‹ Les Dadas, ou les Effets de la trahisonChapitre 8 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Leberccbt fait une découverte*

Dès le lendemain soir, les habitants de Schœnbrunn virent leur pasteur et leur maître d’école se diriger vers un parloir commun du village, où ils prirent place parmi ceux qui y étaient déjà, et où ils demandèrent un pot de bière.

Ces deux personnages s’étaient concertés et, sur la proposition du pasteur, avaient décidé qu’ils emploieraient leurs dadas à exterminer les dadas nuisibles des autres habitants du village.

UNE DÉCOUVERTE. 01

Wendler, le maître d’école, commença en tirant de sa poche un journal et en lisant à haute voix les nouvelles les plus récentes, qui naturellement ne traitaient presque exclusivement que de la guerre. Ce que les deux amis avaient prévu, presque avec certitude, arriva. Tous les assistants se rassemblèrent autour du lecteur et l’écoutèrent attentivement ; pendant tout ce temps ils s’abstinrent de s’enivrer. Après chaque article le pasteur faisait un commentaire ou une observation sur ce qu’on venait de lire, et savait y entraîner adroitement les paysans qui parlaient ensuite du nombre d’ennemis que combattait la Prusse. Ils péroraient sur les forces et les ressources des deux partis ; et on louait le courage du roi, sa sagesse, sa persévérance dans le danger et ses soins pour ses soldats après la défaite , sa modestie dans la victoire, et les manières simples de sa vie privée. Après le roi ce fut le tour de ses généraux ainsi que celui des généraux ennemis. Le vieux général Depau, qui avait inventé les baguettes de

fusil en fer, le prince Maurice de Depau, le

l.ts U AD Ai.

pieuxgénéral Ziethen ,1e brave Schweri n etKei th , le prince Henri de Prusse, les généraux Winterfeld, Fink, et Sirdlitz, le duc de Brunswick et son fils, ainsi que les généraux autrichiens Daun et Laudon, tous furent passés en revue par les paysans et furent blâmés ou loués. — On parla du courage et de la résignation des soldats prussiens ainsi que de leur confiance illimitée dans leur roi. On se raconta les beaux traits de générosité et de grandeur qui s’étaient passés pendant cette longue guerre, en blâmant les excès commis dans le pays, tant par les amis que par les ennemis. C’était vraiment un malheur que le roi Frédéric ne fût pas présent. Il aurait eu occasion d’apprendre mainte chose des paysans de Schœnbrunn, car chacun indiquait un moyen sur pour empêcher les Russes et les Autrichiens de faire des excursions sur le territoire prussien ; comment on aurait dû faire pour gagner telle ou telle affaire qu’on avait perdue, les contrées enfin où on aurait dû livrer bataille pour terminer promptement la guerre.

UNE DÉCOUVERTE

Quant au pasteur, il remerciait surtout la Providence divine qui s’était montrée d’une manière si éclatante pendant toute la durée d’une guerre dont le changement ni le déplacement n’avaient dépendu des hommes.

Lorsque ce sujet fut épuisé, le pasteur fit tomber la conversation sur la culture des terres et sur les travaux champêtres; on ne pouvait éviter de parler des animaux utiles et malfaisants, et le révérend M.Oerlach était bien dans son élément ou plutôt sur son dada.

11 montra aux paysans, au travers de son microscope, la structure délicate et étonnante des plus petits animaux, la beauté de leur corps, la destination que leur avait donnée le Créateur, leur utilité et les moyens de les augmenter ainsi que ceux de détruire les animaux nuisibles.

Ce que le pasteur et le maître d’école s’étaient proposé arriva en effet. Le cercle de leurs auditeurs s’agrandit tous les soirs; leur attention et leur tranquillité augmentaient de jour en jour. Les dadas pernicieux , comme de boire à l’excès de la bière et de l’eau-de-vie, de se

quereller, de jurer, de dire des gros mots, de jouer aux cartes et aux dés, disparurent de plus en plus. Lorsque quelqu’un s’enivrait et devenait par trop bruyant, si une première réprimande n’avait pas suffi il était mis à la porte sans autre forme de procès. Le gardien regardait sans doute d’un mauvais œil celte diminution de bénéfices pour lui ; mais il ne pouvait rien dire, ni même laisser percer son mécontentement, pour ne pas perdre tout «à la fois ses hôtes habituels qui se seraient rassemblés alors chez le pasteur ou chez le maître d’école.

