L ENFANT PERDU
Ernest, le fils du juge du village,, à peine âgé de onze ans, se sentant déjà aussi malgré sa jeunesse du vif-argent dans les jambes, ne tarda pas à venir là où retentissaient des sons séduisants. Quoique la tradition du genre humain ne nous dise point que notre mère commune se soit livrée au plaisir de la danse, on est certes tenté de le supposer, quand on voit que cette passion est innée presque sans aucune exception chez toutes les filles d’Eve. Pour preuve de cette assertion on aurait pu citer aussi la petite sœur d’Ernest, qui n’étant pas âgée de plus de trois ans, pâle et délicate enfant, avait néanmoins suivi son frère pour prendre part comme lui au plaisir de la ronde et de la bourrée, qui a déjà flétri mainte fleur de jeunesse pour la faire descendre au tombeau avant l’àge.
Lorsque Ernest en tournant la tête aperçut sa sœur, il la rudoya avec impatience. — Que viens-tu faire ici? va-t’en au plus vite! nous
l’enfant perdu.
n’avons que faire de toi : tu n’es bonne qu’à nous embarrasser !
Avec ces rudes paroles il ramena la petite Wilhelmine jusqu’à la porte de la cour. Elle s’arrêta un moment avec tristesse et regarda les fenêtres illuminées du rez-de-chaussée où retentissaient le vacarme joyeux des enfants et les sons séduisants du violon. Puis obéissant à l’ordre de son frère elle s’éloigna. La porte extérieure qui conduisait par le chemin le plus court à la demeure de ses parents était fermée, et une seconde issue s’ouvrait sur un sentier escarpé et rempli de neige. Wilhelmine n’osa s’y hasarder, et se prit à chercher un endroit plus commode pour passer.
Mais ayant gagné la fin du sentier, elle promena ses yeux pour reconnaître les maisons qui lui étaient familières; celles-ci avaient tout à fait disparu avec le village. Ainsi elle se trouvait en pleine campagne et surprise par le crépuscule qui était tombé. Elle ne rencontra
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personne qui pût lui indiquer son chemin. Alors elle se troubla. Si l'on étudie les petits enfants on remarquera qu’une âme jeune et en proie à l’anxiété ne songe jamais à retourner sur le chemin une fois pris, mais qu’au contraire, incapable de tout bon jugement elle avance toujours davantage. — Et les grandes personnes ne le font-elles pas aussi, quand elles sont entrées dans la voie de perdition ! — Wilhelmine, au lieu de retourner, accéléra plutôt sa marche, poussant des cris et versant des larmes douloureuses, qui augmentaient sans cesse.
— O mère ! mère ! disait-elle en se lamentant; mais personne ne l’entendit, personne ne lui répondit. Seulement la tempête l’entourait de son hurlement horrible et lugubre, et des tourbillons de neige et des trombes d’eau l’inondaient. Ses cheveux blonds qu’aucune coiffure n’abritait dégouttaient de la pluie qui se mêlait à ses larmes. Elle ne s’en tourmenta point. Un soulier après l’autre demeura enfoncé dans
l’enfant perdu.
l’argile tenace et boueuse. Elle n’en fit pas la remarque. Sans se donner de relâche, elle continua sa course marchant seulement avec ses bas. Sa tête semblait fondre en larmes. Elle était si fatiguée que ses forces défaillirent. Hélas! il n’y avait nulle part un endroit doux et abrité pour se reposer, pas même une pierre sèche ! Parfois l’épuisement où elle se trouvait la forçait de s’accroupir là sur la terre mouillée et glacée ; mais bientôt l’anxiété, la peur, et le froid qui gagnait toujours ses pieds, et qui était d’autant plus insupportable que son corps était échauffé par la course, la remettaient bientôt en mouvement. En cachant ses petites mains engourdis sous son tablier mouillé, elle avança toujours de plus en plus jusqu’à ce qu’enfin l’infortunée disparût sans laisser de trace dans l’épaisseur de la nuit, semblable à une feuille sèche qu’aurait emportée le vent.
11 arrive souvent que la joie et la tristesse, les satisfactions de la vie et les agonies mortel-