L'ACTION MARCHE
Tandis que se déroulaient ces événements, Gaston Rivière, exilé de la maison qu'habitait Adrienne, appelait de tous ses vœuxj'heure où il pourrait parler hautement de son amour, sans être obligé de se cacher comme un coupable. Il n'avait la possibilité de voir son amie qu'une fois par semaine, le dimanche, à rissue de la messe à laquelle elle assistait, ainsi que nous Tavons déjà dit, dans l'église Saint-Philippe-du-" Roule, où lui-même se rendait dans le but de l'y rencontrer. Certes, c'était là une consolation. Mais les entretiens échangés dans ces conditions,n'avaientnI la longueur ni l'intimité que peuvent souhaiter des amoureux, et seuls leurs regards se disaient toute la grandeur des sentiments dont ils étaient l'un et l'autre animés. C'est à peine s'ils avaient la possibilité de l'écrire, et ce n'était qu'en tremblant que, dans deux
OU trois circonstances graves, Gaston avait glissé un billet dans la main d'Adrienne.
— Quand cela finira-t-il ? quand aurons-nous la liberté de notre amour?
Telle était la question qu'il posait à Adrienne, en l'abordant sur le perron de Saint-Philippe :
— Je n'aspire pas moins que vous, au moment où nous pourrons nous voir fréquemment, sans crainte. Ce moment précédera de peu notre mariage.
— Viendra-t-il jamais ?
— Il viendra, soyez-en sûr, et ne vous laissez pas aller au découragement. Qu'une même espérance nous soutienne. Elle nous aidera a réussir.
C'est ainsi qu'ils s'entretenaient à voix basse, en passant près l'un de l'autre, pressés par la foule, et redoutant toujours d'être surpris par madame de Ribeaupin, qui n'aurait pas hésité à briser leurs relations, si elle les avait connues. Néanmoins, si courtes que fussent ces entrevues, ils en emportaient l'un et l'autre une grande joie. C'était du bonheur pour une semaine, pendant laquelle ils vivaient entre le souvenir de ce qu'ils s'étaient dit et la perpective de ce qu'ils se diraient le dimanche suivant.
Quoique entraîné dans une existence laborieuse, active, toute consacrée à rendre brillante la carrière qu'il avait embrassée, Gaston ne laissait pas distraire son cœur de la pensée d'Adrienne. Obtenir la main de cette adorable jeune fille, rendre sa femme heureuse, tel était Tunique but de sa vie dont rien ne semblait pouvoir Iç
déloumer. 11 était résolu à tout faire pour hâter la réalisation de ses désirs ; mais il n'était pas moins résolu à la patience, qui est une force, lorsqu'elle est accompagnée de la volonté de réussir. Il voyait fréquemment Tabbé Mérille et trouvait auprès de lui un charme infini. Ce n'est pas seulement parce que l'abbé était l'oncle d'Adrienne que Gaston le recherchait, mais encore parce que dans ce prêtre modeste, il pouvait admirer les vertus les plus nobles. Et puis, Tabbé Mérille, en le connaissant mieux, avait pu l'apprécier, lui témoignait une tendresse paternelle et l'encourageait dans ses projets.
— Vous êtes digne de ma nièce, lui disait-il souvent. Elle est digne de vous, Dieu ne voudra pas que vous restiez toujours séparés.
Gaston allait donc à lui comme à un ami. Était-il abattu^ découragé, l'abbé Mérille le fortifiait par un conseil, lui faisait entendre un langage à la fois doux et ferme. Déjà,plus de deux mois s'étaient écoulés depuis le jour où l'abbé Mérille avait vu sa sœur pour la dernière fois. Il savait par Gaston qu'elle était maintenant installée rue de Marignan, dans un appartement conforme à sa position nouvelle. Parfois, une lettre d'Adrienne, que celle-ci lui écrivait en secret, à laquelle il n'avait même pas la consolation de répondre, lui apprenait que la jeune fîlle était, sinon heureuse, du moins résignée à subir son sort, en atttendant la réalisation de ses espérances. Mais il en était réduit à se contenter de ces relations lointaines, n'osant aller voir
in LES DAMES DE RIBEAUPIN
sa sœur dani la crainte que celle«ci ne s'irritât de ses visites et ne fit tomber sa colère sur Adrienne.
