LUS DADAS
din qui est arrosé avec le superflu des larmes des mauvais anges. Mais il n’y pousse rien que des herbes infectes. C’est le tabac qui fait tourner la tète aux gens qui le fument et qui pique le nez aussi fortement que la langue. Hélas ! Véronique, si notre père nous portait à nous trois, notre mère, toi et moi, seulement la moitié autant d’amour qu'à sa bouteille d’eau-devie et à sa pipe de tabac ! Ah ! j’en perds quelquefois le souffle lorsque mon père se met à taper à tour de bras sur ma pauvre tète qui en devient aussi grosse qu’une citrouille ! Mais pour en revenir au ciel et au paradis, je te dirai èncore que les bons enfants deviendront de bons anges qui iront dans le beau ciel, et que les méchants enfants deviendront de méchants anges qui seront jetés dans l’horrible enfer. Voilà pourquoi il faut toujours bien obéir, Véronique, afin que tu arrives, soit à présent, soit plus tard, dans le ciel. Hélas ! que n’y sommes-nous déjà et notre mère avec nous ! »
— Et notre père, demauda la petite fille, où ira-t-il ?
LA l’HO.MLNADL.
Un profond soupir fut la réponse muette de Leberecht.
M. Gerlach soupira avec lui; il pensait au fond de son cœur : Les dadas deviennent de plus en plus longs, de plus en plus vicieux.
Mais en même temps il réfléchissait comment il pourrait, sinon déraciner tout à fait ces dadas vicieux, au moins en diminuer les dangers.
Plein de ces pensées, il s’avança avec ses filles dans la campagne. Bien qu’à chaque heure les hommes, en véritables enfants d’Adam et d’Ève, mordent encore dans la pomme défendue, c’est-à-dire, commettent des fautes, la terre n’en est pas moins un paradis où se manifeste de toute part la bonté divine. C’est ce que le pasteur reconnut intérieurement, lorsqu’il eut devant les yeux le tableau ravissant de la campagne en pleine végétation. Les rayons du soleil couchant doraient les flancs escarpés de la montagne des Géants, dont la base était déjà enveloppée dans les ombres du crépuscule. Les petits nuages blancs, que Leberecht
assignait comme lits aux anges, avaient pris une teinte rosée et ils s’avancaient tranquillement dans l’azur du ciel, comme des cygnes qui nagent dans un vaste étang. Les campagnes étaient parées de verdure, et l’épais feuillage des arbres projetait au loin des ombres silencieuses. Un troupeau de moutons, escorté du berger qui chantait, et de son chien vigilant, passait tranquillement, tandis que les agneaux exécutaient autour de leurs mères leurs gambades enfantines. Bien que depuis cinq années déjà une guerre incessante eût ravagé le pays, on n’en jouissait pas moins dans cet endroit d’une paix profonde, qui rehaussait encore les charmes de la nature.
Gerlach s’était assis avec ses filles sur la lisière d’un bois ; il s’abandonnait avec délices aux impressions que faisait naître en lui le spectacle de tout ce qu’il voyait. Il aperçut autour de lui de grands, de petits insectes qui rampaient ; il vit des papillons verts, des papillons bleus voltiger autour de sa tête ; et cependant il demeura tranquillement assis, car il avait tou-
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jours devant les yeux l’image pénible des dadas.
