CHAPITRE III
La Promenade.
Ce serait assurément une très-bonne chose si chaque homme tentait souvent une épreuve sur lui-même. Alors nous reconnaîtrions bien plus facilement nos défauts et nos faiblesses, et nous serions mieux en état de nous en corriger. Les paroles de reproches que lui avait adressées sa sœur amenèrent le pasteur à un essai de ce genre, et il en résulta que Gerlach,
vers le soir, enleva ses deux nièces âgées de 15 et de 1 3 ans, au rouet où les tenait attachées le dada de leur mère, afin de leur faire faire une promenade au grand air.
Émilie et Cordula, toutes joyeuses d’une attention assez rare pour elles, se pendirent l’une et l’autre aux bras de leur oncle, et celui-ci, entouré de ces deux charmantes personnes, dut s’avouer qu’elles étaient bien dignes d’être préférées à tous les papillons et insectes du monde. En même temps il se disait aussi, qu’il ne devait pas attendre, en sa qualité de berger vigilant, que son troupeau réclamât ses soins, mais qu’il devait aller offrir lui-même ses propres services. En conséquence, il entra dans la première maison qui se présenta devant lui. C’était là qu’habitait Kilian Winkler; sa mère, robuste paysanne, était alorsdans l’étable, occupée à soigner sa vache.
— Bonsoir, voisine! lui dit leq)asteur d’un ton amical ; il faut bien que je vienne une fois voir ici comment cela va chez vous et chez les vôtres.
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— Hélas ! répondit la paysanne, cela pourrait mieux aller. Mon mari garde le lit depuis Pâques, par suite de sa tumeur, et j’ai tant d’ouvrage que j’y succomberai, tant je suis faible.
— Et vos enfants, où sont-ils? Ne vousallégent-ils pas la besogne suivant leurs forces?
— C’est ce qu’ils font, répondit-elle, à l’exception de l’aîné, de Kilian. Riquette et Dorothée sont sorties pour aller couper du trèfle, Dieudonné est dans la chambre où il berce mon petit Dietrich , afin que le lutin ne tombe pas dehors. Mais Kilian, qui pourrait me rendre les plus grands services, ne se fait voir à la maison que pour boire, manger et dormir.
— Ta ! ta ! c’est ce que je n’aurais pas cru de ce garçon. Comment se fait-il qu’il se néglige ainsi?
— Ne me le prenez pas en mal , monsieur le pasteur, si je vous parle à cœur ouvert, dit la paysanne. Mon garçon rejette tout sur votre compte. Chaque fois que je m’en prends à lui : « Il m’a bien fallu attraper pour monsieur le pasteur toutes sortes de papillons et d’insectes,» se met-il à crier, lorsqu’il rentre à la nuit tom-
bante, ou lorsque voyant ses habits tout déchirés, je veux lui allonger une tape. Que'piiisje faire alors, sinon de le laisser courir ?
— O l’abominable mensonge! s’écria le pasleur irrité. J’ai dit à ces enfants qu’ils devaient me rapporter les chenilles, chrysalides, papillons, insectes, qu’ils attraperaient par hasard ou en passant.
— Je vous crois en tout point, monsieur le pasteur, répliqua la paysanne, et bien des fois déjà j’ai pensé que Kilian voulait abriter son dada sous votre responsabilité. Ce garçon n-’a pas son pareil dans le village pour dénicher les jeunes couvées. Il possède une quantité d’œufs d’oiseaux qu'il a percés et vidés; il a toujours, à la maison, une demi-douzaine de petits oiseaux, sur lesquels on risque de marcher à chaque pas. Que je le gronde pour cela, alors il me répond : «Maman, pourquoi vous fâcher? Monsieur le pasteur trouve son plaisir à des bêtes à quatre ailes, et moi je trouve le mien à des bêtes à deux ailes ; si monsieur le pasteur n’est pas coupable, je ne le suis pas non plus. »
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— Ah ! dit Gerlach, je vais vous remettre le gaillard à la raison, et lui démontrer l’immense différence qui existe entre son dada et le mien. Pour le moment je veux voir votre mari; ne vous dérangez pas de votre travail. Dieu vous bénisse! voisine.
