COMMENT CHARLOTTE TRAITE LES AFFAIRES
Le lendemain matin, vers neuf heures, Adrienne venait de se lever quand Jeanne, la femme de chambre léguée par Florence Bakson à madame de Ribeaupin, entra brusquement chez elle et lui dit :
— Mademoiselle, courez au salon. Je ne sais ce qui se passe. Madame la baronne y est avec vos sœurs et M. Dervaux. Elle crie et se désespère.
Depuis longtemps, on le sait, Adrienne s'attendait à voir la maison frappée par un grand malheur. Elle avait dit maintes fois à son oncle :
— Une catastrophe seule ouvrira les yeux de ma mère.
Il lui vint sur-le-champ à Tesprit que cette catastrophe éclatait. Malgré les torts de sa mère et de ses sœurs, elle n'écouta que son cœur et se rendit en toute hâte mptés d'elles. Lorsqu'elle entra dans le salon,
madame de Ribeaupin, pâle et morne» était assise entre Estelle et Charlotte dont elle tenait les maîns et paraissait en proie à une peine très-vive. En face des trois femmes, debout, accoudé à la cheminée, jouant d'une main avec son lorgnon, de Tautre, tenant sa canne et gesticulant, se tenait, souriant, élégant et superbe, Dervaux, le propriétaire des magasins du Diables-Boiteux et Tassodé de madame de Ribeaupin. A le voir ainsi, personne n'eût pu croire qu'il était l'auteur du trouble auquel ces dames semblaient en ce moment livrées» Et cependant, telle était la vérité. Qjuelques instants avant, se présentant à l'improviste, il avait fait demander madame de Ribeaupin et lui avait tenu le langage suivant :
— Je suis tout à fait désolé d'avoir à vous donner de mauvaises nouvelles, mais je ne saurais voas le cacher plus longtemps.
-^ Qu'est-ce donc? demanda madame de Ribeaupin qui venait de se réveiller et dont le cerveau éttit en-* core un peu obscurci.
•^ Apprenez, chère madame^ que la vente du moia dernier a été nulle et que...
^^ Vous avez mangé l'argent que je vous avaift confié ! s'écria madame de Ribeaupin recouvrant toute sa lucidité.
Elle se mit à pousser des cris déchirants qui attiré^ rent Estelle et Charlotte d'abord, puis Adrienne. Lors* que cette dernière apparut, Dervaux attendait qu'un
LËB ly^HGS DB HIBEAUPIN tSt
pdu de calme se fit pour expliquer l'objet de ba visite. Il ne tarda pas à reprendre la parole.
— Vous venez de voua servir d'une expression dure pour moi, chère baronne, dit^l. Non, je n*ai pas mangé vos fonds. J'eq)ère encore pouvoir sauver les vôtres et les miens. Mais s'ils sont compromis^ c'est sans que j'aie un seul reproche à m'adresaer. Ainsi que j'avais eu l'honneur de vous Texposeri les visites des clients ont été extrêmement rares dans ce mois de mai qui finit. Il en est résulté un déficit considérable dans le chiffre des rentrées mensuelles» déficit qui se produit en même temps qu'arrive l'échéance des valeurs que j'ai souscrites en payement des achats faits par moi en vue de la campagne du printemps. Ce n'est pas à dire que votre argent ait disparu, il s'est trans» formé en marchandises, mais ces marchandises sont encore dans les rayons, et je n'ai pas de quoi les payer.
•^ Eh bien, qu'y puis^je faire? s'écria vivement madame de Ribeaupin, qui allait de la colère à la douleur.
Dervaux continua flegmatiquement son rédt :
«^ J'ai à verser après^'demain aux banquiers qui possèdent ma signature une somme de quarante«K:inq milio francs. Or» je voua le répète» la caisse est à sec et ri'stera ainsi jusqu'à ce que la vente reprenne» U faudrait donc me procurer quarante-cinq mille francs i
Madame de Ribeaupin se leva avec indignation.
•^ Qui? aaoil Gomment! je vous ai confié soixante
S32 LES DAMES DE RIBEi^UPIN
mille francs et vous les avez compromis. Je devais toucher à la fin de Tannée ma part des bénéfices, et ces bénéfices seront nuls, et vous venez encore...
— Je vous ferai observa:, madame la baronne, qu'en ce qui concerne votre part de bénéfices, vous Tavez touchée.
