CHAPITRE IX
LMDYLLE INTERROMPUE
Au centre de la fertile vallée de TEure, parmi les prairies grasses que paissent les bœufs, où courent, l'œil ardent, la crinière au vent, les jeunes chevaux, se trouve la ferme de Villiers-les Pommes. Les bâtiments qui la composent sont d'abord un vaste pavillon, ancienne dépendance d'un château qui s'élevait jadis en cet endroit et qui sert aujourd'hui d'habitation au fermier; puis des étables, des écuries et des hangars. Par la manière dont ces constructions sont placées, elles laissent entre elles une cour, encombrée de chariots, d'instruments aratoires, au milieu de laquelle on voit un puits, à côté du puits l'auge à laquelle les bétes viennent boire. Les murs de la ferme sont en briques, les toits en ardoises qui miroitent au soleil comme des plaques en argent. Le pavillon principal a une physionomie charmante. Â l'extérieur, des plan-
tes vertes grimpent aux murailles dans un désordre inextricable qui ne laisse de place qu*aux croisées et aux portes qu'elles encadrent gracieusement. On ne peut passer devant cette maison sans éprouver le désir d'y entrer. Dans l'intérieur du pavillon, ce qui frappe d*abord le regard c'est une exquise propreté. Dans la cuisine, qu'omeat des vieuK buffets en chêne sculpté comme on n'en fait plus aujourd'hui, les faïences placées sur les dressoirs^ les plats et les casseroles d'étain, accrochés au mur, brillent comme des miroirs. Le plancher, formé de dalles larges en pierres blanches, a l'air d'être en marbre, %i J<«iiiais une tache ne vient souiller l'immense table de sapin qui s'étend au milieu de cette pièce aussi bien tenue qu'un boudoir frai» et coquet, A côté de la cuisine oii les valais prennent leur reoas, se trouve la salle à manger des mai«* très, meublée comme celle d'un bourgeois aisé. Un cellier et deux chambres complètent le res-de-cbaus*^ iée. L'étage supérieur est divisé en quatre autrescham-* bre» qui oe sont habitées que lorsque le fermier reçoit des visiteurs. Par toutes les croisées du principal corps die bgis, l'œil embrasse l'étendue des champs. De tous côtés se déroulent des prairies semblables à un tapis bariolé auxquelles des pommiers déjà vieux prêtent leur ombre et qu'arroseat des ruisseaux qui sillonnent le sol avec uo doux murmure* Le t^rain est aocidenté. Ici il s'élève, là il s'abaisse ; plus près il forme un ma* melon, plus loin un vallon profondément encaissé entre des fossés larges au bord desquels poussent des
LES DAXES DB RIBEAUPIK m
saules m troiv: rabougri, aux branches fleadbles et lé|;ères« Sur la droite, à deux kiloiuètres de la ferme, on voit un village qpii n'a guère que dnq cents feux, mais où tout démontre la richesse et Taisance des habitants. Dans ces pays fertiles, où là terre n'est point capricieuse, ni le ciel inclément, l'herbe pousse tou'^ jours assez abondamment pour nourrir les bestiaux, et à moins qu'une épizootie ne survienne, ce qui est, après tout, fort rare, les éleveurs peuvent, sans grande peine, arrondir leur bien.
A l'époque où se passe ce récit, la ferme de Villiers* les-Pommes avait pour propriétaire Guillaume Rondet, un beau gros paysan de cinquante ans» au teint rou^ geaud, à l'œil gris, aux cheveux blonds, droit comme un piquet, taillé comme un hercule, mangeant dru, buvant sec, et connu à vingt lieues à la ronde comme te plus habile et le plus honnête des fermiers de la vallée d'Sure. U ferme lui appartenait. Il l'avait acquise après s'être enrichi par la mort de son père, et s'il avait continué à l'exploiter lui-même, c*est qu'il lui était aussi impossible de vivre sans travailler qu'il est impossible aux poissons de vivre hors de Teau. L'activité de Guillaume Rondet était proverbiale et son influence toute-puissante. Dans leurs tournées électorales, les préfets qui se succédaient dans le département de l'Eure ne manquaient jamais d'aller prendre un repas à la ferme de Villiers-les-Pommes, et s'estimaient heureux s'ils réussissaient à acquérir pour leurs candidats Vinflueace de Guillaume Rondet. C'était une
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masse totale de quatre mille voix qui obéissait comme un seul homme à la volonté du fermier et qui ne se mettait en mouvement qu'à sa fantaisie. Guillaume Rondet était veuf, sans enfants. Ceux de ses parents à qui sa succession devait revenir possédaient déjà la fortune. On peut donc penser que s*il travaillait, ce n'était pas en vue de ses héritiers. Ce n'était pas non plus dans le but de s'enrichir. Il se trouvait assez riche. Non, c'était d*abord par amour du travail, nous l'avons dit; puis parce qu'il pouvait par là conserver son influence, et, grâce à son influence, faire du bien autour de lui. Faire le bien, c'était son plus grand bonheur. Il était d'une famille charitable et pieuse; sa sœur était entrée à vingt ans aux Carmélites du faubourg Saint- Jacques^ et par ses vertus, avait été jugée digne de devenir la supérieure de la communauté. Il était fier d'être le frère d'une telle femme. C'est en son nom qu'il aimait à répandre des bienfaits dans le pays ; il s'inspirait de son exemple pour essayer de devenir chaque jour meilleur. C'est chez cet homme excellent que tous les ans l'abbé Mérille allait, durant quinze jours, se reposer des fatigues de l'année. Dans la seconde quinzaine de mai, il lui écrivait : « J'arrive après demain, » il trouvait sa chambre prête et un accueil enthousiaste et fraternel. Au lendemain de sa visite à madame de Ribeaupin, il écrivit comme de cou ume à Guillaume Rondet : « Cette f(jis-ci, je ne viens pas seul. Ma nièce m'accompagne. Préparez pour elle votre meilleure chambre. » Adrienne, en arrivant
LES DAMES DE RIBEAUPIlf SOI
à VOIiers-les-Pommes, après avoir fait sans fatigue ane roule heureuse, trouva Guillauaie Rondet à l'entrée de son domaine.
