CHAPITRE II
I/Oral«on rnnèbro.
— Finis-en donc, mon ami, dépèche-toi de partir , disait la femme du maître d’école Wendler à son mari, qui, en grande toilette, se tenait au milieu de la chambre, un journal à la main. Voilà déjà quelques minutes que trois heures ont sonné.
— De suite, chère enfant, répondit Wendler distrait, et il continua sa lecture.
Kilian venait de se montrer au dehors dans le vestibule, afin de chercher dans le lieu où on la déposait, la croix fixée à une longue tige. Il se montra alors sur le seuil de la porte.
— Monsieur le maître d’école, monsieur, dit-il d’un ton pressant, on n’attend plus que vous à la maison mortuaire. Le révérend M. Gerlaeh est déjà là.
— J’arrive, j’arrive, répéta Wendler, et il continua sa lecture.
l'oraison funèbre.
Kilian, qui brûlait d’impatience et trouvait le temps d’autant plus long, s’écria :
— Voilà là-bas, le Fritz des Gundermann, qui vient vous chercher. Et il étendit la main du coté de la rue.
— Je pars, repartit Wendler, en faisant un [tas en avant, sans détacher toutefois ses regards de son journal. Apprends, ma chère femme, et toi aussi, Kilian, ainsi que ton ami Fritz, apprenez donc que le duc Ferdinand de Brunswick a capturé aux Français huit cents chariots chargés de farine et quatre mille chevaux, et qu’ensuite il les a battus d’une manière complète près de Billingshausen, avec des forces bien inférieures. Ils ont perdu dans cette affaire cinq mille hommes, tant morts que blessés ou prisonniers.
— Avec ses gazettes il oublie tout le reste, interrompit sa femme en se tournant d’abord vers ses garçons, puis ensuite, s’adressant à haute voix à son mari :
— Mais, mon ami, lui cria-t-elle, songe doue que les enfants de l'école, que les invités, que
LKS DADAS .
mémo M. le pasteur t'attendent avec impatience. Ne veux-tu donc pas donner un meilleur exemple, bon Dieu ! qu’est-ce que les affaires de la guerre peuvent donc te faire?
Le maître d’école arracha enfin ses yeux du journal, et les dirigea vers sa femme d’un air menaçant.
— Marthe ! Marthe ! lui dit-il, ce que tu disais là était-ce sérieux? Et la guerre actuelle ne nous intéresse-t-elle pas par hasard? Un cœur prussien ne bat-il pas dans ta poitrine? Notre fils, notre brave Michel ne combat-il pas sous les drapeaux prussiens? La destinée de ta patrie te présente-t-elle moins d’intérêt que tes poules, tes canards et tes oies? Allons-nous ainsi oublier les vivants pour les morts? O Marthe ! je ne te reconnais plus!
— Tout serait autrement et n’en n’irait pas plus mal, lui répondit sa femme avec reproche, si au lieu d’un temple tout simple nous avions une église avec une tour et des cloches. Alors leurs sons éclatants te rappelleraient mieux que nos faibles voix que tu dois aller à un enterre-
l’oraison funèbre.
ment. Ah ! le carillon , le beau carillon que nous avions dans ma ville natale ! Quand je songe qu’on m’enterrera ici un jour sans le son des cloches, j’en ai mal au cœur, et l’idée de la mort m’apparaît encore plus désagréable.
— Si, et il n’y a pas à en douter, repartit Wendler, si notre roi sort victorieux de la lutte, si la Silésie reste à la Prusse, alors ton souhait peut facilement être accompli. N’ avons-nous pas déjà, depuis que nous sommes devenus Prussiens, obtenu un temple et la liberté du culte? Voilà pourquoi notre devoir le plus saint est de prendre une part, et des plus vives encore, à tout ce qui concerne notre pays en ce moment.
— Après l’enterrement tu pourras lire autant et aussi longtemps que tu voudras, lui répondit sa femme. Mais maintenant va où ton devoir t’appelle.
Ce disant elle poussa presque de force son mari dehors. Celui-ci continua encore sa lecture tout en marchant, et mit seulement la gazette dans sa poche lorsqu’il se trouva devant la maison mortuaire.