Les choses en étaient là, quand un incident se produisit qui provoqua un changement dans la conduite de Tabbë. Un dimanche -^ c'était trois jours après le dtner offert par madame de Ribeaupin au baron Drivonne, — * Gaston se rendit, suivant sa coutume, h Saint-Philippe-du-Roule, à Theure où il savait devoir y rencontrer Adrienne. Mais Adrienne ne vint pas. Gaston attendit durant plusieurs heureis, impatienté d'abord, inquiet ensuite, et bientôt sérieusement alarmé, convaincu qu'elle n'avait manqué au rendez^ vous que parce qu'elle obéissait à une volonté plus forte que la sienne. Il se rendit dans la rue de Marignan, avec l'espérance qu'en se promenant devant la porte de la maison qu'habitait madame de Ribeaupin, il verrait sortir Germaine, la femme qui accompagnait ordinairement Adrienne et qui favorisait leurs amours. Mais son attente fut vaine. Il ne vit personne qui put le renseigner sur ce qu'il avait à cœur de savoir, et n'osa prolonger sa promenade, de peur d'être vu par madame de Ribeaupin qui n'aurait pas manqué d'en découvrir le motif.
— Il lui est arrivé quelque malheur ! se dit-il.
Sous Tempire de cette idée, il sauta dans une voiture, se fit conduire dans le faubourg Saint-Jacques, au couvent des carmélites, dont l'abbé Mérille était l'aumônier. Il trouva le prêtre dans la sacristie, se dépouillant des ornements sacerdotaux ; il venait de ce-
lébrer k messe et descendait de l*autel. En voyant entrer GestOn pâle, les traits eontnictés par l'inquié. tude qui le dévorait^ Tabbë ^érille crut à un grand malheur.
— Que vous arrive441f
-* Adrienne n'est pas venue* -* Venue l où?
— A Saint'PWllppe^u*R<>ule) où tous les dimaoches nous ntMis rencontrons à l'issue de l'office, a elle n'est pas Venue^ si elle ne m*a envoyé personne pour me rassurer^ G*est qu'elle est malade.
— Vous vous alarmez trop vite !
— Ah! mon cher abbé» quand on s'aime»..
L'aumônier fit un signe à Gaston pour lui faire coni«
prendre qu'une sacristie n*était point propre à un tel entretien. Puis il le conduisit dans le petit appartement qu'il occupait hors de Tenceinte du couvent, et lîi, Gaston lui fit part de ses craintes.
— Vous les exagérez sans doute beaucoup, lui dit Tabbé Mériile» Mais, peu importe î Que puis-je faire?
— AHer che« votre sœur^ tâcher de vx^ir Adrienne. L'abbé tte répondit pas sur-le-champ. H voulait ré*
fléchir et ce ne fut qu'après quelques minutes de si* lence qu'il répondît !
— Quelque répugnance que [j*ftîe à me rencontrer avec ma sœur, je ne veux pas vous refuser, d'autant plus que si vos pressentiments sont fondés, ma visite sera salutaire à Adrienne.
— Oh ! merci! s'écria Gaston.
L'abbé Tinvita à partager son frugal déjeuner, ne ?e laissa partir qu'après lui avoir prodigué les plus tendres encouragements et lui avoir dit :
— Revenez à cinq heures. J'aurai vu Adrienne.