Pendant que Gerlach pénétrait dans la maison, il murmurait entre ses dents : Ainsi donc il n’y a pas un plaisir au monde qui n’ait son amertume !
Émilie et Cordula, qui avaient pris place autour du berceau, jasaient avec le gardien du petit bambin; le pasteur s’était assis près du lit du malade, et l’exhortait à prendre son mal en patience ; il ne le quitta qu’après lui avoir donné des conseils au sujet de sa maladie, en lui promettant les soins d’un habile médecin.
Les remercîments du malade exprimés en termes simples, firent plus de plaisir au pasteur, en ce moment, que la trouvaille du papillon le plus rare.
De là Gerlach se rendit à la ferme du joyeux Fritz Gundermann, qu’il trouva en train de
battre du chanvre. Sa sœur aînée était occupée à briser cette plante si utile. Le garçon travaillait avec tant d’ardeur que la sueur découlait de son front.
— Voilà qui est bien, mes enfants, leur dit Gerlach ; vos parents doivent être bien contents de vous. Où sont-ils donc ?
— Notre père a transporté du seigle à la ville, répondit Fritz; quant à notre mère, elle frappe comme moi, non pas sur du chanvre, mais à coups de langue sur les gens du village.
— Qu’entends-tu par là, jeune homme? dit le pasteur d’un air sérieux.
— Eh bien , depuis que mon père est parti, ma mère n’a cessé de rester dans la rue à bavarder, et à critiquer tout le monde. Pendant ce temps-là nous pouvons nous éreinter à la besogne .
— Fi ! Fritz, s’écria le pasteur en courroux, je t’ai toujours regardé comme un laborieux garçon, comme un bon fils. Oh! que je m’étais trompé ! Celui qui peut parler de sa mère d’une manière aussi peu convenable , je dirai même aussi injurieuse, est un méchant homme !
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Fritz, à ces mots, rougit beaucoup, et les larmes dans les yeux, il répondit au pasteur :
— Je ne vous ai répété que ce que mon père et tous les gens du village disent de ma mère. Demandez seulement à Lisette, que voilà, si j’en ai menti ! Mon père a déjà cherché par la violence à déshabituer ma mère de ses bavardages, il n’a pas réussi. C’est là son dada à elle, elle ne veut pas y renoncer, bien que par là elle se mette le village entier à dos. Mon père entrevoit que quelque jour la langue de ma mère fera avaler notre auberge.
— Ton père , lui dit Gerlach, peut parler ainsi, il en a le droit, quoiqu’il ait tort de le faire en présence de ses enfants; mais toi, comme fils, tu ne dois jamais perdre de vue le respect et la reconnaissance d’un enfant pour sa mère. N’as-tu pas appris le quatrième commandement, et sa signification? Tu dois dire du bien et jamais du mal de ta mère, tu dois tout tourner en bien ; car l’amour couvre une foule de fautes. Oh! Fritz , il faut que je travaille à faire de toi un fils reconnaissant envers sa mère ; tu
devrais être joyeux de pouvoir entreprendre « quelque ouvrage à sa place au lieu de murmurer. Donne-moi la main et promets-moi de devenir meilleur. Sans cela nous ne serons plus jamais bons amis.