Il y avait bien parmi les habitants de Schœnbrunn quelques personnes qui ne purent quitter leurs dadas ou leurs mauvaises habitudes, et qui pour cette raison enrageaient de ces réunions à tel point qu’elles finirent par préférer faire le chemin assez long de Siebenhuben, pour se réunir dans le cabaret de cet endroit, où le bailli jouait le même rôle que le pasteur Gerlach, seulement dans un sens opposé.

Un jour Leberecht apporta un nouveau ren-

UNE DÉCOUVERTE

fort pour la collection de M. Gerlach. La grosse tête de l’enfant paraissait encore plus lourde que de coutume, car elle penchait davantage sur sa poitrine. En même temps sa voix était plus caverneuse que jamais.

— Comment va, mon cher garçon ? dit le pasteur avec compassion ; ton père est-il devenu un peu plus doux envers toi?

Leberecht chercha, mais en vain, à sourire; sa figure était plus pâle encore que de coutume et il répondit tristement:

— Hélas! non. .... . r V.-i ! —

— Courage, mon fils, disait Gerlach pour le consoler, Notre-Seigneur ne nous éprouve jamais au-dessus de nos forces, et c’est quand nous sommes le plus malheureux que * nos tourments doivent bientôt finir. Tiens, donne ces quinze sous à ta mère, et quant à toi, ma bonne sœur va te donner a manger. M , — L’enfant prit la monnaie avec des remercîments, et dit en poussant un profond sour pir qui eut peine à s’échapper de son étroite poif

trille -,i<i j r-à î .■«••• ; .1: i '. ! --

— Monsieur le pasteur, me permettrez-vous de vous adresser une question?

— Certainement, mon garçon ; demande hardiment.

— Est-il vrai, dit Leberecht, que c’est notre roi qui a commencé la guerre ? que c’est lui qui est la cause de tout ce sang versé, et qu’ainsi c’est sa faute si les hommes sont accablés de tant de malheurs?

— Qui donc dit cela? s’écria le pasteur, étonné au plus haut degré.

— Est-il bien vrai, continua Leberecht, que notre Silésie est à l’Autriche et non à la Prusse? que le roi de Prusse l’a enlevée à Marie-Thérèse, lorsque celle-ci était pressée par ses autres ennemis et ne savait comment s’en tirer? Est-ce vrai que notre roi opprime les anciens sujets de l’Autriche?

— Mon enfant ! que dis-tu ! s’écria de nouveau Gerlach effrayé; ces questions ne sont pas écloses dans ton cerveau ; qui t’a parlé de tout cela? voyons, réponds.

— C’esl mon père, répondit Leberecht tran-

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quillement. Il était très-animé hier soir en revenant de Siebenhuben, et pendant une partie de la nuit il n’a fait que nous dire que nous étions impériaux et qu’alors nous ne devions ni obéir au roi de Prusse, ni donner un sou de contributions, ajoutant que sans Frédéric nous aurions la paix et tout à bon marché. Le bailli de Siebenhuben leur a expliqué cela et le nouveau veneur Gappel a ajouté que c’était vrai. Je viens donc vous prier, M. le pasteur, de me dire si je dois prier pour Marie-Thérèse ou pour Frédéric, si je suis Prussien ou Autrichien, et si je dois être content lorsque les Autrichiens sont battus ou lorsque les Prussiens sont crossés.

— Tu peux prier pour tous, mon fds, répondit Gerlach, pour le roi comme pour l’impératrice, ainsi que pour tous les hommes qui portent un uniforme blanc ou bleu, qu’ils obéissent à l’aigle d’Autriche ou à l’aigle de Prusse. Mais tu es Prussien et tu le resteras avec l’aide de Dieu; car il est dit dans l’Écriture que chacun est sujet de celui qui exerce l’autorité,

et c’est le roi de Prusse qui a pouvoir sur nous. C’est bien lui qui a commencé cette guerre, mais c'est parce que ses ennemis allaient tomber sur lui pour l’anéantir. Une bonne partie de la Silésie appartenait depuis longtemps à la Prusse; mais l’Autriche ne voulait pas la rendre malgré les réclamations du gouvernement prussien, et se liait à sa puissance qui était beaucoup plus grande que celle de la Prusse. Quoiqu'il soit dit dans l’Écriture : « Donne ton habit à quiconque te prendra ton manteau, » il est un autre usage chez les princes ; car lorsque le roi de Prusse se vit assez fort, non-seuleiqent il reprit à l’Autriche le manteau qu’on lui avait pris mais encore l’habit; c’est-à-dire, au lieu de prendre une partie de la Silésie il la prit en entier et il ne veut plus la rendre. Depuis vingt ans la Silésie appartient à la Prusse et tu es par conséquent né sujet prussien. Tu sais mainte^ nant à quoi t’en tenir.