Gaston proposa d'accompagner l'abbé, de l'attendre en voiture. Mais dans la crainte que madame de Ribeaupin ne découvrit sa présence et n*accusât l'abbé de se faire le complice des jeunes gens, ce dernier re. fusa. Ce n'était pas sans une certaine appréhension qu'il se rendait chez sa sœur. Il savait quelle était la violence de cette femme, combien il était difficile de faire arriver jusqu'à son cœur la voix de la raison. Il redoutait les discussions, craignant d*y compromettre son caractère, obéissant aussi à une timidité invincible ; car cet homme, dont l'apostolat était un long acte d'héroïsme, avait la douceur d'un enfant. La fermeté dont il avait fait preuve maintes fois dormait au fond de son âme. Il fallait pour qu'elle se révélât^ des circonstances graves, en dehors desquelles, elle se cachait sous des apparences de faiblesse qui étaient un excès de bonté et une haine profonde pour tout ce qui ressemblait à la violence. Cependant, il n'hésita pas un seul instant. Seulement, il conçut l'espoir que sa sœur serait sortie et qu'il trouverait Adrienne seule.
Il était trois heures lorsqu'il sonna à la poi le de sa sœur. Il n'était pas encore venu dans cette maison. En voyant le luxe de l'escalier, le tapis qui couvrait les degrés, les fleurs et les banquettes de velours qui, à ctiaque étage, invitaient au repos, il se dit:
— D faut que ma sœur soit plus riche qu*oa ne le croit pour vivre ici.
Ce fut Jeanne qui vint lui ouvrir. A Taspo'^t de ce prêtre aux traits précocement vieillis, courbé par le labeur de sa vie plus que par 1 âge, dont la soutane montrait la corde, la soubrette ne put retenir un gpste de surprise. Elle n'était pas accoutumée à de telles visites. De son côté, Tabbé, qui, sans le tablier blanc que Jeanne portait, n'eût pas deviné qu'elle n'était qu'une servante, remarqua à part lui que cette fille au visage effronté n'avait pas la tenue qui convient k une honnête maison.
-— Madame de Ribeaupiu? d :maiida TaLbé.
— Madame la baronne est sortie ! répondit Jean «e,
— Masœur est baronne, pensa Tabbé, je l'avais oublié. Et il reprit tout haut :
— Mademoiselle Adrienne est-elle également sortie?
— Mademoiselle est là ; mais, en Tabsence de sa mère, elle ne reçoit pas.
— Elle me recevra, moi. Je suis son oncle, le frère de votre maîtresse.
Ayant dit ces mots, l'abbé, tout joyeux de l'absence de sa sœur, écarta Jeanne qui lui barrait le chemin et entra dans l'antichambre, eu disant d'un ton qui n'ad* mettait pas de réplique :
— Prévenez ma nièce.
— On demande mademoiselle^, dit Jeanne ^n entrant dans la chambre d* Adrienne; c'est un curé, le frère de madame, à ce qu'il assure.
— Mon oncle ! s*écria Adrienne.
Elle était encore bien faible à la suite des violentes émotions qu^elle avait subies trois jours avant. Hais, en entendant annoncer le bon prêtre qu'elle aimait avec tant de tendresse, toutes ses peines furent oubliées. Elle quitta la chaise longue sur laqueBe eBe était étendue et s'élança au-devant de Pabbë Méiille qui lui ouvrit les bras.
— Ma chère enfant, que Je suis heureux de te revoir, dit-il en la pressant contre sa poitrine.
Tout à coup, il fit detpc pas en arrière, et regardant avec attention Adrienne debout devant lui :
— Est-ce que vraiment tu as été malade? demandât-il avec inquiétude.
— Oh! une indisposition! fit négligemment Adrienne en entraînant Tabbé Mérille dans sa chambi^.
— Allons ! les cœurs qui aiment ont un flair particulier pour deviner.
. — Deviner quoi, mon oncle ?
— Ne comprends-tu pas pourquoi je viens?
— Pour embrasser votre nièce, je pense.
— Oui, et depuis longtemps j'en avais le désir. Mais si, au risque d'exciter la mauvaise humeur de ta mère centre moi, j'ai remis les pieds dans cette maison, c'était pour donner à Gaston Rivière une satisfaction qu'il demandait ardemment.
