I-ES DADAS
Le deuil se mit en rang. Kilian marchait en tète, portant la longue croix. Puis venaient les enfants de l’école deux par deux ; derrière eux le pasteur et le maître d’école, puis le corps et les porteurs ; et le cortège se terminait par les parents et les amis de la défunte. Ils étaient tous ainsi prêts à se mettre en mouvement, et cependant personne ne bougeait; seulement toutes les tètes se tournaient à droite et à gauche, et de chaque bouche on entendait sortir ces mots : Où est-il, où reste-t-il donc?
On voulait parler du fils unique, de l’héritier de la défunte, le chasseur du baron , Matthias Cappel. Comment, disaient les assistants blessés, Matthias ne voudrait-il pas, ou tout au moins ne devrait-il pas donner à sa mère cette dernière preuve de respect filial? Ici encore le service du maître terrestre avant le culte de Dieu !
Le maître d’école, chargé de diriger la cérémonie, ouvrit une large bouche et se mit à crier à haute voix: Attends, je m’en vais me conformer .à tes aises! Et le cortège se mit en marche.
A quelques pas du cimetière, un homme,
l’oraison funèbre.
jeune encore, élancé, paraissant âgé d’environ vingt-huit ans, qui cherchait à rattraper le cortège à grands pas, prit sa place immédiatement derrière le cercueil. Il portait un habit de chasse vert, richement galonné de tresses d’argent; à son côté pendait un couteau de chasse étincelant, et un chapeau à plumes était sur sa tête. Son chapeau et son bras gauche étaient entourés d’un large crêpe noir. Sa figure, d’un aspect agréable et avenant, portait les traces d’un genre de vie irrégulier et vicieux. Son visage était ridé, son teint blême. La présence de ce personnage parut égayer visiblement ceux qui suivaient le cercueil. Tous ceux qui marchaient devant ne remarquèrent cette hilarité qu’au moment où tout le cortège se fut rangé autour de la fosse ouverte.
Quand le cercueil fut descendu dans la terre, au milieu des chants de deuil des assistants, un silence général s’établit, et le pasteur, après avoir pris place sur un amas de terre un peu élevé, commença son oraison funèbre d’une voix perçante :
« Elle est morte notre sœur aimée, Jeanne- Rosine Cappel, née Schlukwerder de Miihlhausen près Landshut, à l’àge de 62 ans et après un veuvage de quatorze années ! De sept enfants il ne lui restait qu'un fds, qui n’a pas même eu le bonheur si précieux pour un enfant d’assister sa mère dans la lutte pénible de l’agonie, d’essuyer sur son front déjà pâle la sueur glacée de la mort, de recevoir sa dernière poignée de main et de fermer ses paupières à demi éteintes. La défunte était une chrétienne croyante, pieuse, une voisine paisible, une mère attentive, et cette réputation qu’elle laisse après elle est plus précieuse que celle d’ici-bas. Elle menait une existence pénible. Semblable à la chenille, elle vivait presque entièrement de choux et de grains. Les viandes ne paraissaient que rarement sur la table de la veuve ; mais les soucis et les larmes du désespoir y prenaient souvent place. La voilà étendue dans une bière sans ornement, telle que la chrysalide qui a filé sa toile pour un long sommeil, et qui s’est retirée dans une enveloppe impénétrable
l’oraison funèbre.
pour y subir une métamorphose merveilleuse.
« Mes chers frères, il est beaucoup de gens dont les cercueils ont été faits avec des bois précieux et ont été ornés de poignées*et d’ornements d’étain, je dirai plus, d’argent et même d’or. Mais de même que les chrysalides qui sont pourvues de petits boutons et de petits anneaux aussi étincelants que l’or et l’argent , ne produisent, la plupart du temps, que des papillons communs et sans valeur aucune, de même dans l’autre vie, les riches seront obligés de se placer derrière et de laisser passer les pauvres avant eux. Notre sœur Cappel possédait la hutte la plus misérable du village. Cette hutte menaçait toujours de s’écrouler sur sa tête et elle a échangé maintenant cette humble demeure contre une habitation composée seulement de trois planches. Toutefois, de même que le papillon brise sa coque et s’élève dans les airs, plein de charmes et de splendeur, de même, le corps de la pauvre veuve, rongé par les vers, abandonnera la tombe ténébreuse et s’élèvera plein de jeunesse vers le ciel, où viendront l’accueil-
lir des joies éternelles et les félicités d’une vie spirituelle. Quelle consolation pour nous à qui les pierres et les croix du tombeau crient, dans un majestueux silence, il est vrai, mais cependant bien fort : Pensez, ô hommes, pensez à votre fin. Hélas ! tous tant que nous sommes, nous n’avons que trop besoin de consolation. Si je n’aperçois dans cette assemblée que des hommes déjà mûrs, que des vieillards courbés par l’àge, que de faibles enfants, que des femmes et des jeunes filles, c’est que nos chers enfants, nos frères, nos hommes dans la vigueur de l'âge, ont été obligés de partir pour la guerre. Pendant que nous sommes ici en paix dans le cimetière, nos fils combattent, versent leur sang et meurent pour le roi et la patrie. Mes amis, au-dessus de notre tombe s’élève une verdoyante colline, le lilas y secoue ses branches parfumées, le rosier y déploie ses fleurs que l’amitié nous a plantées; mais hélas ! qui de nous peut savoir où nos lils, partis pour la guerre, pourront enfin reposer leur tète ensanglantée après une mort cruelle et violente?
l’oraison funèbre.
