustrade. Ainsi, ils étaient restés en bas, et un jeune cultivateur s’était chargé de prononcer le discours du haut du clocher. Il y avait en haüt tant de monde* qu’à peine pouvait-on s’y tenir debout* Emilie elle-même avait eu le courage d’y monter, pour voir le coup d’œil ravissant que présentait d’en bas la foule variée.
DE LA TOI R
Hieman avait placé ses tambours tout près du bord de l’échafaudage. 11 se tenait agenouillé tenant les baguettes et prêt à les faire rouler.
Le globe avait été placé et affermi. L’orateur parlait à la communauté réunie en bas. Il remerciait Dieu d'avoir si visiblement favorisé de sa gracieuse protection la construction, commencée depuis longtemps; il rappelait que pas un seul ouvrier n’v avait perdu la vie ou un de ses membres. Il louait l’empressement des habitants pour avoir contribué de leur mieux aux frais de l’édifice et s’être chargés avec zèle d’un tel surcroît de dépense. 11 implora Dieu pour que le nouveau temple conservât et augmentât le bonheur dans la communauté, et il termina par ces paroles : Rendons grâce à l’Église, cette sainte mère qui a protégé l’œuvre de son concours, et félicitons aussi M. l’architecte ainsi que tous ceux qui y ont coopéré.
Vivat!
— Écoutez, Bruckner, dit Hieman à son
LA BÉNÉDICTION
voisin le tromboniste, au nez couperosé, quand vous sonnerez la fanfare, moi, je ferai un roulement à briser le tympan. Après cela, je veux mater le maître d’école. Il avait dit la vérité. Le maître, en effet, eut un trouble effroyable. Car lorsque tous les assistants allaient réunir leurs voix au joyeux vivat, que les trompettes retentissaient, que les tambours roulaient, et que ceux d’en haut agitaient en l’air leurs chapeaux, voilà que tout à coup les planches de l’échafaudage craquèrent et s’écroulèrent avec fracas. Des cris lamentables retentirent d’en haut, et furent répétés par mille voix.
Les tambours tombèrent avec un bruit affreux ; une nuée de bonnets et de chapeaux les suivit; on voyait des jambes saillir sur le plancher ; un homme avec la moitié delà partie supérieure de son corps suspendu sur la profondeur. Alors tous les regards se détournèrent avec frayeur, pour ne pas voir ce spectable horrible.
DE LA TOUR
Taulenheim était tombé sur ses genoux. « Ma fille ! » soupirait-il de ses lèvres tremblantes. Sa tête se penchait épuisée sur sa poitrine haletante de frayeur.
Un silence mortel avait suivi l’effroyable fracas des poutres écroulées. Aucun cri de douleur ne traversait plus les airs. Il était probable que les gens qui étaient tombés avec l’échafaud avaient trouvé tous la mort. Alors enfin . . . écoutez ! un bruit sourd et vague frappe l’oreille du haut du bâtiment. On entend un bruit de gens qui se pressent et qui se poussent.
Les regards baissés et craintifs n’osent se porter vers la tour. On n’ose croire au salut de tant d’infortunés. O père miséricordieux !...
Semblable à un nid d’hirondelle, le plancher est suspendu autour du sommet à une hauteur qui faisait tourner la tête; il est supporté seulement par quelques poutres, qui s’étayaient encore comme par miracle. A la vérité, ces poutres mêmes s’étaient fort inclinées , lorsque la
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chute subite de leur support était arrivée, en sorte que la plate-forme penchait tout d’un côté et suspendait ceux qui se trouvaient dessus au bord du précipice. Mais la même circonstance qui, sans doute, avait amené la catastrophe , c’est-à-dire, le trop grand nombre de personnes, était aussi devenue cause qu’aucun n’était tombé en bas. Car à l’instant où l’échafaudage s’écroulait, tous ceux qui se trouvaient dessus, s 'étaient renversés en arrière, ils s’étaient préservés les uns les autres de la chute affreuse, par la pesanteur de leurs corps, et parce qu’ils s’étaient retenus réciproquement. Hieman avait failli suivre ses tambours; mais Bruckner et la fille du maître d’école l’avaient retenu sur le plancher dans le moment le plus critique.
On conçoit avec quelle précipitation ils quittèrent cette place périlleuse et s’efforcèrent de se sauver sur le toit de l'église.
Quand le dernier eut disparu d’en haut, l’œil du spectateur se tourna calme sur la terre. Ici,
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non plus, les poutres qui étaient tombées n’avaient blessé personne, tous les assistants s’étant éloignés à quelque distance du clocher, pour mieux voir ceux qui s’y trouvaient.
Les fortes cordes d’écorce, qui avaient lié les poutres de l’échafaudage, s’étaient gâtées par l’action du temps pendant la longue bâtisse, et s’étaient brisées par l’ébranlement et par le poids.
Dans l’instant qui suivit, on vit sortir précipitamment de la tour ceux qui avaient échappé à la mort, la figure pâle, haletant, tremblant de tous leurs membres, mais la joie dans les yeux.
La fille se jeta au cou de son père, l’ami aux bras de son ami ; des personnes, celles même qui 11e se connaissaient pas, devinrent frères ; des ennemis devinrent amis.
Mais à travers la foule transportée, Hieman se fraya un chemin vers le maître d’école. Arrivé près de lui , il se jota à ses genoux ,
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saisit sa main et l’arrosant de ses larmes et la baisant, il s’écria avec des sanglots étouffés : «Oui, oui ! il n’est que trop sûr, avec mon Dieu je puis sauter par-dessus le mur. O pécheur ou blasphémateur de la parole divine que j’étais! Pardon, M. Tautenheim, je veux me corriger, je veux devenir un autre homme et je serai plus religieux! Et quant à mon méchant garçon, je le tanserai d’importance, s’il s’avisait à l’avenir de vouloir vous accuser auprèsdemoi. Ce tablier ensanglanté que j’ai apporté pour vous accuser, me sera un souvenir éternel de ma grande faute. Pardonnez-moi encore cette fois-ci ! »
Le maître d’école, plein d’indulgence, attira sur son cœur cet ennemi maintenant si contrit.
— Le Seigneur a bien fait tout, dit-il avec émotion : bénissons notre Seigneur.
Puis il chanta à haute voix :
« Maintenant, rendez grâce à Dieu...»
Et la foule de ses mille voix et versant des
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larmçs d’attendrissement, s’unit au chant de l’hymne sublime. Certes, souvent la terre a entendu ces accents de reconnaissance, mais jamais avec une telle dévotion et avec tant d’enthousiasme. Et le ciel azuré envova les
louanges vers celui qui avait regardé ses enfants avec bonté et qui leur avait témoigné sa clémence.