— Gaston !
Et en prononçant ce nom Adrienne rongit et baissa les yeux.
LES BAftfiS %E mBCAUMN tftS
«*^ Ori, Gaston, tpA ce malin espéndt t6 rencontfer à Mnt^Phifippe^dthHoule à Hssoe de la me^e, «t qd, après avoir tainement «ttendn, est terni chez inoiy désespère*
— Pstivre garçon ! fat bien pensé qn'î! serril en proie à dé tlves inqtiiéittdes. H tt^aime ttmt ! Mids Je nU ptt le faire prévenir de PiiDpossibffité oft j'étais de sortir. La série personne que f aurais pn lui envoyer a été chassée par na mère il y a trois Jotn.
— Chassée ! powqnoiT
«*- le cn^is qûreUe m^élail trop dévouée, la panvre GernalBel Ma mère i^en est irritée, dit irlsteaieDt AdriêDoe*
•^ Ghèfe mignmine, ta n*es pas pl«s heimuse M*- JoMThtii ^^âolrefals, n^sM» pas f
— CeMnent seralHe beureosef Ma mère meté^ moigne meiiie de tenÉreste encere que psr le passé et mes scetirs pins d*indifléfeTioe. On ne me pardome pas de ne pas aimer les plaisirs et de préférsr las(dt^ Me à la bmynue eodété qu'en rsçoft iei*
— Quelle société? demanda fabbé Mériite qid, w^fvenaot daas la maison de sa sesur après ptosieurs semaines d'absence^ diail disiieuB de eotmallre commem aosklatte de tltt^eaopitt ecoitpiA sa nouvelle poâiiion.
Alurst AdrieuM, qsi n'andt pu dqiQb longtemps confier à un cœur ami les cbagtiiis demi étail rampe la sitD, eéda au bëboia d'^Metament fui l'obsédait et raconta à son oncle les détails qm Ym onmÊij les
assiduités du baron Drivonne auprès de Charlotte, la présentation imprévue du vicomte de Rocbebry, tout ce qu'avec la perspicacité propre aux jeunes filles elle avait vu, compris et observé dans la maison. Elle peignit en traits rapides cette soirée qui restait dans son souvenir comme un affreux cauchemar et qui lui avait coûté si cher. L'abbé Mériile était douloureusement surpris. Le désespoir se lisait sur son visage.
— Mais ce baron Drivonne, ce vicomte de Rochebry épouseront-ils tes sœurs? demanda-t-il.
— Je ne le crois pas, mon oncle, répondit Adrienne, qui, malgré son innocence instinctive, n'en était plus à ignorer de quelles infamies étaient capables certaines âmes. On traite la femme qu'on doit épouser avec plus de respect qu'ils ne traitent mes sœurs. Si le baron Drivonne devient le mari de Charlotte, c'est qu'elle l'aura obligé en quelque sorte, sans amour et par ambition, à lui donner son nom. Quant au vicomte de Rochebry, il n'a certainement pas l'intention de donner le sien à Estelle. Un gentilhomme ne s'allie pas à une comédienne. •
— Comment I une comédienne ! s'écria l'abbé.
— C'est vrai ! vous ne savez pas !
Adrienne répéta alors ce qu'elle avait appris par les entretiens de sa mère et de ses sœurs, à savoir que (iepuis deux jours Estelle était engagée au théâtre des Drôleries-Pansiennes. -
— Les malheureuses femmes! murmurait Tabbé Mériile, en gémissante
LES DAMES DE RIBEAUPIN itt
Il ne pouvait en croire ses oreilles.
^ Il est impossible, pensait-il^ que ce soit de propos délibéré que ma sœur mène ainsi ses filles à la perdition et au déshonneur.
Mais, tout en essayant de se convaincre qu'il n*y avait là que le résultat d'une conduite irréfléchie, il ne pouvait imposer silence à un pressentiment qui lui disait que sa sœur agissait avec préméditation.