Fritz, pleurant à chaudes larmes, donna la main au pasteur, qui le tançait si rudement ; et celui-ci, en silence, se proposait de travailler à détruire le terrible dada de la mère de Fritz. D’ailleurs le révérend M. Gerlach en avait assez pour cette journée ; aussi il quitta le village, et chercha le grand air, en longeant une haie vive assez longue. Arrivés au bout de la haie, nos promeneurs crurent entendre les cris d’un enfant, et aussitôt la voix creuse de Leberecht Tappert, qui disait comme quelqu’un qui console :
— Ne pleure pas, Véronique! tiens, voici un petit morceau de pain que je viens de trouver dans ma poche. Avec cela tu peux bien encore attendre pendant une heure, jusqu’à ce que notre mère revienne du travail et nous donne à manger à tous deux. Si tu es bien sage , je te raconterai une jolie histoire.
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M. Gerlach, qui s’était arrêté avec ses deux nièces, mit un doigt sur ses lèvres, et ils purent ainsi entendre le récit naturel de Leberecht, qui commença ainsi, après que l'enfant se fut apaisé :
« Vois-tu, Véronique, là en haut, bien audessus de nos tètes, là où c’est d'un si beau bleu, là il y a le ciel, où demeurent le bon Dieu et tous ses anges ! Dans le ciel c’est très-beau , même plus beau que dans le château de monsieur le baron. On y chante joyeusement, on y fait de la musique, on y mange dans de la vaisselle d’or, on y boit dans des verres de cristal les meilleurs vins et le lait le plus pur. Les petits anges voltigent tantôt par-ci, tantôt par-là; lorsqu’ils sont fatigués, ils s’étendent dans leurs lits de duvet, qui sont les petits nuages blancs, et ils se reposent. Dans le ciel on ne sait pas ce que c’est que la misère et la faim, on ne connaît ni la soif, ni les coups; et s’il arrive une fois que les anges pleurent, ce n’est que de joie et de bonheur. Les larmes des anges se changent en perles fines avec lesquelles on
fait les beaux lustres que chaque soir on allume dans le ciel. Quelquefois les larmes des anges tombent ailleurs, et c’est le plus souvent dans la mer, parce que celle-ci est beaucoup plus vaste que la terre ferme. Les coquillages de la mer sont très-avides de ces larmes des anges ; voilà pourquoi ils tiennent leurs coquilles toujours ouvertes , comme monsieur le maître d’école sa tabatière. Parfois ils attrapent quelques-unes de ces larmes des anges, qui sont les perles fines dont madame la baronne porte un collier au cou.
« Mais il y a aussi des anges méchants qui sont cachés dans l’enfer, bien profondément au-dessous de la terre ; ils allument de grands feux qui flambent, absolument comme tu as vu flamber le lard avec lequel notre mère voulait préparer l’autre jour une salade à papa; tu sais, lorsqu’il est tombé du plat dans le foyer. Les méchants anges pleurent là-bas avec une douleur terrible, et ils voudraient bien pouvoir éteindre avec leurs nombreuses larmes les flammes dont ils sont entourés; mais plus ils ver-
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sent de larmes dans le feu, plus celui-ci est ardent. Aussi les mauvais anges tiennent-ils leurs yeux au-dessus de grands tonneaux , afin que leurs larmes tombent dans ces cuves et non pas dans le feu. Et ces larmes des mauvais auges, c’est l’eau-de-vie qui brûle si fortement à la langue et dans l’estomac, et cela parce qu’elle vient de l’enfer. C’est par la même raison que notre père devient si sauvage lorsqu’il a avalé de l'eau-de-vie ; c’est pour cela qu’il nous a injuriés tous, toi, moi et notre mère, qu’il brise tout ce qui lui tombe sous la main. Et lorsque de l’eau-de-vie et du feu se rencontrent, alors elle brûle comme du soufre et de la résine, ce qui fait bien voir son origine infernale.
« Dans le ciel, les anges ont aussi un beau jardin, plus beau que n’était jadis le paradis où Adam et Ève vivaient avant d’avoir mangé la pomme. Dans ce jardin fleurissent des pensées, des violettes et des primevères jaunes, des roses sans épines et des tulipes qui ont une odeur délicieuse.
« Dans l’enfer, à la vérité, il y a aussi un jar-