— Je l'ai touchée 1
— En marchandises. Votre compte dans la maison pour fournitures faites à vous et à ces demoiselles s'élève k plus de vingt mille francs. De plus, depuis que nous sommes associés, c'est-à-dire depuis quatre mois, vous avez reçu, à valoir sur iesdits bénéfices cinq cents francs par mois, soit au total vingt-deux mille francs. Vos bénéfices ne se seraient pas élevés à ce chiffre.
— Vingt-deux mille francs ! répéta machinalement madame de Ribeaupin.
— Tout autant; j'étais bien aise de vous l'apprendre. Maintenant, si vous refusez de verser la somme que je vous demande, je ne pourrai payer mes échéances, ma signature sera protestée et je serai dans la nécessité de déposer mon bilan»
Cette menace ne parut produire qu'un médiocre effet sur madame de Ribeaupin. C'est qu'elle venait de calculer que si Dervaux était déclaré en faillite^ la liquidation de ses affaires ne serait pas trop désastreuse et qu'il reviendrait à ses créanders un beau dividende dont elle aurait sa part. Ce dividende, joint aux sommes qu'elle avait touchées, devait équivaloir à
peu de chose près à son capital. Sous Tempire de cette idée, elle répondit tranquillement :
— La faillite ! vous feriez faillite ! Eh bien I soit, je courrai le risque de tous ceux dont vous êtes le débiteur et j'aurai les mêmes avantages qu'eux. Gela vaudra mieux pour moi que de vous faire un nouveau versement.
Un sourire singulier, vraie grimace de coquin, passa sur les lèvres de Deyrvaux, et il dit :
— Je vois, chère baronne, que vous n'avez pas saisi toute la portée du contrat qui nous lie. En aucun cas vous ne pouvez être créancière de la maison du Diable-Boiteux, par le motif que vous êtes mon associée et que si je fais faillite vous ferez faillite avec moi.
Madame de Ribeaupin regarda son interlocuteur comme si ce langage l'eût frappée d'hébétement.
— Oui, madame, continua Dervaux, répétant avec le plus grand calme les expressions dont il s'était déjà servi, comme s'il eût pris plaisir à retourner le poignard dans la plaie qu'il venait d'ouvrir; oui, si je fais faillite, vous ferez failUte; si le syndic, après avoir ordonné de vendre judiciairement et à vil prix nos marchandises et notre matériel, juge que mes biens doivent être saisis, les vôtres le seront également. Enfin, s'il arrivait que la faillite fût qualifiée de frauduleuse, vous comparaîtriez avec moi en cour d'assises.
Autant de mots> autant de coups pour madame de Ribeaupin. Elle fut longtemps avant de pouvoir recouvrer l'usage de la parole.
i34 LES DAItËS DB RiBËAUPtM
— Ainsi, dit-elle enfin d'une voix «oordê qu'étouf^ faient les larmes. Voilà le résultat de vos belles promesses. Je Vous ai confié le plus clair de mon bien, rhéritage de mes enfants...
Dervaux Tintef rompit :
— Madame la baronne, les tepfoches ne changeront rien à ce qui est. Ils ne serviraient qu'à nous faire peN dre un temps précieux. Le tôtchott brftle, comme on dit vulgairement. Hâtons-nous et ne récriminons pas. Pouvez*vous, BOUS deux jours, me compter quarantecinq mille francs ?
— Où voulez-vous qtie je les prenne ? J'en ai reçu quatre-vingt mille de là Ville, à titre d'indemnité; je vous ai remis les trois quarts de cette somme; le quart restant a servi à payer mon installation ici. En dehors de cela» je ne possède rien que ma pension de veuve d'officier et lôs revenus de mon bureau de tabac.
— Vous avez des amis !
— Et vous croyez que j'oserais i..^
— Ces demoiselles oseront, répliqua cyniquement Dervaux en désignant Estelle et Cfiariotte.
La première ne comprit pas le sens de ces paroles; mais la seconde bondit sous cette injure et, s'avançant vers le propriétaire du Diable boiteux^ elle Tapostropha en ces termes :
— Pour qui nous prenez-vous, monsieur? Nous croyez-vous à vendre ? Ma mère a raison ; nous n'avons pas la somme que vous désirez, et cela vaut mieux^ car, si nous la possédions et si nous étions assez folles
pour VOUS la confier, elle irait rejoindre celles que vous ftves engloudes déjà. Déposes votive bilan» si cela vous plaît ainsi. Ma mère sera déclarée en faillite, on sai*' sira son mobilier; nous serons ruinées, nous devrons nous contenter de peu> comme autrefois ; mais, du moins, nous ne ferons rien perdre à personne. Quant aux tribunaux doût vous menacez la baronne de Ri^ beaupin, elle n'a pas à les redouter, car s'ils étaient appelés à prononcer, nous leur prouverions sans peine que le mauvais état de vos affaires date de loin, et que lorsque les soixante mille ft*ancs vous ont été versés vous étiez déjà souS le coup d'une faillite que vous n'avez évitée que grâce à nous* Ma mère n'est coupable que d'imprudence, et cette imprudence ne frappe qu'elle et sa famille.