— Vous voyez mon cher Guillaume, qu'on vous traite en ami, dit l*abbé Mériile en lui serrant la main. J'amène ma nièce sans vous en avoir demandé l'autorisation.
— N'étes-vous pas chez vous, monsieur Fabbé? répondit vivement Guillaume. Id, voyez, on peut venir quand on veut, comme on veut, tant qu'on veut. Il y a toujours à manger et à boire. Les chambres ne manquent pas et le bon air est à tous. Je suis ravi de recevoir mademoiselle.
Enchantée de cet accueil, Adrienne tendit sa petite main au fermier et lui dit en souriant :
— Je prévois que nous allons devenir très-amis. Le mot alla au cœur de Guillaume. Son émotion fut
telle qu'il ne put prononcer une seule parole Adrienne devina le trouble et, lui prenant le bras par un geste charmant, elle ajouta :
— Oh I je vous en prie, monsieur Guillaume, faitesmoi visiter votre belle ferme. C'est la première fois que j'en vois une.
— La première fois !
— Oui, je n'avais pas le loisir de voyager. Je ve\a tout connaître.
— Mais ne voulez-vous pas déjeuner avant?
— Non, visitons d'abord.
Et c'est ainsi que Guillaume, ayant à son bras
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Adrienne épanouie dans sa joie parcourut toute la ferme ^ expliquant à la jeune fille Tusage des îastruments, remploi des bâtiments. Elle voulait tout savoir, comment en engraisse les poules, comment on trait les vaches, comment on fait les fromages...
— Mademoiselle, lui dit Guillaume en souriant, îl m'est impossible de vous apprendre toutes ces choses en un jour. Vous ferez votre éducation peu à peu.
— Ahl faon oncle, s*écria Adrienne, eu se jetant dans les bras de Tabbé, qui la regardait en souriant, quand je serai mariée, je dirai à Gaston que je veux être fermière. Nous quitterons Paris, nous achèterons une petite ferme près d'ici.
— Soit, mademoiselle, répliqua Guillaume en riante vous serez ma voisine et vous viendrez faire votre apprentissage chez moi.
On se mit bientôt à table, et Adrienne, heureuse d'avoir échappé pour quelques jours aux obsessions de sa mère, vécut jusqu'au soir dans un calme qu'elle n'avait Jamais goûté jusque-là*
L'existence qu^on menait à la ferme de Villîers-Ies* t'ommes était uniforme et sans incidents. Mais combien était salutaire le repos dont on y jouissait. Tous les matins, au lever du jour, Adrienne sautdit à bas de son lit, s*habiliait à la hâte et descendait dans la cour déjà pleine de mouvement. Les troupeaux sortaient des étables pour gagner les pfairies voisines 06 &s devaient p^ttd ltis(}d'aQ soir. Leô chevaux Venaient par
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bandes se ranger antoar de l'ange qu'on rempfissait an fur et à mesure qu'ib avaient bu. Des filles de ferme passaient avec des gi-andes cruches ea grès pour aller traire les vaches. Des valets graissaient des essieux et les roues des charriots. Tout ce monde allait et venait, s'agitait^ riait, criait et travaillait sous f œil vigilant de Guinaume Rondet, qui fumait sa pipe au milieu de la cour et donnait ses ordres. Adrienne assistait à ce réveil semblable à cehii des abeilles dans une ruche. Elle regardait partir les travailleurs, échangeait quelqties mots avec Guillaume, implorait le pardon d'un valet réprimandé pour avoir maltraité ses chevaux, et se mêlait autant qu'elle le pouvait à cette existence û différente de celle qu'elle menait à Paris. A sept heures, fûnde Mérille faisait son apparition dans la cour. Q avait son bréviaire sous le bras, son chapeau sur la tète, sa canne à la main, prêt à partir pour le village où il aBait dire sa messe.
— Viens-tu avec moi, petite? demandait-if.
— Je crois bien, répondait-elle.
— Bon voyage! leur criait Guillaume.
11 fallait une demi-heure pour arriver à Féglise. La foute étroite, gaaonnée, ombragée par les satdes, se déroulait entre les prés couverts de fleurs. Le soleil pénétrait I travers les feuillages humides, dissipant les brumes du matin, mettant en gaieté les oiseaux étourdis qui chantaient et sifflaient en traversant le chemin à ttre d'ailes. Des fermei) disséminées dans la plaine, tm fopit sortir les troupeaux. Le cri rauque
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et prolongé des grands bœufs remplissait par instants la vallée dont l'écho sonore le répétait. Des odeurs saines et fortifiantes s'élevaient du sol et jetaient dans les poumons des provisions de santé. Adrïenne et son oncle marchaient allègrement, en gens débarrassés de toute entrave, gais comme des écoliers en vacances. La jeune fille interrogeait son mentor sur ceci, sur cela. Le brin d'iierbe qui pousse au bord du chemin, le soleil qui se lève, l'insecte qui s'avance en rampant, tout était prétexte à des questions d'une part, à des explications d'autre part. Adrienne s'instruisait et son âme, tenue Jusque-là dans la compression et l'ignorance, se dilatait àm^ ra«Jmirr.tion de toutes les belles choses qui lui étaient rêvé ées. On arrivait dans Féglise presque solitaire; tandis que l'abbé Mérille la traversait pour arriver à la sacristie, Adrienne s'age^ nouiilait dans un coin et priait pour ceux qu'elle aimait, pour ceux qui l'aimaient et pour ceux aussi dout l'indifférence et la conduite déchiraient son cœur. Puis, elle entendait la messe dite par son oncle. Après la messe, on rentrait à la ferme pour le déjeuner, après lequel Adrienne courait de tous côtés à travers les bâtiments Jusqu'au moment où, accompagnée de l'abbé et de Guillaume, elle allait faire une grande promenade. Âh I la belle vie I que d'émotions ! que de bonnes joies I quel repos et quel cbanne de vivre ainsi 1 Les quatre premiers jours, néanmoins, parurent bien longs à Adrienne. C^est qu'elle atttendait Gaston! Voir son ami, nun plus à la dérobée, mais sans avoir
rien à craindre, avec l'assentiment et sous la surveillance de l'oncle Mérille, protecteur paternel de ces chastes amours, n'était-ce pas un bonheur infini? Le dimanche arriva, et avec lui Gaston Rivière. On le présenta à maître Guillaume qui lui dit :
— Puisque vous êtes le futur de mademoiselle Âdrienne et le protégé de U. l'abbé, vous êtes mon ami. Venez ici autant que vous le voudrez et considérez cette maison comme vôtre.