Tout à coup la foret se remplit de bruit ; des coups de feu partirent, et si les sons du cor de chasse et les aboiements des chiens ne s’étaient mêlés à ce tapage , le pasteur aurait pu croire à une embuscade ennemie plutôt qir’à une partie de chasse. Le bruit semblait se rapprocher ; bientôt les taillis s’agitèrent, un cerf aux abois les traversa, et s’élança avec la rapidité de l’éclair dans la direction du troupeau de moutons, comme s’il pensait trouver au milieu de ces paisibles animaux un refuge tranquille contre ses persécuteurs. La pauvre bête était couverte de sueur et de sang, sa noble tête pendait avec lassitude, et sa langue, blanchie par l’écume, sortait de sa gueule sanglante ! Tandis que les moutons, effrayés de cette visite inaccoutumée, se dispersaient de tous côtés, tandis que le chien se mettait à la poursuite de cet hôte importun, tandis que le berger, surpris de tout ce tapage , interrompait son chant agreste , la chasse entière sortit tout à coup du bois. En
tête galopait le baron de Warkotsch, accompagné d'une foule d’officiers prussiens et de piqueurs , tous à cheval ; une meute de chiens remplissait l’air de ses aboiements. Ils se précipitèrent tous au milieu des moutons en déroute ; ces malheureuses bêtes , foulées aux pieds des chevaux, mordues par les chiens, ne savaient où se réfugier. Bientôt le cerf eut reconnu que la rase campagne lui était moins favorable que les bois, et il songea à regagner au plus vite les taillis protecteurs. Cette manœuvre lui réussit, bien qu’à l’endroit où il s’était réfugié une clôture élevée le séparât du bois. Les angoisses de la mort lui fournirent encore assez de force pour qu’il franchît l’obstacle d’un bond désespéré ; dès lors séparé par cet enclos des chiens qui le poursuivaient, il disparut dans les fourrés. Le succès de cette fuite fut accueilli dans les rangs des chasseurs par des jurements violents. Écumant de colère, le baron enfonça ses éperons dans les flancs de son coursier, et se dirigea vers l’enclos , pour tenter le même saut que le cerf. Le piqueur du baron, qui ,
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dans l’ardeur de la chasse, ne laissait aucune place à une réflexion sentie, se disposait à franchir la barrière avant son maître ; les deux cavaliers l’atteignirent à peu près au même instant; un grand bruit se fit entendre ; le poteau de soutien de la barrière, heurté violemment par les pieds des chevaux, s’était écroulé. Alors on vit le cheval du piqueur s’abattre, et entraîner dans sa chute périlleuse son malheureux cavalier, qui se trouva étouffé sous le poids de son coursier. Le baron, de son côté, poussait des cris de triomphe, car il se trouvait, sans encombre, de l'autre côté de l’enclos, et se remettait à bride abattue à la poursuite du cerf. Comme la trouée faite dans l’enclos offrait une large issue, tous les chasseurs purent effectuer leur passage sans difficulté. Tout ce bruit, tout ce fracas n’avait duré qu’une minute. Dès que cette foule bruyante fut disparue, le calme se rétablit avec la même rapidité. Aucun chasseur n’était resté en arrière pour aider le malheureux piqueur à se remettre sur pied : ainsi l’on voit dans la guerre, le combaftant passer, sans
émotion, sur le corps de son camarade gisant par terre !
Dès que le cerf s’était montré, le révérend M. Gerlach s’était levé ainsi que ses nièces. L’endroit où le piqueur était tombé avec son cheval se trouvait à une si grande distance , qu’ils ne s’aperçurent pas, dans le moment, de l’accident qui était arrivé. Nos promeneurs en furent instruits par les cris du berger, qui, après avoir rassemblé ses moutons avec l’aide de son chien, se dirigeait en toute hâte au secours du blessé. M. Gerlach, comme l’avait fait le berger, grimpa à travers les décombres de l’enclos ; et réunissant ses efforts à ceux du berger, il chercha à dégager le malheureux cavalier de dessous son cheval, ce qui ne laissa pas que de coûter beaucoup de peine ; car le cheval avait une jambe cassée, et ruait d’une manière effroyable avec les trois jambes qui lui restaient en bon état. Lorsque les deux hommes eurent dégagé le pied gauche du piqueur, qui était encore dans l’étrier, ils donnèrent tous leurs soins au blessé ; il était étendu sans connaissance,
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les yeux éteints et couverts de sang, la poitrine fracassée.
— Dieu prenne pitié de son âme ! se mit à dire le berger après quelques instants de silence. C’est une affaire faite. Toute notre peine est perdue ; touchez un peu ces mains, elles sont froides. 11 est mort.
Le pasteur se convainquit que ce que venait d’annoncer le pâtre était vrai, alors il s’écria d’une voix émue :
— Dieu S que la vie est une chose fragile J
Les filles de M. Gerlach s’approchèrent aussi à leur tour ; elles regardaient, les larmes aux yeux et saisies d’épouvante et de frayeur, le cadavre du malheureux veneur.
— Rien qu’une seconde, reprit Gerlach, suffit pour tuer l’homme le plus robuste.
— Tel que l'ouragan déracine le chêne centenaire, tel qu’un boulet de canon enlève le soldat, continua le pâtre, le veneur se sera probablement rompu une vertèbre, ce qui n’est pas étonnant, après une chute pareille. Monsieur le baron peut dire qu’il a eu du bonheur ;
il aurait pu avoir le même sort que ce pauvre diable de veneur; il ne lui est encore jamais rien arrivé de malheureux. Il y a cinq ans il n’était que capitaine au service de l’Autriche. Son frère, notre ancien seigneur, meurt sans enfants, et le baron hérite en Silésie de terres magnifiques qui valent bien 300,000 écus.