Charlotte a'arréta. Elle avait paflé avec véhémence, écrasant d'un regard dédaigneux Dervaux qui ne aou** riait plus*
-^ Vous avez bien tort de me répondre ainsi, ma* demoiselle, fit-il avec douceur. Vous m'adressez des reproches que je ne mérite pas. Mais je ne veux pas les entendre et je tiens seulement à vous faire comprendre que si je paye l'échéance d'après-demain, nous sommes tous sauvés.
^— Sauvés ! Gomment ?
•**- Je suis exproprié des lieux que j'occupe, vous le savez bien. Avant peu, le jury aura à m'allouer une indemnité. J'ai demandé deux millions de francs. On m'en accordera quinze cent mille. Que faut-*il donc
836 LES UÀMSS DE RIBEAUPIN
pour éviter une catastrophe ? que je franchisse heureusement les quelques semaines qui nous séparent du jour où le jury rendra sa sentence.
Madame de Ribeaupin et Charlotte se regardèrent, ébranlées et rassurées à la fois. Après ce qui leur était arrivé à elles-mêmes et la façon presque miraculeuse dont elles s'étaient enrichies par l'expropriation, le langage de Dervaux et ses espérances ne pouvaient leur paraître téméraires.
— Je veux bien vous croire, répondit madame de Ribeaupin ; mais encore une fois, comment nous procurer quarante-cinq mille francs ?
Charlotte réfléchissait.
— C'est mon affaire, s'écria-t-elle tout à coup. Vous aurez la somme après-demain, avant midi.
-— Es-tu folle ? demandèrent en même temps sa mère et Estelle.
— Est-ce que tu comptes vendre mes diamants?
ajouta la seconde avec inquiétude. Je ne peux me dessaisir des miens en ce moment. Ils me seront nécessaires au théâtre pour mon rôle de la. fée Biribi.
— Mademoiselle Estelle va débuter au théâtre ? fit Dervaux avec intérêt. J'en suis bien aise. J'ai la certitude qu'elle est destinée à de grands succès.
En tout autre moment, cette phrase eût mis du baume sur le cœur de madame de Ribeaupin. Mais préoccupée, elle ne l'entendit même pas et continua à interroger Charlotte du regard.
— Sois sans inquiétude, dit celle-ci en s'adressant
à Estelle, il ne s'agit pas de vendre nos diamants. La somme que nous en retirerions serait bien loin de suffire aux nécessités du moment.
— Mais, alors? interrogea Dervaux.
— Vous pouvez vous retirer , monsieur, répondit froidement Charlotte. Vous avez ma parole.
— Un moment! s'écria madame de Ribeaupin. Il faut du moins que ce nouveau sacrifice nous serve à quelque chose. On vous versera les quarante-cinq mille francs, monsieur! Comment? je n'en sais rien. Mais vous les aurez en temps utile. Seulement, vous ne les toucherez qu'à deux conditions : la première, c'est que l'association qui existe entre nous sera rompue le même jour d'un commun accord; la seconde, c'est que vous vous reconnaîtrez débiteur du capital que vous avez reçu de moi.
— Mais, madame !
— C'est à prendre ou à laisser, reprit madame de Ribeaupin. Je veux bien perdre ce capital, mais je veux pouvoir prouver que vous me le devez. Je tiens surtout à ne pas être déclarée en faillite.
— Vous renoncez à participer à mes affaires au moment où l'expropriation va les rendre fructueuses 1
— Vous tirerez seul profit de l'indemnité, monsieur, et je me tiendrai pour satisfaite si vous me remboursez.
Ce fut dit d'un ton qui n'admettait pas de réplique. Dervaux comprit qu'il n'obtiendrait rien de plus et se retira. Madame de Ribeaupin s'adressa alors à Charlotte :
— Comiuent comptes^tu te procurer la soipme?