— Ah ! bon Guillaume ! s'écrlà Adrienne.
— J'accepte vos offres, répondit Gaston, et je re« viendrai dimanche.
L'abbé Mérille assistait à l'entretien.
— Doucement ! doucement ! fit-il. Je ne sais, mon cher Gaston, s'il est prudent que vous reveniez 'dimanche.
— Pourquoi, mon oncle ? demanda Adrienne.
— Parce que si ta mère venait à savoir que je favorise des entrevues comme celle-ci, alors qu'elle a positivement refusé de continuer à recevoir Gaston, je serais fortement grondé.
— Mais comment le saurait-^Ue ? reprit Adrienne.
— D'ailleurs, ne suis-je pas libre de venir voir mon ami M. Guillaume 7 ajouta Gaston.
— Bien parlé, monsieur l'avocat, s'écria le fermier^ à qui l'abbé avait raconté l'histoire d' Adrienne et qui portait le plus vif intérêt à cette jeune fille. Vous êtes chez moi, et je puis recevoir qui bon me semble. Et puis, quel mal commet-on, je vous prie, à visiter sa
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iaiifée en présenoe è$ imax vieux tel» que M. l'aUbé et mot?
AdriHine regarda ion onde en souriant.
««- Qu'avec- voue à répondre?
— Rien, sinon qaton me fait jouer un ainguUerrôIe. Me yoilk réduit k VtM de paravent.
— Vous ne caeiies rieft de r^)réheiisiMe, raprit le
•— Du moins, soyez prudents^ mes enfioita ; et voua, monsieur mon fMir neveu, gardea-vons l^ien de raconter que voua avaa ées readaa^vous à la lefme de Villiers-les-Pommes.
Après cette reo<mtfDandatbm iuitiley Gastea offrit aoa braa à Adrienne, et nos deui ameareux^ suivis à diatance par l'aiibé et par le fenniev, commencèreot une longue promenade à travers champs. Que deoon* fidencea échangéee œ jour-lk I Gaston ne connut qu'alors le OQBur de son amie, et en voyant combleû ce cœur élait pur, mbie^ déaintéresaé^ dévoeé, il ae ié« joiiiletfut Aer ée aos amour. Tous lea clu^rina d'Â* drienne, tous les périls auxqueie elle était expiMiée^ les «oAitiona malsaine» de sa mère et <te ses sœurs furant révélé» an jeune avocat» à qui son amie ne cacha rien. Ils s'attristèrent eniemble en pensant am: obataoles qui s'Of posaieiM k leur bonheur et en voyant que ai, par une cavonstanee imprévue^ Madame de Rikeanpin ne revenait pas sur ses résolutions, i faudrait attendre pour contracter mariage la majorité d* A* dmwM. EBe n'evaitque ^i^bmi aas. Trois aqs à at-
LIS DA«g DB RIBRàUPIH SOt
tendre ! Cependant, la confiance des jeanas amas dans ravemr est telle et Tamour qui se revêt de chasteté est si fort qu'ils oublièrent Imts peines pour ne songer qu'à goûter entièrement le bonbeur de se voir réunis* Ce fut une journée délicieuse, et lorsque le soir Gaston partit pour gagner ivrsnxy Ton et Tenire béoissatent Dieu qui leur avait ménagé cette entrevue enivrante.
Le lendemain de ce jour, au moment où l'abbé, aocompagne d*Adrienne» revenait du village où il avait dit sa messe, on lui remit une lettre qu'avait apportée le &otear en son absence.
Il l'ouvrit, la lut et dit :
«^ Quel malbeur 1 nous voiUi obligés de partir 1
~ Partir ? Pourquoi ! demandèrent en même temps Adrienne et Guillaume.
•^ Parée que l'une de mes carmélites est dangereu» sèment malade, qu'elle me réclameet que la supérieure me rappelle en toute bâte.
Une grosse larme brilla dans les yeux d'Adrienne»
~ C'est dommage de quitter ce beau pays^ mur<> mura-t-elle. J'y étais si bemreuse.
Guillanme comprit ce gros cbagrin, et d'un ton pa* temel il dit :
--** Maie, chère petite, rien ne vous oblige à partir, vous! Monsieur l'abbé, laisses^moi votre nièce. Sa mère ne saura pas qu'elle est demeurée seule ici avec moi, et quand vous serez libre vous viendrez la cher*» cher.
— - Au fait, cela est possible, répondit l'abbé.
Adrienne était consolée.
— Ah I monsieur Guillaume» fit-elle alors en s'adressant au fermier, comme vous me comprenez bien, vous ! Je vous aime déjà comme si vous étiez mon père.
Maître Guillaume rougit de plaisir.
— C'est beau et bon ce que vous me dites-là, ma mignonne. Je n'ai pas d enfant, mais j'ai des entrailles de père, et vous seriez ma fille que je n'aurais pas plus de tendresse pour vous.
L'abbé Mérille partit le même jour et Adrienne resta à la ferme.
La semaine qui suivit s'écoula pour Adrienne rapide comme un rêve. Grâce à la sollicitude de Guillaume, elle goûta toutes les joies de la solitude et de la mo* deste vie des champs sans en connaître les ennuis. Le fermier, nous l'avons dit, n'était ni sot ni vulgaire. Bien qu'il ne fût qu'un paysan, il avait reçu quelque instruction. Son intelligence ardente, cette science un peu élémentaire s'étaient plus tard développées au contact des châtelains de la contrée qui ne dédaignaient pas de frayer avec lui, et des négociants de Paris et d'Évreux auxquels il avait souvent affaire. Cela suffisait pour qu'il ne fût pas permis de confondre Guillaume avec la foule qui habite les champs, ignorante la plupart du temps, livrée aux préjugés, soupçonneuse et d'une loyauté qui laisse quelquefois à désirer.