Le jeune garçon se retira après avoir mangé de bon appétit ce que dame Bénigne lui avait

donné. i ■•;<■* t 1 1 1 j . i;" i ! '• rer •

UNE DÉCOUVERTE

C’était vers la mi-août 1761. Le grand Frédéric prit pendant quelques jours le château de Schœnbrunn pour sa résidence ; or le propriétaire de ce château était fort bien vu de Sa Majesté, comme on a pu déjà le pressentir d’après son exemption de tous les impôts de la guerre.

La présence du roi était un événement trèsimportant pour les habitants de Schœnbrunn ; cela leur donnait l’occasion de le voir en personne et d’apprendre à connaître sa manière simple de vivre. Les réunions du soir, dans le cabaret, eurent ainsi un nouveau sujet de conversation et prirent un nouvel essor.

Le séjour du roi n’amena d’ailleurs aucun changement notable dans Schœnbrunn. 11 n’avait qu’un faible détachement de hussards pour sa garde, et ceux-ci étaient logés dans les dépendances du* château, séparées tout à fait du village qui n’avait à fournir que quelques sentinelles dans la résidence. Du reste, tout était tranquille dans l’entourage du roi, et sauf quelques aides de camp qui allaient et venaient il ne recevait presque personne, vivait retiré dans

ses appariements, ne se promenait que dans le jardin du château et ne sortait à cheval qu’accompagné d’une petite suite.

Un soir du mois d’août, la réunion au cabaret de Schœnbrunn était plus nombreuse encore que de coutume, et, comme d’habitude, la manière de vivre du roi fournissait le sujet principal de la conversation. Le père de Kilian, qui revenait en droite ligne du château où il avait porté des truites, avait la parole et il communiquait à ses auditeurs les observations qu'il y avait faites.

— Imaginez-vous, dit-il, que j’ai vu tout à l’heure ce qu’on va servir au roi ce soir, il y en a à peine de quoi mettre dans une dent creuse ! Son dîner tout entier ne saurait me rassasier à moitié. Le roi avait demandé lui-même une cuillerée de soupe, un oiseau ï*ôti, quelques cerises confites, un petit pain blanc, du beurre, et pour dessert une pomme rouge comme une cerise ou quelques fraises. Mais les domestiques et jusqu’aux hussards, toute la suite enfin, étaient infiniment mieux traités. M. le baron

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leur avait fait servir à faire ployer les tables : les hussards avaient du vin du Rhin, et en telle abondance que je crains bien qu’ils ne puissent remettre leurs sabres dans le fourreau ou qu’ils ne fassent demi-tour à droite au lieu de faire demi-tour à gauche ; et certes ils ne pourront pas marcher au pas lorsqu’il s’agira de relever les sentinelles. Sapristie ! si le vieux Fritz voyait que ses soldats sont gris à prendre la lune pour une assiette ou un manteau rouge autrichien pour un uniforme bleu prussien!

— Certainement, si les gens du roi boivent ce soir tout le vin que le baron a fait servir, ils n’auront plus tout à fait leur bon sens.

— M. le baron ne nous a encore rien fait goûter de sa cave, dit un autre paysan, et c’est pourtant nous qui avons été obligés de la remplir avec nos contributions. Ma langue ne sait pas encore quel goût a le vin du Rhin.

— Cela n’est pas nécessaire , dit Wendlef le maître d’école ; le vin fait les tètes mauvaises, et en somme c’est mie boisson pernicieuse. Je voudrais voir ce qu’il en serait si, au lieu de pots

de bière, nous avions autant de pots de vin devant nous.

— Je boirais à la santé de notre roi, balbutia un paysan qui avait déjà visité plusieurs fois le fond de son pot de bière; je trinquerais avec lui, et lui souhaiterais longue vie et bonne santé.

— Nous pouvons le faire tout aussi bien sans lui et sans vin du Rhin, s’écria un troisième en levant son pot. Camarades, à la santé de noire Fritz !

— A sa santé 1 s’écrièrent-ils tous en choquant leurs pots.

— Pereant ses ennemis! s’écria Wendlcr, c’est-à-dire que le bon Dieu les écrase ! en allemand. Ah mais ! c’est que dans le temps nous avons été au collège. Ainsi, vive notre roi Frédéric !

— Vive le roi ! crièrent tous les paysans en chœur.