'^ Eatelle en demandera une partie à M. di» Rodiek bry et je demanderai Tautre au baron.
— Moi ! exploiter mon petit vicomttt I ^'écuria Ës« telle. Jamais, û'ailleuri, il me refuserait. U n^est pas assez riche pour faire un tel sacrifice.
Charlotte regarda sa sœur avec une tristesse mêlée de mépris.
«^ Ah I c'est vrai; murmura^-tneUe, j'oubliais que...^
Estelle pâlit.
-^ Qu'oubliaisrtu?
«y- fUen ! rien I se hâta de répondre Charlotte, qui ne Voulait pas que sa mère comprit Tallusion qu'elle venait de faire. Le baron ûrivonne me donnera toute la somn^e.
— A quel titre, malheureuse enfant ? demanda ma^ dame de Ribeaupin en obéissant à un demiQr effbrt de son honneur expirant.
Charlotte leva les épaule^ :
-^ Nous pourrions, en vendant nos diamantSi no^e mobilier, en engageant pour quelques années le ve^m venu de notre bureau de tabaq trouver l'argent nécessaire. Mais, après tous ces efforts dçnt personne ne nous saurait gré, nous serions réduites à la misère, et je ne veux de la misère à auoun prix. Le travail me fait peur. A quoi me servirait d'avdr vingt ans et d^étre belle T Madame de Ribeaupin baissa la tàle sans répondre. Elle retrouvait dans ce langage les fruits de l'éducation qu'elle avait donnée à ses filles. Aucune
objection contraire aux idée» qu'exprimait Cbarlotta ne se présentait sur ses lèvres, car elle était bieaprèa d0 169 partager,
^ Après tout, pea9a^t«eUe, elle a da hi téta et de Tbabileté. Qu^eUe «gt^se à m guiae.
«^ Charlotte a raison, dit Estelle comme si elle eût compris ce qui ae passait dana l'esprit de sa mèrQ<
Placée dans un coin du salon, Âdrienne n^avait rien perdu des scènes qui précèdent. En apprenant le mal» beur qui frappait sa famille, elle s'était réjouie, nourt* rissant Tespoir que la ruine ramènerait sa mère et ses sœur« dans une voie meilleure que celle où ellea étaient engagera et hâterait son mariage avec Gaston. Mais en entendant la conclusion inattendue de cet entretien, elle fut saisie d'un double sentiment d'horreur et d*ef<^ froi. Elle quitta le salon comme elle y était entrée, sans être remarquée, et regagna sa chambre où elle fut oubliée et laissée à ses larmes et à son désespoir.
Le soir du même jour à huit heures, Charlotte at-* tendait le baron Brivonne qu'elle avait fait appeler, dé* sireuse d'avoir avec lui un entretien important .Comme pour favoriser ce tète4i-téte qui devait exercer sur sa destinée une influence décisive, les circonstances avaient concouru pour qu'elle demeurât seule. Adrienne, retirée dans sa chambre, ne donnait pas signe de vie, Quant h Estelle, accompagnée de sa mère, elle s^était rendue au théâtre des Drôleries-Parisiennes où devaient avoir lieu, au foyer des artistes^ la lecture de la fée»
rie : Le Homard mélomane et la distribution des rôles.
 peine entrée dans le petit salon où elle devait recevoir le baron, Charlotte s'approcha d*une glace pour jeter sur sa toilette un dernier coup d*œil. Elle s'était vêtue, comme le soir où, pour la première fois, Drivonne avait dîné chez madame de Ribeaupin, d'une robe de couleur paille, recouverte de dentelles noires et décolletée. Elle se rappelait quelle impression saisissante elle avait causée ce soir-là à cet homme éperdûment épris, auquel depuis ce jour elle n'avait pas accordé, malgré ses supplications, la moindre faveur. En s'efforçant d'être aussi belle que durant les heures où elle avait pu mesurer l'étendue de son pouvoir sur lui, elle voulait exercer encore une séduction irrésistible, afin qu'il fût hors d'état de refuser ce qu'elle allait lui demander. Elle se sentait d'autant plus forte qu'elle ne s'était jamais montrée ni faible ni tendre. Ce qu'elle allait dire, elle ne le savait qu'imparfaitement, mais ce qu'elle savait bien, c'est que, quoiqu*il dût lui en coûter à elle-même, Drivonne ne devait sortir de chez elle qu^aprës avoir cédé à tous ses désirs. Charlotte, on l'a vu, n'était pas vertueuse, mais elle était habile. L'éducation déplorable qu'elle tenait de sa mère ne pouvait la protéger contre les périls qui l'environnaient. Mais ce que l'éducation n'avait pu faire, le soin bien entendu de ses intérêts l'avait fait. Dévorée d'ambition, désireuse de posséder la fortune, ne pouic^t l'acquérir qu'à l'aide de sa
LES DAMES DE HIBEÂLPIN lit
beauté, elle comprenait qu'une réputation sans tache relevait singulièrement le prix de ses charmes. Plus avisée qu'Estelle, elle ne voulait pas se donner, mais se vendre. Et c'est pour cela que Drivonne, jusqu'à ce jour, n'avait rien obtenu d'elle. Elle le conduisait à sa guise, l'agenouillant sans cesse, le laissant pâtir, non pour le décourager, mais au contraire pour irriter sa passion, affaiblir sa volonté ; elle comptait tirer parti de l'état auquel elle l'aurait réduit.