Dans ses entretiens avec Adrienne, le fermier témoignait d'autant de raison que de droiture. La
jeune fille était heinreuse de causer avec lui. Guillaume était fier d'inspirer cette confiance et il répétait souvent :
— Je vous aime comme si vous étiez ma fille.
Il faut ajouter que ses actes étaient conformes à ses paroles. Pour les repas d'Adrienne, rien n'était assez bon; pour sa chambre , rien n'était assez beau. Il fit tout exprès le voyage d'Évreux pour lui procurer de la parfumerie fine, des meubles plus confortables. Si Adrienne, confuse d'être l'objet de tant de soins, le priait de modérer ses largesses, il répondait :
— Je suis si heureux que vous puissiez vous plaire dans ma maison!
Le lendemain du départ de son onde, Adrienne
ayant dit qu'il lui serait agréable de monter à cheval,
Guillaume lui amena, le jour suivant, un petit poney
^aux allures fringantes, doux comme un mouton, à
l'aide duquel elle put parcourir les prairies.
— Ce cheval est désormais à vous, dit Guillaume; nul autre que vous ne le montera. Il restera ici , et toutes les fois que vous viendrez à la ferme, vous le trouverez.
Vers la fin de cette semaine, elle reçut une lettre de ' son oncle. Il annonçait que son séjour à Paris devait se prolonger encore, et que si Adrienne voulait néanmoins rester à la ferme, il la recommandait à maître Guillaume.
— Voilà une recommandation inutile, fit en souriant Adrienne, et je ne sais pourquoi mon oncle...
SIO LES DAMES DE RIBBAUPIN
— Je le sais bien, moii objecta Gidlaume sur le même tpn.
— Pourquoi prend-il le soin de vous rappeler que vous êtes chargé de veiller sur moi?
•^ Parce qu'après-demain ce sera dimanche.
— Eb bien ?
— Et que ce jour^là doit arriver id certain jeune homme qui était ici dimanche dernier*
— Gaston ! s'écria Adrienne. Mon oncle a«-^4l peur que je me laisse enlever?
— Non, ma chère demoiselle, votre onda ne saurait avoir de telles frayeurs en ce qui voua touche, vous et M. Gaston qui est un honnête garçon. Seule* ment, il parait que madame de Ribeaupin ne lui pardonnerait pas de favoriser vos entrevues, et comme dimanche il ne pourra pas être parmi nous, il me charge de vous empêcher de commettre aucune im«« prudence.
-* Nous serons prudents, monsieur Guillaume.
Notre bonheur on ce moment est trop complet pour que nous voulions le compromettre.
Gaston arriva le dimanche à Theure où il était at-> tendu. Il n'aurait eu garde de manquer à ce rendezvous. Il fut surpris d'apprendre que Tabbé Mériile avait quitté la ferme depuis huit jours. Mais il 8*aban«donna complètement à la félicité de retrouver sa chère Adrienne. Jamais sa fiancée n'avait été plus jo« lie. La santé lui revenait et colorait son visage de nuances roses qui relevaient la blancheur de son teint.
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Ses yeux brillaient d'un édàt inaccoutumé. La jeu-* nesse^ la grâce et Pamour residendiasaient en «Ue. Après le déjeuner, auquel avait présidé ^Guillaume, Adrienne proposa une promenade. On touchait alors k la fin de mai Le ciel était bleu, le soleil répandait une chaleur douce sur les prés. Les arbres des cbe* mina tempéraient Tintensité de sa lumière. Les haies d'aubépines étaient en fleurs. Les grillons ehantaiei^ sous les herbes. C'était un temps exquis, fait exprès pour les poètes et les amoureux.
— Mes cbers enfants, dit Guillaume que réjouissait le spectacle de ces deux jeunes gens entièrement livrés à l'amour, je ne vous ferai pas l'injure de vous suivre dans votre promenade. Si l'oncle Mérille était ici, ce serait un compagnon pour moi. Mais marcher seul avec vous ! j'aurais l'air d'un surveillant. Ce n'est point mon rôle. AHoe courir les champs et quand vous vous serez confié tout ce que vous avez à vous dire^ rêve* nez.
leur parlait ainsi, en souriant paternellement. Ds étaient ravis, et, après Tavoir remercié, ils s'empres* fièrent de profiter de la permission. C'était la première fois que Gaston et Adrienne se trouvaient seuls, libres, sans témoins. Devant eux, l'immensité des champs leur assurait la solitude et la tranquillité pour tout le jour. Loin de tout espionnage jaloux, loin du tumuhe, sans crainte ni contrainte, ils pouvaient se livrer à cette joie suprême de s'entretenir d'eux et d'eux seuls» Ils n'avaient jamais goûté joie pareille. Gaston offrit
son bras à Adrienne. Elle s'y appuya émue, mais confiante, et ils reprirent leur conversation là où ils rayaient laissée le dimanche précédent. Le chapitre des confidences fut continué, et une fois de plus ils purent se convaincre que jamais deux âmes n'avaient été plus dignes de s'appartenir.
Derrière la ferme de ViUiers-les-Pommes s'étendait un petit bois de jeunes chênes et de peupliers, dont le sol formait un épais tapis de gazon et de fleurs. C'est là qu'après avoir marché durant trois heures, Adrienne et Gaston vinrent se réfugier, afin de s'y repo^er avant de rentrer à la ferme. Le calme des champs était solennel. Ils se croyaient cachés à tous les yeux. Gaston dit:
— Nous voilà au terme de notre bonheur ; cette semaine, vous rentrerez sans doute à Paris, et je serai condamné,conmie par le passé, à ne vous voir que rarement, et sans pouvoir échanger avec vous aucune parole intime. Mais chaque fois que je vous trouverai ainsi, je me rappellerai les instants délicieux que nous venons de passer l'un près de l'autre, et ma mémoire fidèle me répétera les paroles que vous avez prononcées pour me prouver la grandeur et la fermeté de votre amour.