En ce moment, M. Gerlach, qui avait regardé en souriant ce naïf et joyeux tumulte, se sentit tiré par la manche de son habit. En re-

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gardant autour de lui un peu étonné , il vit le pâle Leberecht qui le regardait d’un air piteux en lui disant à mi-voix :

— N’avez-vous pas une minute à vous, monsieur le pasteur? Je voudrais bien vous dire un mot en particulier.

Le pasteur se leva de son siège et suivit l’enfant sans être remarqué des autres.

— Qu’as-tu? lui dit-il lorsqu’ils furent devant la porte. Ton père...

— Oh! non, reprit Leberecht vivement; il est allé à Siebenhuben il y a une heure. Mais il faut que je vous raconte quelque chose de drôle qui vient de m’arriver tout à l’heure. Cela ne me laisse pas tranquille , et je ne puis me débarrasser de cette idée.

— Raconte, mon garçon, dit Gerlach.

— Dès que le jour a commencé à baisser, mon père est parti. Jusque-là, j’avais égrené des épis que j’avais ramassés pendant la journée dans les çhamps ; et comme je n’y voyais plus, je m’en allai aussi, avec la permission de ma mère, pour chercher des insectes et des

chrysalides pour vous. Je me dirigeai vers le mur du parc, du côté du midi, à un endroit où se trouve une petite porte ; je l’avais remarquée l’année passée, attendu qu’il y avait beaucoup de chrysalides et d’insectes sous la petite voûte de la porte. Je n’y voyais plus grand’chose, mais je pouvais encore sentir avec mes doigts ; et voilà qu’au lieu de trouver l’endroit rempli de chrysalides, d’insectes au repos, ou d’araignées, je trouve la voûte ainsi que la petite porte comme balayées. Cela m’a étonné , parce qu’ordinairement la porte est couverte de toiles d’araignées et que personne n’y passe de toute l'année. Tout à coup mon pied rencontre quelque chose de léger, et qui cependant faisait un brait comme du fer ; je me baisse et je ramasse la chose. La voilà!

A ces mots, Leberecht tira de la manche de sa chemise un long objet dont la moitié seulement y avait été cachée.

— N’est-ce pas, dit-il en le donnant au pasteur, une baguette de fusil ? et par-dessus le marché une baguette autrichienne? Vous-mème

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vous m’avez raconté que nos soldats en avaient.

— Hum ! hum ! fit Gerlach ; elle pourrait bien provenir d’une carabine de chasse.

— Celles des armes de chasse, observa Leberecht , sont plus courtes et d’un tout autre bois, qui est beaucoup plus brun. Écoutez encore ! Pendant que j’étais là à regarder la baguette, j’entends de l’autre côté du mur, dans le parc , marcher doucement , comme si quelqu’un se promenait. C’est peut-être notre roi Fritz , que je me dis. Si je pouvais le voir à la dérobée!... J’attends un peu, et n’entendant plus marcher, je mets la baguette contre le mur du jardin, et j’escalade. Parvenu au faite, je regarde, j’écoute, il n’y avait plus personne. Je m’étais levé sur la pointe des pieds pour regarder au loin dans le parc , tout à coup je perds l'équilibre, et je tombe du côté du parc. Mon Dieu, que j’étais effrayé! J’ai cru au moins qu’on allait me fusiller ou me faire pendre, parce que j’avais pénétré sans permission dans les quatre murs de Sa Majesté. Dans ma frayeur, je n’ai pu même découvrir une seule fente dans le mur

pour m’aider à remonter. C’était une triste chose pour moi. Mais, ne voyant ni chien ni chat, j’ai repris peu à peu courage, et me suis hasardé même à me faufiler un bout de chemin dans le parc, où je n’avais été jamais jusqu’alors. Si je rencontre le roi, me disais-je, je tomberai à ses pieds, et il ne me mangera pas, puisque je suis un de ses sujets et non pas un Autrichien. Si je rencontre une sentinelle qui me crie : « Qui vive! » je lui répondrai : « Ami, Prussien, qui est tombé malgré lui dans le jardin. » En faisant ces réflexions, j’arrive à un buisson pas très-élevé, mais très-touffu. Que vois-je, monsieur le pasteur? Malgré l’obscurité, je voyais comme un chat, et j’aperçus un pied d’homme sortir du feuillage , rien qu’un pied , ou pour vrai dire, rien que la moitié d’un. A ce pied, j’aperçus une botte, qui était une botte autrichienne, ou plutôt une botte de Croate.