Les ravages qu'elle avait faits dans le cœur de Drivonne étaient immenses. Il souffrait .horriblement de son amour non satisfait. Les passions qui frappent les hommes durant la seconde moitié de leur vie les étreignent si fortement qu'elles les meurtrissent et les tuent, s'ils ne peuvent leur fournir un aliment. Et, chose étrange, aimant frénétiquement Charlotte, il ne l'estimait pas. Il ne voulait pas s'arrêter au seul parti honorable qui s'offrit à lui, l'épouser. Il redoutait de voir traîner son nom dans la boue. Il n'avait aucune confiance dans cet objet qui lui était si cher.
— Que peut-elle me vouloir? se demandait-il en se rendant au rendez-vous.
n y arriva à huit heures et cinq minutes. Ce fut Jeanne qui vint lui ouvrir.
— Âh! monsieur le baron, lui dit la femme de chambre, je crois que vous êtes bien inspiré en venant ce soir. Si c'est à votre intention que mademoiselle Charlotte s'est faite beUe...
— Elle m'attend, répondit discrètement Drivonne.
t42 LES DAMES DE KIBEAUPIN
T-«t:Ue attend M. le baron et elle est aeulQl Tops
mes complimepto!
t— VtH^x^tu te taire, «auviôse tangue !
-r^ Coqibiea acbetez-^vqus baqq mlence? detnai^âa Jeaooe AYeQ effronterie.
Le barciQ M donqa deux louis, qu'elle fit (sr^^ meai disparaiire^ et s'avança jusque vers la porte du «ftlou qu'elle loi ouyrit. l\ eatra et 4eiA^2ra ébloui en voyant Charlotte fioacbalafiftoiesit étei^âue mv une ebaîae longue^ aujirèe d^une croisée entr'wvet |q par où. pénétrait X^iv pur d'une belle ^irée d'olé.
Qq étMtsiu rm^ de juÎQ. (Je n'était pa$^ ^^«oi^la 9Uit» mois oe n'était plus le jour, Cbarlotte, noyée 4ans )e orépi^cule» te^ tôte» enve}Qi^)ée dax^ ua voile de Udle Uanc, re^^ei^Ai^ait k une de ce^ sylphide^ qui n'existeat que danç le^i lége^deie^ qu^ l'imaginaUQu d^s poëtea a créées. £Ue lui fit signe d'avaueer et^ui tondit la main en aouriant.
•^ Je touche au bonbeuTi pen^a-^t-il.
£t s'inclinant» il déposa un baiser sm" cette b^e main, petite et modelée comme celle d'uUQ s^ts^tue.
— Asseyez-vous, lui dit Cbai;'l^te« doiUs ^yous à causer.
Il obéit.
^-r Depuis plusieurs semaines vous me poursuivez de voa hommages, reprit-dle aus^t6t Quoique i^ fie lea aie pas accueillie san» froideur et san^ arri^i^pepsée, vous me rendrez cette justice que je ne les ai ni f^soussës Bî défiûifiragéa. En femontini dan^ mes sou-
LES DAMES BE RIBEàUFIN 213
venirs, je me rappelle vous avoir môme fait comprendre qu'il ne me déplairait pas d'être votre femme.
— Vous me Favea dit»
— N'est-ce pas? Je suis donc bien à Taise pour vous mettre à Tépreuve aujourd'hui. Il s'agit pour moi de savoir si les déclarations que j*ai entendues dans votre bouche venaient ou non de votre cœur.