Peut-être des chiens rongent-ils leurs chairs, peut-être leurs ossements privés de sépulture blanchissent-ils au soleil. Cependant, consolezvous, mes fidèles assistants. Eux aussi, ils s’élèveront vers les régions éternelles, eux qui sont morts pour remplir un devoir sacré. N’estil pas incomparablement plus glorieux de se dévouer pour le roi et la patrie que d’aller gagner à la danse une maladie de poitrine ou d’être frappé d’apoplexie au milieu de l’ivresse, et de périr ainsi par où l’on a péché ? Que restera-t-il un jour de nous tous sur la terre?
Rien autre chose qu’une réputation d’honneur ou de honte , une bonne ou une mauvaise renommée. C’est dans cette intention que nous disons : « Que mon cœur regarde toujours vers le ciel, qu’il me dégoûte des plaisirs du monde, que dans ce tourbillon terrestre l’Éternité soit toujours présente à ma pensée ; mon Dieu, je vous en supplie , par le sang du Christ , faites que notre fin soit bonne. Ainsi soit-il ! »
Les chants recommencèrent et la cérémonie terminée, la foule se dispersa. Le fils de la dé-
funte se retira aussi sans avoir remercié tous les assistants autrement que par quelques paroles insignifiantes.
Les personnes qui se trouvaient «à côté du chasseur avaient remarqué qu’au moment où il avait été question des devoirs d’un fils, un nuage avait paru sur son front et que son visage s’était rembruni lorsque le pasteur avait parlé de la danse. Ces remarques ayant été rapportées au pasteur : — Je crois, dit celui-ci, que j’ai été encore trop doux à l’égard de Matthias et que j’aurais dû tonner contre le pécheur avec plus de violence.
Le cimetière s’était désempli, le maitre d’école tout seul était assis sur un petit tertre et lisait son journal qu’il avait tiré de sa poche, tout en soufflant les fleurs des lilas qui tombaient sur son papier. Gerlach retourna vers sa demeure. Lorsqu’il fut arrivé à son jardin, il aperçut sa sœur, les pieds nus, la robe proprement relevée, occupée à arroser des pièces de toile étendues pour les faire blanchir.
— Toujours assidue, chère Bénigne, com-
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mença Gerlach d’un air aimable et avec une douceur inaccoutumée.
— Il le faut bien, lui répondit celle-ci sur un ton tout aussi affectueux, puisque Emilie et Cordula t’avaient accompagné au cimetière.
— Tu es une soigneuse ménagère , ajouta Gerlach ; toujours au travail, ne reculant devant aucun ouvrage.
— Aussi j’arrive à quelque chose, lui répondit-elle, et j’en éprouve un vif plaisir. Fais-moi l’amitié, Christian, de toucher cette toile; tu verras comme elle est serrée et solide, comme chaque fil est égal à l’autre. Quand une foiselle aura tout à fait blanchi, uue princesse pourrait s’en revêtir sans déshonneur.
Et les yeux de Bénigne brillaient d’une joie intérieure.
Gerlach examina le tissu, en loua la finesse, et lui dit :
— Que de mains, que de travail il a fallu avant que cette pièce de toile ne soit sortie blanche des tiges vertes du lin !
— Mes fdles l’ont filée à elles seules, l’hiver
dernier, lui répondit sa sœur; aussi c’est à elles seules que je destine la toile qui en a été le produit. Oui, mon cher Christian, si de temps en temps je ne songeais pas à la dot de mes tilles, cela irait mal pour elles. J’espère qu’elles m’en sauront encore gré après ma mort lorsqu’elles verront la belle provision de linge que je leur ai préparée. La toile vaut mieux que de l’argent comptant, et du linge blanc est une chose indispensable pour la santé du corps. Aussi quand moirtils Henri reviendra tout eu guenilles de la guerre, il sera pénétré de joie en trouvant les chemises et les camisoles neuves qui l’attendent.
— Puisse le ciel nous accorder à tous deux un pareil bonheur, dit le pasteur avec émotion, mais il v a un emploi que je n’aimerais pas faire de ton linge.
— Eh! qu’est-ce donc? demanda Bénigne avec intérêt.
— De la charpie, lui répondit Gerlack.
— Je ne donnerai jamais mon linge pour cela ! s’écria sa sœur.
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— Pas même, lui demanda Gerlach,si Henri en avait besoin?
— Quelle question! répondit-elle d’un air blessé. ,
— Dieu nous préserve d’une semblable nécessité! dit Gerlach, et il entra dans la maison. Chemin faisant il se disait à lui-même : Le dada de ma sœur est certainement aussi innocent que le mien. Chacun de nous par hasard aurait-il son dada ?