— De telle sorte, reprit Adrienne, que nos entrevues, alors même que mille témoins se trouveraient entre nous, seront délicieuses, puisque nous croirons entendre l'un et l'autre ce que nous nous sommes dit. Sachons nous contenter de cette joie, si mince qu'elle
puisse être. Le ciel ne nous sera pas toujours cruel. Il aura pitié de nous et fera surgir révénement qui nous permettra de nous unir.
— Je ne vis que dans cette espérance.
— Elle m'est chère autant qu*à vous !
— Ah I ma chère Adrienne, au milieu même de la douleur que nous cause la volonté de votre mère, combien nous sommes heureux de nous aimer ainsi!
Adrienne ne répondit pas. Une émotion douce remplissait son cœur. Elle était assise sur le talus d*un fossé. Accroupi à ses pieds, Gaston tenait sa main et la regardait avec ivresse. Aucune pensée coupable ne troublait leur extase. Ils étaient perdus dans la contemplation de l'avenir que leur promettait leur amour. Tout à coup, d*un sentier qui s'ouvrait presqu'en face d'eux, ils virent déboucher plusieurs personnes. Gaston se releva vivement. Adrienne effrayée l'imita. Mais au même instant elle poussa un cri auquel un cri semblable répondit. Elle venait de reconnaître sa mère. Sa mère venât de la reconnaître et la regardait avec stupéfaction et colère. Derrière madame de Ribeaupin se tenaient, non moins surpris qu'elle, mais un sourire moqueur sur les lèvres, Estelle, Charlotte, le baron Drivonne et le vicomte de Rochebry.
11 faut, avant d'aller plus loin, expliquer par quel concours de circonstances madame de Ribeaupin, ses filles et les amis de ses filles se trouvaient en plein champ et surprenaient Adrienne et Gaston au moment où ceux-ci se croyaient en sûreté.
Sf4 LES DAMES DB RIBEAUPIN
Depuis que la jeune fîUe avait quitté U maiiN» de «a mère pour suivre son oncle à la ferme de VillierB*lea«* Pommes, le baron Drivonne et le vicomte de Rocbebry avaient redoublé d'assiduité auprès de ses soeurs^ le premier parce qu'il cherchait à obtenir de Charlotte ce que le second ne sollicitait plus d'Estelle, ce dernier parce qu'il était encore dans l'ivresse de sa passioa aussi rapidement satisfa te qu'elle avait été prompte à allumer. La présence de ces deux hommes dans la maison de Ribeaupin tourna toutes les têtes. Ce ne furent plus que parties de plaisirs, dtners fins dans les restaurants, promenades au bois dans les vmti^ res de Drivonne et de Rochebryi excursions aux en* virons de Paris. La mère et les filles prenaient un grand plaisir à cette existence panachée d'agréments de toutes sortes, ainsi que disait Rochebry. Quant h lui, il y trouvait le moyen de se rapprocher d'Estelle, tandis que Drivonne toujours auprès de Charlotte, s'ef« forçait de réduire cette vertu qui ne se montrait farou^ cbe que parce qu'elle espérait tirer parti de sa résis* tance.
Si madame et mesdemoiselles de Ribeaupin avaient occupé dans le monde parisien une position plus en vue, il eût suffi de cette conduite imprudente pour les perdre à jamais de réputation. Leur obscurité les sauva de Tinfamie, ou pour mieux dire elles n'eurent pas à soufrir dans les apparences de leur honneur des folies auxquelles elles se laissaient entraîner. Adrienne ab«* sente ne connut rien qui fût de nature à l'alarmer, et
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Tabbé Mérilie; laissé comme ^le dans Tignorance de ce qui se passait, ne sut pas dans quel abime sa sœur et ses mèces étaient en train de descendre. Madame de Ribeaupin envisageait-elle les conséquences de sa légèreté ! Était-oe à dessein et dans un but déterminé qu'elle prêtait les mains à ces rapprochements con<stante entre ses filles et les deux libertins qui Voulaient les perdre! N6us n'oserions l'affirmer. D est permis de 8U{ipo0er qu'elle n'obéissait qu'à un goût excessif pour le plaisir, car si le langage qu'elle a?ait tenu à ses filles m d'autres temps était tel qu'on dût en tirer une opi* mon contraire, il est certain qu'elle ne laissait plus rien paraître qui fût de nature à laisser comprendre qu'elle persistait à vouloir trafiquer de l'honneur de ses filles. 11 y a même lieu d'ajouter qu'un changement s'était opéré dans ses idées et qu'en nourrissant toujours la volonté d'établir richement ses enfants, elle pensait moins qu'autrefois à acheter cet établissement au prix de leur réputation. Maîtresse d'un revenu relativement considérable, elle ne désespérait plus de trouver un mari pour Chariotte. Elle n'avait aucune peine à penser que l'amour de Drivonne irait jusqu'au mariage et qu'Estelle, lancée au théâtre, se tirerait d'affaire ellemême. Celte-ci lui avait caché soigneusement, ainsi qu'à Charlotte, oe qui s'était passé entre elle et Rocbebry.
Mais Madame de Ribeaupin manquait de persistance. Et puis, elle était vaine, légère, étourdie. La société de deux gentilshommes loi offrait des charmes puis-
sants. Les plaisanteries grossières du vicomte parlaî^it à son âme. Il ne lui déplaisait pas d'être cavalièrement traitée, et elle était trop peu clairvoyante pour deviner vers quel but Drivonne et Rochebry dirigeaient leurs efforts. Leur ayant ouvert sa maison, ayant trouvé plus d*un attrait dans Thabitude de les recevoir, elle prêta les mains à toutes leurs manœuvres. Drivonne faisait à Charlotte une cour assidue. Estelle acceptait les hommages de Rochebry, qui les lui rendait non plus comme un solliciteur, mais comme un amant satisfait et fidèle, et madame de Ribeaupin ne trouvait pas que cela pût tourner à mal. Sa présence lui semblait justifier, innocenter toutes choses, et les deux complices ne se montraient jamais si empressés auprès des jeunes filles que lorsque leur mère les couvrait de son égide. Devenus les commensaux de la maison, ils avaient pris à tâche de ne plus laisser aux dames de Ribeaupin le loisir de respirer. Ils les accablaient de distractions, de fêtes, comme s'ils eussent voulu les étourdir, les mettre dans l'impossibilité de résister à leurs desseins. Madame de Ribeaupin était sur les dents, ce qui ne l'empêchait pas de se montrer tout enivrée d'une vie si belle.