*^ £lies venaient de mon cœur, n'en douter pas. *^ Ainsi, vous m'aimez ?
— Vous ne pouvez ^ignorer.
— M'aim^«-vous assez pour me rendre un service, mais un très^-grand service, un de ceux-là qu'on refuse le plus souvent ?
— Parlez !
^ Pour me prêter quarante*cinq mille francs.
— Vous les prêter, non; les déposer à vos pieds, h titre de don gracieux, oui.
Ce fut dit spontanément, avec une certaine crânerie qui alla droit au cœur de Charlotte.
•^ Vous me les donneriez sans me demander ce que j'en veux faire?
*— Si vous ne croyez pas devoir me l'apprendre.
— Merci de cette réponse. Je l'accepte comme une preuve de confiance et d'amour. Je n'attendais pas moins de vous.
Charlotte s'arrêta pour reprendre haleine. Elle était fort émue. Le plaisir que cause le succès brillait dans ses yeux. Il lui fallut un instant pour se remettre.
— Mais je ne crois pas, continua-t-elle, devoir vous
cacher l'emploi que je veux faire de cet atgent. Vous pourrez peut-être me donner un bon conseil.
Et aussitôt elle lui raconta la visite de Dervaux et les aveux qu'il avait faits.
— M. Dervaux est un fieffé cpquin, répondit le baron. Il espérait que madame de Ribeaupin serait pour lui la vache à lait. Peut-être vaudrait-il mieux refuser carrément de lui venir en aide, dût-il être mis dans la nécessité de déposer son bilan et dût votre mère être entraînée dans sa faillite. Il est à braindre que le secours que vous lui apporterez ne suffise pas et que... Mais, ajouta le baron, je ne peux vous donner le conseil d'agir de la sorte. J'aurais l'air de regretter la promesse que je vous ai faite et de vouloir la retirer. Les quarante-cinq mille francs lui seront remis, et, en les remettant, je tâcherai de tirer votre mère de ce guêpier, en rompant, comme elle en a eu la pensée, l'association.
— Nous serons ruinés, mais nous ne verrons pas vendre à l'encan notre mobilier, dit Charlotte en souriant tristement.
— Ruinés ! s'écria Drivonne. Pouvez-vous redouter a ruine quand je suis là, divine Charlotte ? Je bénis
cet événement qui me permet de vous parler à cœur ouvert. L'heure est venue pour vous de prêter à mes propositions une oreille complaisante. Consentez à me rendre heureux, et, en retour, je vous assure une existence opulente telle que vous l'aimez. Hôtel, chevaux, voitures, bijoux, rien ns vous manquera, et je
VOUS fournirai les moyens de faire à votre mère une pension qui suffira à ses besoins, à ceux de vos sœurs, et la dédommagera amplement de la perte qu'elle subit.
Charlotte écoutait ce langage d'un air rêveur et comme si elle eût hésité à prendre une décision.
— Est-ce bien l'amour qui vous dicte ces paroles? demanda-t-elle tout à coup.
— L'amour le plus ardent, s'écria impétueusement Drivonne en se jetant à ses pieds.
— Mais alors, pourquoi ne m'épousez-vous pas ?
Cette question tomba sur l'enthousiasme de Drivonne comme de Feau glacée sur un foyer incandescent. Mais en homme auquel la demande d'argent qui venait de lui être adressée et la générosité dont il avait fait preuve donnaient l'avantage, il se releva et répondit :
— Je ne vous épouse pas, Charlotte, parce que le mariage est un lien, parce que j'ai presque soixante ans et que vous en avez vingt à peine, parce que je serai un amant aussi agréable que je ferais un mauvais mari, en un mot, parce que je veux bien me donner une maîtresse, mais non enchaîner ma liberté.
Charlotte s'attendait-elie à la réponse du baron Drivonne? Il est permis de le supposer, car son visage demeura impassible; aucun éclair d'indignation ne passa dans ses yeux. On eût dit qu'elle comprenait que s'étant mise, en faisant appel à la bourse de son adorateur, au niveau d'une vulgaire courtisane, elle
têè LES DAMES OB RIBBAUPIN
méritait d'ôtre traitée comme telle. Le baron continua r *- Qu'est^-ce que le mariage ajouterait de plus à Tamour que j'ai pour voua» à celui que vous pouvez me donner? Rien. Aimons-nous donc librement, sans nous forger des chaînes que noUB porterions mal...
— Assez ! assez I fit sourdement Charlotte.