— Leberecht, as-tu perdu la tête? dit le pasteur. Comment peux-tu prouver cela? comment peux-tu savoir que c’était une botte de Croate, toutes les bottes se ressemblant?

Jaj-crcus une hotte cjuieiaii une botte autrichienne ou

ilutôt une boile de croate

UNE DÉCOUVERTE

— Pas du tout! monsieur le pasteur, dit Leberecht en secouant la tète ; je sais très-bien distinguer la botte d’un Croate d’une autre.

Étant obligé de baisser toujours la tète , je regarde habituellement les pieds des gens, et lorsque, l’automne dernier, les prisonniers croates passèrent par notre village, j’ai remarqué, en regardant leurs pieds, que leurs bottes avaient une couture au milieu du pied avec une pointe. Et la botte que j’ai vue dans le jardin était faite tout à fait comme celles-ci.

— Cela serait encore facile à s’expliquer , murmura le pasteur : les soldats ont coutume de piller ceux qu'ils ont vaincus, et il n’y a rien d’étonnant qu’un hussard prussien, dont les bottes étaient déchirées, les ait changées contre les bottes neuves d’un prisonnier croate. Qui sait si ce n’est pas un des hussards du roi qui cuve son vin dans le jardin? Car, comment un seul Croate pourrait-il se hasarder ainsi dans le voisinage du roi et de ses gardes?

— Eh! mais, dit le jeune garçon, il aurait

pu y en avoir bien d’autres cachés dans le buis-

son ; et vous-même, monsieur le pasteur, n’avez-vous pas raconté ici, dans le cabaret, combien de fois le roi avait manqué être fait prisonnier ou tué? J’ai bien fait attention.

— Parle, mon garçon, qu’as-tu fait ensuite?

demanda le pasteur.

— J’ai continué à baisser la tête comme si je n’avais rien vu, reprit Leberecht, et je me suis avancé , sans regarder ni à droite ni à gauche , encore une dizaine de pas, comme si je n’avais pas vu de pied ; mais ensuite j’ai pris à gauche, et me suis approché du mur de clôture que j’ai escaladé heureusement. Je craignais toujours de recevoir une balle dans le dos, et j’aurais crié volontiers , lorsque j’ai eu atteint l’autre côté du mur : « Zut ! monsieur le Croate ! »

mais je me suis retenu. J’ai couru chercher la baguette de fusil, et je suis revenu ici en toute hâte. Maintenant, faites ce que vous jugerez convenable.

— Attends un peu, dit le pasteur; et, rentrant dans le cabaret, il prit le maître d’école à part et lui demanda son opinion. — Que

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faire? ajouta-t-il : croire l’histoire de cet enfant ou la prendre pour une hallucination et n’y pas faire attention?... Si l’on faisait du bruit inutilement , quel esclandre ! nous serions affreusement ridicules. Néanmoins, d’un autre côté, l’affaire est de la plus grande importance.

— Le baron était d’abord au service des Impériaux, observa Wendler.

— Mais ses biens les plus considérables sont situés en Silésie. D’ailleurs, il est très-bien en cour, et le roi l’a exempté de toutes les impositions de guerre.

— Les réunions du bailli Schmidt me donnent à penser aussi, continua Wendler, et le veneur du baron en fait toujours partie.

— Si le baron n’était pas ce qu’il est, ajouta Gerlach, je croirais plus facilement la chose.

— Quel malheur ce serait, dit Wendler, si le roi venait à être assassiné ! Ce serait pis que vingt batailles perdues. Tout le sang versé depuis cinq ans aurait coulé pour rien, et tous

nos efforts et toutes nos privations auraient été sans résultat.

— Je suis vraiment inquiet, dit le pasteur.

— Mon cher ami , continua-t-il après avoir réfléchi, allons chez le roi, je suis décidé, et Leberecht nous accompagnera. Il est le père du pays et très-affable à ce qu’on dit ; il ne se mettra pas en colère si ses enfants viennent chez lui pour lui confier ce qui les oppresse, surtout lorsqu’il s’agit de sa sûreté. Si notre avertissement n’est pas fondé, eh bien, nous aurons fait notre devoir et nous pourrons être tranquilles !

— Beiie et recte dixisti ! répondit Wendler ; j’en suis. Je pourrai au moins dire lui avoir parlé, ipsa voce, à l’oint du Seigneur. — Partons-nous ?

— Oui, dit Gerlach, nous n’avons pas une minute à perdre.

Tous les deux quittèrent le parloir et se dirigèrent vers le château, accompagnés de Leberecht.

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