Les choses en étaient là, lorsque le matin du jour où, à la ferme de Villiers-les-Pommes, Adrienne attendait Gaston , le vicomte de Rochebry et le baron Drivonne se présentèrent chez madame de Ribeaupin.
-^ Eh bien ! maman, demanda le vicomte, voici ua
LES DAMES D£ RIBËAUPIN 217
beau dimanche qui commence; comment remploierons-nous?
— Allons passer l'après-midi au bois. Nous dînerons à Madrid, répondit madame de Ribeaupin.
— Fi donc ! un dimanche aller au bois avec la cohue ! objecta Drivonne.
— Alors, partons pour la campagne, ajouta Charlotte.
— Oh ! toujours les bois de Ville-d'Avray et la matelote mangée sur le bord de Tétang, c'est monotone, murmura Estelle. Voyageons plutôt.
— Partons pour de lointains pays, soit, s'écria Rochebry. Mais où irons-nous î
— Tenez, il me vient une idée, dit alors madame de Ribeaupin.
Tous l'interrogèrent du regard. Elle continua :
— Ma fille Adrienne est à la ferme de Villiers-les* Pommes, aux environs d*Évreux ; allons lui faire une visite et lui demander à dtner. Evreux est à deux heu* res de Paris; la ferme est à deux heures d*Évreux. C'est un voyage charmant. Nous arriverons pour nous mettre à table et nous reviendrons dans la nuit.
Il n'y eut qu'un cri pour accepter la proposition. On courut à la gare Saint-Lazare, on sauta dans le train qui allait partir, et deux heures plus tard, nos cinq voyageurs débarquaient sur le pavé d*Évreux et se mettaient en quête d'une voiture qui pût les conduire à Villiers-les-Pommes. L'hôtel des Roches-Noires fournit un vaste landau. On s'y installa comme on put et
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le cocher fouetta ses chevaux, tandis que le vicomte, assis au fond de la voiture entre Estelle et madame de Ribeaupin, passait ses bras autour de la' taillQ de ses voisines en entonnant une chansoQ des plus le^tos, La voiture roulait depuis longtemps ea pleii^e o^iqppagne, lorsque Drivonne, s'adressant au ÇQchQr, lui demanda si l'on était encore bien loin du but du voyage,
— Ces grands bâtiments que vous voyez dana> Jç vallon, c'est la ferme de VilUers-les-Poauoes;i répondit le cocher.
— Alors, descendons ici, s'écria Rocbebry. Nott» poursuivrons la route h pied.
Et il s'élança hors de la voiture. Ses compagnons l'imitèrent. Du point oi^ ils se trouvaient, deux chemins conduisaient à la ferme : d'un côté, la grande route blanche, poudreuse et droite; de l'autre, un sentier gazonné et fleuri entre des champs de blé.
— Prenons par le sentier, dit Rochebry.noua ferons en mâchant des couronnes de bluets et de coquelicots. Quant à vous, ajouta-t-il en s'adressant au cocher, allez directement à la ferme ; vous annoncerez cinq ventres affamés, ou plutôt, car il faut être convenable, annoncez la baronne de Ribeaupin et une nombreuse • société.
Les chevaux partirent au grand trot et les voyageurs suivirent Rochebry qui se dirigeait vers le petit bois où quelques instants auparavant étaient entrés Adrienne et Gaston.
Guillauiue Ronde! marchait à petits pas dans la
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eour de sa ferme, attendant &es jeimes amis paiftis depuis plusieurs heures, quand soudain il vit ariivar une voituve traînée par deux e)ievaux couverta d'^écume. Surpris, il s'avança vers le cocher :
^— Qui demandea-vous ? lui dit-il.
-*r J amèAfi d^Évreux des amia à vous qui viennent V(H]a &ife visite, monsieur Guillaume. Ils aot pris par le 8eDtiear> en m'ordonnant de venir les attendre ici.
— t Des amis! je n'attends personne.
— C'est madame la baronne de Ribeaupin et une nombreuse société, ajouta le cocher, répétant fidèlepont las parqles de Rochehry.
A oe nom, Guillaume pâlit.
-^Mida elle va renoontrer Gaston! pensa* t-it.
Et, sans répondre au cocher qui mettait pied à terre PQUr dételer, il se mit à courir dans la direction du petit bois, avec l'espoir qu'il y rencontrerait Gaston et Âdrienne et qu'il pourrait faire fuir le jeune homme avaqt l'arrivée de madame de Ribeaupin. Maia, quelque diligenee qu'il flt, lorsqu'il pénétra soqs les arbres qui servaient en ce moment d'abri aux fiancés, il eut la douleur de voir Âdrienne pâle, Gaston confus et
madame de Ribeaupin, les traita oontraotés par la colère, debout devant eux, entourée de ses compagnons de route.
— Me direz-vous, mademoiselle, ce que vous faites ici en compagnie de monsieur? s'écria madame de Ribeaupin en a*avançant ver-a Adrienne.
La jeune fille baissa la tète et garda le silence.
— Ne vous avais-je pas défendu de le voir î ajouta madame de Ribeaupin.
— Jamais, roamau ! répondit Adrienne d'une voix
tremblante.
— Soit, je ne vous en avais pas fait la défense formelle. Mais vous n'ignoriez pas que lorsqu'il avait demandé votre main, j'avais répondu par un refus, que je lui avais fermé ma porte, et que dès lors il ne vous appartenait pas de lui accorder un rendez-vous sans mon consentement.
Un moment interdit par la brusque apparition de madame de Ribeaupin, Gaston n'avait pas tardé à recouvrer son sang-froid. En entendant les paroles qui précèdent, il fit un pas en avant, et, s'adressant k la mère d'Âdrienne :
— Voudrez-vous bien me dire, madame, par lequel de mes actes j'ai pu perdre votre estime et mériter à ce point votre courrou;]c?