Un violent combat se livrait en elle. Si pervertie qu'elle fût, elle ne pouvait, prête h tomber sans avoir Texcuse de Tamour ni même d'un entraînement, ne pas être intérieurement éclairée par une lueur de vertu. Mais cette hésiuition fut de courte durée. Repousser les off^s de Drivonne» c'était revenir aux jours diffidlesi aux misères passées^ s'obliger à un travail de tous les jours, renoncer à l'opulence qu'elle avait rêvée.
— Jamais l se dit-elle.
Elle se dressa triste, pâle, grave, belle comme une prêtresse antique, et d'un accent froid et saccadé :
"^ Qu'il soit fait selon votre volonté i Je pouvais être pour vous une épouse dévouée, fidèle, reconnaissante de vous devoir un nom, un rang dans le monde, tous les avantages de la fortune. Je ne serai qu'une créa^ ture déshonorée, dégradée par vous, dont vous aurez exploité la fatale ambition, qui ne vous devra rien que la somme de plaisir que vous lui payerez. Je ne me donne pas, je me vends.
sue avait espéré qu'il entendrait ce cri de son or^ gueil humilié, qu'il en serait touché comme d*un effor. de la vertu aux abois. U n'en fut rien. Drivonne, nr
LES DAMES DE RIfifiAUPtIt U1
suté du succès, ne voyant rien au delà, se contenta de répondre :
— Voilà de tnéchantes paroles» Vous avez une bien mauvaise opinion de moi. Je m'attacherai à vous prou*ver que je vaux mieux que ce que vous penseiK.
Et comme, tandis quMl parlait, elle avait repris sa place sur le canapé, comme la nuit était venue et qu*à la darté des pâles rayons de la lune qui entraient dans le salon elle lui paraissait séduisante comme un rêve d'Orient, il s'avança vers elle, le bras arrondi, la bouche efi cœur. D'un geste, elle le cloua sur le parquet, et, changeant soudain d'allures, elle lui dit en affectant une ironie grossière :
-* Mon cher, vous ne m'avez pas encore payée. Et puis, une fille comme moi ne tombe pas platement. U fkut que ma chute soit accompagnée du chant de l'orgie, embellie par l'ivresse du vin. Des victimes telles que Charlotte veulent être immolées une couronne de roses sur le front. Où sont les roses ? où est le vin 7
Bile couronna sa phrase d'un éclat de rire. Le baron était stupéfait.
— Allez, mon ami, ajouta-t-elle plus doucement, j'ai besoin d'être seule. Apportez demain les quarantecinq mille francs à ma mère. Et puis cherchez-moi un petit hôtel près du bois de Boulogne ; j'adore le bois. Mettez^-y des tapisseries. Voyez Moïse pour les che-^ vaux, Binder pour les voitures. Pressez le tout et instsllez^moi au plus vite. Surtout soyez patient, car
votre esclavage commence, et il n*aura pas que des douceurs.
Tout cela était débité du ton le plus naturel du monde, et Drivonne avait la tète en feu lorsqu'il se retira. A peine seule, Charlotte se leva, marcha rapidement vers la porte, et menaçant d' un geste celui qui venait de sortir :
— Tu ne voulais pas enchaîner ta liberté! Cest tout ton être que j'enserrerai dans des liens tels que tu ne pourras plus les briser, je ne les délierai que le jour où, enrichie par toi, je te jetterai comme une orange desséchée.
Lorsque Estelle et madame de Ribeaupin rentrèrent, il ne restait plus trace sur le visage de Charlotte des émotions qu'elle venait de subir. Elle avait quitté sa brillante toilette pour des vêtements plus simples. Elle écouta souriante le récit qui lui fut fait des merveilles du Homard mélomane dont ces dames avaient entendu la lecture. Elles étaient enthousiasmées, d'autant plus enthousiasmées que le directeur du théâtre, jugeant que la pièce était un chef-d'œuvre capable d'at. tirer la foule et de faire des recettes, même pendant la canicule, avait décidé qu'elle serait jouée en été d'abord, puis en hiver. 11 fallait qu*en un mois elle fût apprise, sue, répétée et jouée.