A ce prix, il pouvait bien donner sa démission de capitaine autrichien et devenir sujet prussien, d’autant plus qu’il a su tellement gagner les bonnes grâces de Sa Majesté, que lorsque tout le pays est écrasé d’impôts de guerre, il ne paye pas un liard de contributions, malgré toutes les réclamations des états généraux. Une fois qu’on est heureux, le bonheur ne vous quitte plus. Croyez-vous, monsieur le pasteur, qu’on puisse faire un pacte avec le démon?
Gerlach ne répondit pas à cette question indiscrète; mais il exprima son étonnement de ce que ni le baron, ni personne de sa suite ne se fût inquiété du malheureux qui venait de tomber et de ce que cela ne les eut pas empêchés de continuer leur chasse, d’où il conclut
LA PROMENADE
que personne n’avait dû se douter de ce qui était arrivé.
— Ne le croyez pas, mon père, reprit le pâtre en secouant la tète, je les connais bien : la chasse est le dada de M. le baron et peu lui importe qu’hommes ou bêtes se cassent le cou. Du reste, tel maître tels valets. Quant à messieurs les ofliciers ils sont accoutumés à ces sortes de choses. Ils passent sur un champ de bataille, couvert d’un millier de cadavres, aussi gaiement que sur un champ de pommes de terre ou de navets ; c’est le résultat de la guerre où une vie d’homme ne signifie rien ou du moins peu de chose.
Pendant ce temps, plusieurs paysans s’étaient rassemblés autour du malheureux veneur. Le nombre en augmenta à chaque instant et la moitié du village était réunie sur le lieu de l’accident lorsqu’on vit arriver un cavalier de la forêt. La foule qui le reconnut de loin s’écria : voilà Matthias Cappel !
— Je parie que je sais le motif qui l’amène, dit un des paysans; il va avoir la place du ve-
neur; il vient s’assurer s’il est bien mort. Le malheur de l’un sert au bonheur de l’autre, c’est ce qui ne fera qu’augmenter la peine de la femme d’Hartig et de ses enfants. •
Plutôt content qu’attristé, Cappel arriva près du corps inanimé.
— Est-il mort?demanda-t-ilprécipitamment.
— Bien mort, répondirent les villageois.
Nous pouvons vous féliciter, M. le veneur.
— Bêtises!... répondit le chasseur, sans pouvoir déguiser tout à fait un sourire. Et le cheval?
— On sera forcé de le tuer; il s’est cassé net • la jambe gauche de devant.
— M. le baron n’en sera pas content, dit Cappel; le cheval valait bien cent quatre-vingts écus, entre frères.
— Ah oui! observa un paysan étourdiment, M. le baron n’a qu’à étendre la main pour avoir dix autres veneurs à chaque doigt. Il lui sera plus difficile d’avoir un bon cheval.
— Mes amis, dit Gerlach avec dignité, récitons une prière fervente pour le malheureux
LA PKO.HENADE.
qui vient de mourir; cela vaudra mieux que tous ces discours.
A ces mots, il s’agenouilla ainsi que tous les assistants et dit à haute voix :
«Grand Dieu, ayez pitié de notre frère en Jésus-Christ, qu’une mort précipitée a empêché d’implorer votre pardon . Nous le faisons à sa place et sommes persuadés que vous nous exaucerez, car vous voulez que nous priions pour tous les hommes. Ayez pitié de la pauvre veuve et des malheureux orphelins et séchez leurs larmes.
Ayez aussi pitié de nous, pour que la mort violente de notre frère nous fasse souvenir qu’il 11e faut jamais remettre le repentir à une autre fois. Faites que nous puissions toujours regarder avec consolation et bonheur la voûte des cieux avec ses mille étoiles, qui, comme l’arc-en-ciel, nous est une preuve de votre bonté infinie.
Exaucez-nous, notre Père, au nom de votre Fils Jésus-Christ. Ainsi soit-il. »
Les assistants pouvaient en effet admirer le ciel étoilé, car peu à peu la soirée s’était avancée et l’on pouvait voir non-seulement l’astre
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du crépuscule, mais aussi les mille et mille étoiles de la voie lactée qui traversait le ciel comme une ceinture étincelante; la lune venait de se lever, sa lumière argentée resplendissante éclairait les villageois qui se séparèrent silencieusement pendant que leur pasteur, accompagné de ses deux nièces, se dirigeait vers sa déni eur.