Madame de Ribeaupin le regarda des pieds à la tête, comme si elle eht été surprise de tant d'audace, puis, d'un ton dédaigneux, elle répondît :
— Je n'ai pas d'explications à vous donner, monsieur, n ne m'a pas convenu de vous agréer pour gendre. Pour quelles raisons ? c'est mon affaire et non la
vôtre.
— Pardonnez-moi, madame, c'est un peu la mienne aussi. J'aime votre fille... elle m'aime...
— Elle vous aime... sans ma permission I
— Ma mère, s'écria Adrienne, aucune permission
ne m'était nécessaire pour disposer de mon cœur. II m'appartient et n'appartient qu'à moi.
— Vous l'entendez! s'écria madame de Ribeaupin avec colère, en prenant ses deux aînées à témoin de cette réponse. Ce sont là sans doute les fruits des con*seils que vous receviez de votre oncle, mon digne frère? Où est-il, ce saint prêtre? j'ai à cœur de le féliciter pour la manière dont il comprend l'obéissancç filiale et couvre de son caractère, qu'il nous dit être respectable, vos coupables amours!
— Voilà une mauvaise parole, ma mère, et vous la regretterez quand vous Qonnaîtrez la vérité, fit Adrienne le cœur gonflé par l'émotion.
Gaston allait protester à son tour. ^Mais Guillaume qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence, et qu'au milieu du trouble général, madame de Ribeaupin n'avait pas encore vu, crut devoir intervenir,
— Vous vous méprenez, madame, sur la signification de l'entretien que vous avez surpris. Ces jeunes gens n'ont rien à se reprocher. Ils s'aiment, et pour le bon motif; votre frère, que des affaires urgentes ont appelé à Paris voici huit jours, n'est pas moins innocent. Le coupable, s'il est vrai qu'il y ait un coupable, c'est moi, et moi seul. Mais je vous l'avoue, je ne croyais pas si mal faire. Gaston Rivière est mon ami autant que votre frère, autant que mademoiselle, et je ne voyais aucun mal à favoriser une chaste tendresse qui doit trouver sa consécration dans un mariage.
— Ce mariage n'aura pas lieu, répliqua sèchement
LES DAMES DR RIBEàUPIN
madame de Ribeaupio, et je saurai bien empêcher monsieur votre ami de revoir ma fiile. MademoiseUe» ajouta^t-^etle en s'adressant à celleHÛ, rentrei sur-lechamp à la ferme, faites charger vos paquets sur la voiture et venez me reprendre là-bas, sur la route, ok nous allons vous attendre. Je vous ramène k Paris.
«-« Kh quoi I madame^ vous ne voulez pas me faire l'honneur de vous reposer dans ma maison ? demanda le fermier, qui espérait apaiser le courroux de cette mère terrible.
— Non, monsieur, ce serait approuver dans une certaine mesure ce qui s'y est passé et que le hasard, m'a fait découvrir. Nous repartons immédiatement.
Rien ne pouvait être plus désagréable à Estelle et à Charlotte que cette décision. Jusqu'à ce moment^ ellci avaient joui silencieusement du trouble de leur sœur, heureuses enfin de trouver en défaut cette jeune fille dont la vertu était comme un reproche pour elles. Mais, en comprenant qu'elles allaient être privées du plaisir qu'elles attendaient de leur promenade, elles manifestèrent leur mécontentement par des murmures. Rochebry, désireux de leur plaire, essaya de faire revenir madame de Hibeaupin sur cette résolution. Mais elle l'interrompit dès les premiers mots qu41 prononça.
— Monsieur le vicomte^ dit-elle avec majesté, je suis mère et connais les devoirs que ce titre m'impose. Je ne dois pas m'arréter ici. Nous dînerons à Évreux.
Rochebry s'inclina ; il fit un pas en arrière, du côté du baron Drivonne, qui avait assisté à cette scène
LES DAMES DE RIBEAUPIN ttS
avec autant dé sang-^froid que s^il eût été assis dans une stalle du Vaudeville ou da Gymnase, et loi dit à voix basse : ,
— On nous a changé la maman Ribeaupin. Je crois qu'elle a fait un vers.
En ce moment, Adrienne, après avoir jeté un regard .plein de tristesse sur Gaston, allait se retirer pour exécuter les ordres de sa mère ; mais, celle-ci ayant réfléchi que si sa fille rentrait seule à la ferme, elle pourrait avoir avec son fiancé un dernier entretien, se décida à l'accompagner.
— Allex nous attendre k Textrémité de ce sentier, dit-elle à ses filles ; ces messieurs vous tiendront compagnie.
Puis elle suivit Adrienne, escortée elle-même de Guillautne, qui n'avait pas perdu tout espoir de l'apaisef .
— Vdlà un fâcheux contre-temps, s'écria alors Estelle. Nous étions bien contents et il a fallu que Cette pécore d'Adrienne se trouvât là pour désorganiser une partie si bien commencée.
Cependant Gaston désespéré, contenant à grand'peine son émotion, était debout au milieu du chemin, à quelques pas du groupe formé par les demoiselles de Ribeaupin et leurs compagnons, ne sachant à quel parti s'arrêter, n'osant aller à la ferme, de peur d'y rencontrer de nouveau la mère d'Adrienne , et n'osant s'éloigner de cet endroit où il espérait voir passer son amie et échanger avec elle un dernier adieu dans un regard*
tu LES DAMES DE RIBEAUPIN
-— Il a fort bonne mine, ce jeune honune, dit alors le baron Drivonne à Rochebry en désignant Gaston.
— Oui, répondit le vicomte ; il m'intéresse, je voudrais faire quelque chose pour lui.
Et avançant d'un pas au-devant de Gaston, il ajouta, en s'adressant à lui :
— Je suis fâché, très-fâché pour vous, monsieur, de ce qui est arrivé. Croyez bien que si nous avions connu votre présence sur ce point nous aurions dirigé ces dames d'un autre côté.
— Je vous remercie, monsieur, dit froidement Gaston en s'inclinant.