Le rôle de la fée Biribi, qu*Estelle devait remplir, était tout simplement une merveille. 11 comptait cent quarante-trois lignes et Estelle apparaissait dans onze scènes. Elle devait porter successivement trois cos-
LES DAH£S DE RIBËAUPIN 249
tûmes dessinés par an peintre fantaisiste, dont le crayon collaborait à cette éblouissante féerie. Elle devait aussi chanter un rondeau deux fois chef-d'œuvre par les paroles et par la musique. EnOn, le vicomte de Rochebry se faisait fort d'obliger tous les journalistes qui rendraient compte de la représentation à n'avoir que des éloges pour la débutante.
— Dans six mois, je serai au Théâtre-Français, s'écriait Estelle, le vicomte me Fa promis, car ce n'est pas pour jouer aux Drôleries-Parisiennes que j'ai appris à réciter le Songe d'Athalie. Mais, fit-elle tout à couç), le directeur m'avait promis de faire intercaler ce récit dans mon rôle. Je lui rappellerai sa promesse.
— Il pourra la tenir facilement, répliqua madame de Ribeaupin d'un air capable ; je vois le passage où l'on peut intercaler le Songe.
— Où donc, maman?
— Lorsqu'au second acte, dans le royaume des poissons, la fée Biribi va visiter le Homard mélomane, et qu'afin d'interrompre ses chants, qui fatiguent tout le monde, elle s'efforce de lui démontrer que la poésie est supérieure à la musique, il serait tout naturel qu'elle lui récitât les vers.
— C'est évident. Ce sera môme d'un effet ravissant. Cet entretien menaçant de se prolonger, Charlotte,
impatientée, l'arrêta, en disant à sa mère :
— J'ai vu le baron et je lui ai parlé.
— Nous prête-t-il l'argent? demanda vivement madame de Ribeaupin.
S90 LES DAMBS DB RlBEAtlPIIf
— Vous Met parler affaires, s'écria Eslelle. Je vous laisse. Cela me troublerait et j*ai besoin de coaserver toule la sérénité de mon esprit. Au revoir.
Elle sortit sans entendre sa mère, qui l'engageait ï rester pour connaître la réponse du baron Drivonne.
— Négligente comme une artiste I objecta madame de Ribeaupin. Elle n'a aucun souci des intérêts matériels.
— Elle y viendra, fit gravement Charlotte, qui portait envie à sa sœur depuis qu^elle la voyait sur le chemin de la célébrité.
Ensuite, elle prit la parole pour raconter à sa mère Tentretien qu'elle avait eu avec le baron Drivonne. Elle lui en apprit le résultat, en passant toutefois sur les détails qui lui étaient personnels, de telle sorte que madame de Ribeaupin ne sut pas tout d'abord de quel prix sa fille payait le service que le bonheur rendait à la famille. Elle eut cependant un vague soupçon, et dit à Charlotte :
— Il prête cet argent sans conditions ?
— Les conditions ! c'est mon affaire et non la vôtre, répondit brutalement Charlotte. Apprenez seulement que si vous êtes ruinée par Dervaux, ni vous ni mes sœurs n'aurez à en souffrir.
Et comme sa mère l'intert^ogeait pour que le sens de ces paroles lui fût expliqué, elle ajouta :
— Ces questions sont inutiles. Il n'est pas besoin que j'y réponde.
LES DAMES DE RIBEAUPIN Î5i
— J'aime autant ça, se dit madame de Ribeaupin, qui commençait à comprendre.
Le lendemain, le baron Drivonne, porteur des quarante-cinq mille francs, vint la chercher ; ils se rendirent chez Dervaux, à qui la somme fut comptée. Il en donna reçu, ainsi que de celle qui lui avait été précédemment remise. Le contrat qui déclarait madame de Ribeaupin associée du directeur-propriétaire du Diable Boiteux fut rompu d'un commun accord par-devant le notaire qui l'avait précédemment reçu et qui promit de faire les publications légales à bref délai. Par suite de cette rupture, madame de Ribeaupin d'assosociée qu'elle était, devint simple commanditaire, ce qui, en cas de faillite, dégageait sa responsabilité et réduisait sa perte au capital versée en lui laissant, si un recouvrement total ou partiel devenait possible, les mêmes moyens qu'aux autres créanciers. Dervaux reconnut que ce capital s'élevait à la somme de quatrevingt-dix mille francs, déduction faite du montant des étoffes fournies aux dames de Ribeaupin, et il s'engagea à en payer trimestriellement les intérêts. Quant au baron Drivonne, lorsque madame de Ribeaupin voulut lui signer une reconnaissance de la somme qu'il venait de compter à Dervaux, il s'y opposa, en disant : — J'ai un reçu de mademoiselle Charlotte. Cela me suffit.