Le vicomte de Rochebry continua :
— Il est dommage que votre téte-à-téte ait élé aussi brusquement interrompu, car la petite est gentille. Mais tout n'est peut-être pas désespéré. Mon ami le baron Drivonne et moi avons quelque influence sur la mère Ribeaupin. Nous nous emploierons afin de dissiper les préventions qu'elle semble nourrir contre vous et de la décider à vous rouvrir sa maison.
Gaston était à la fois surpris et charmé du secours inespéré qui lui arrivait.
— Vous ne pouvez être seul à souffrir tandis que nous sommes très-heureux, le baron avec Charlotte, moi avec Estelle. Nous souhaitons que vous en arriviez à vos fins avec la petite Adrienne.
La figure de Gaston, un moment égayée par l'espoir qu'on faisait luire à ses yeux, se rembrunit. Il corn-
prit le sens infâme des paroles de Rocbebry, et, faisant un geste de dénégation :
— Veuillez, monsieur, me dispenser de vous devoir quelque reconnaissance. En voulant m'être agréable, vous ne pourriez que froisser tous mes sentiments. Nous ne saurions nous comprendre.
Ayant prononcé ces paroles d'une voix assurée, il salua les deux hommes qui le regardaient avec stupé« faction et et s*éloigna rapidement, tandis qu euxmêmes, escortant Estelle et Charlotte, se mettaient en route pour rejoindre madame de Ribeaupin au rendezvous qu'elle leur avait assigné.
Après avoir fait un grand tour dans les champs, Gaston arriva à la ferme, Adrienne et sa ipère avaient déjà quittée. Guillaume l'attendit, et, marchant à sa rencontre, lui prit les mains en disant :
— C'est là une aventure malheureuse, mais n'allez pas vous décourager, ni vous désoler. Adrienne est partie pleine de courage et d'espoir et vous demande de tenir vaillamment tète à la tourmente.
— J*ai le même espoir et le même courage, répondit Gaston.
— Maintenant, si vous m'en croyez, vous ne tarderez pas à prendre un parti héroïque et décisif.
— Lequel?
— Celui qui seul mettra madame de Ribeaupin dans la nécessité de vous accorder la main de sa fille. Il est douloureux d'en arriver là, mais vous n'aurez pas raison
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atitrement de cette vieille folle. Enlevez Adrimme.
— La déshonorer! moi!
*^ Allons donc I vous l'enlèverex, vous l'amènerez chez Guillaume Rondet, dont la fortune et la maison sont à votre disposition*
Gaston arrêta le fermier.
— Je vous remercie, monsieur Guillaume» et à l'occasion je me souviendrai de vos oCRres. Mais je n'aurai recours au parti extrême que vous me proposez que lorsqu'il me sera démontré que la volonté de madame de Ribeaupin est inébranlableé
Le retour d'Adrienne à Paris fut aussi triste qu'avait été joyeux son départ quelques Jours auparavant. Douloureusement affectée par les scènes qui précè* dent, brusquement séparée de Gaston au moment où elle jouissait du bonheur d'être auprès de lui, elle ftvait le cœur déchiré. Bien qu'elle eût fait bonne contenance, elle était sous l'empire d'un effroi très^grand, car elle ne doutait pas que sa mère, ne se portât à des extré^ mités pour l'obliger à renoncer aux espérances chères et douces qui la faisaient vivre. Les yeux humides, l'âme consternée, elle dut assister aux ébats de h joyeuse bande qui la ramenait à Paris sans faire aucune attention à elle. On dtna copieusement dans un hôtel d'Évreux, si copieusement qu'en traversant à minuit les rues de la ville pour arriver à la gare, Rochebry, dont la bruyante gaieté attestait Fexaltation causée par les fumées du vin de Champagne, fut obligé d'offrir son bras h nad^me de Ribeaupin, qui. se plai*^
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gnait amèrement de la faibleëse de ses jambes. Une foule énorme remplissait la gâte. Le train qui allait partir était le dernier se dirigeant sur Paris, et tous les Voyageurs attardés se pressaient pour y prendre place. On connaît la physionomie particulière des garés, le dimanche, dans les environs de Paris. C'était le même tumulte, les mêmes cris.
*-- NOUS allons être envahis et il nous sera impos-^ slble de reiter entre noua durant la route, ditRochebry à Drivonne.
-^ Je vais prendre tout un compartiment, répondit ce dernier en s'approchant du guichet où se distri^ huaient les billets.
Grâce à sa prodigalité, nos six voyageurs se trouvèrent seuls, Drivonne h côté de Charlotte, Estelle à côté de Rochebry et Adrienneen face de sa mère. Mais, à peine assise, madame de Ribeaupin, dont la tète était singulièrement alourdie, ferma les yeux, et bientôt un ronflement sonore vint apprendre à ses compagnons qu'elle était livrée au sommeil.
— Quand les chats dorment, les souris dansent, s'écria joyeusement Rochebry.
Adrienne, qui se tenait dans Tangle opposé du wagon, le front collé contre les vitres, se retourna à' ces mots et rougit en voyant le vicomte agenouillé devant Estelle, la tète sur les genoux de sa maîtresse, qui caressait machinalement ses cheveux. En face d'eux, Drivonne avait, entre ses mains les mains de Charlotte et parlait avec ardeur. Adrienne reprit sa première position
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et nebougea plus, essayant, malgré les personnages qui Tentouraient, de s'isoler pour ne pas les voir et pour rêver de Gaston. Le train brûlait les rails et filait rapidement à travers les champs obscurs et déserts. Il passait comme une flèche devant les arbres échevelés, et c*est eux qui semblaient entraînés dans une course folle. Lorsqu'il s'arrêtait aux stations, on voyait passer sur le trottoir un homme pressé, muni d'une lanterne, dont la voix réveillait en sursaut la plupart des voyageurs. Quelques-uns descendaient, d'autres montaient. Le bruit d'une sonnette, un coup de sifflet se faisaient entendre, et l'on repartait. Au milieu de ce bruit uniforme, que dominaient parfois les rires étouffés de ses sœurs et de leurs amis, Adrienne s'assoupit en pensant à Gaston. Elle ne se réveilla qu'à Paris.