— Je lui parlerai, s'écria-t-il tout à coup, je sau« rai...
Adrienne l'interrompit.
— Ob ! mon oncle, fit-elle, par pitié, ne dites rien à ma mère. Ne lui donnez pas à comprendre que vous connaissez ce qui se passe. N'essayez pas de lui faire entendre des conseils qu'elle n'accepterait pas. £Ue ne vous les pardonnerait pas à vous et elle ne me pardonnerait pas à m(H ces confidences que je n'ai pu vous taire. Il en résulterait un nouvel éclat et de nouveau j'en serais la victime, puisque cette maison vous serait encore fermée.
— C'est vrai, cela !
— Feignez de ne rien savoir. Ha mère et mes sœurs vont rentrer. Dites, ce qui est vrai, que vous avez voulu avoir de nos nouvelles; essayez de sourire, de paraître avoir oublié le passé et ignorer le présent. A ce prix, ma mère ne vous verra pas d'un mauvais œil. 11 me sera permis de vous embrasser quelquefois et de puiser dans votre présence les con-
* solations dont j'ai besoin.
18» LES BâMS» Dfi RiBBAUPIN
L'abbé Mérille héritait AdriaaM reprit, a¥dc <}es supplictliaiu» dan» te Toti :
*^ Voa eoQMik ne poriaroot aucun fruit. )te saroot impuissants à éclairer ma mèipa aur lea périla qui Oûua meuaoeiit fil faut une aataitropbe pour lui ouvrir tes yaux* Eb Mani qua du moins je ne 9(m paa coudai»^ néa à aoulfrir aaaa cessa da eatta aituatiou* et |NW(^a vous êtes mou aaul ami» oa maltaa paa uua baniàra eD|iaiiaua«
— Soit, répondit l'abbé Mérille. Peut-être as-tu rai» son et vaut-il mieux qu'en feigoaiH da taai iépsorar, ja ma réserva la possibilité d'autrar iâ à toute baure. Ce aéra m^aivr pour toi et auaai pour caa malbauraus^ femmea; ma préaauce paut^-ètra laara*tiendra.
Adrianna sauta au aou de aoa ouiâa*
^ Dapuia loogtempa, ja a*ai paa é&é ans» beurauae, dit^Ue.
'^ Saia*tu à quoi je paose? fit tout à coup Pabbé Mérille.
— A quoi, mon oncle ?
«*-« A te procurer un grand plaisir*
~ Lequel?
«^ Que diraia-tu de quinze jours passés à la campagne avec moi et pendant lesquels Ga3ton Rivière vien** drait une ou deux fois noua voir?
«^ Ce que j'ao dirais l.«. ce aérait une joia ai par* faite qua ja n'ose y croire»
— Eh bien ! je veux me montrer tel pour ma aœur
i^S DAMKS DS RIBEAUPIN 187
qu'dle ne puisse refuser de m'accorder la faveur que je lui demanderai pour toi.
Comme l'abbé Mérille venait de prononcer ces parotesx on entendit un grand bruit dans Tantichambre,
— Voilà ma mère et mes sœurs, dit vivement Adrienne. Elles reviennent du bois.
Au même moment» la porte s'ouvrit Madame de Ribeaupin^ Estelle et Charlotte, vêtues toutes les trois de robes printanières, d une élégance achevée, entrèrent dans la obambre.
— Que m'apprend-on ? que mon frère est ici ! s'écria madame de Ribeaupin.
— On ne vous trompe pas, ma sœur. Le voici, votre frère. U souffrait d'être demeuré si longtemps sans vous serrer les mains, et aujourd'hui il est venu, Embras3ons-no«is, mes chères nièces, je suis ravi de vous voir en si belle santé.
Et l'abbé Mérille ouvrait paternellement les bras. Madame de Ribeaupin était au comble de la surprise,
— Je ne reconnais plus mon frère, se disait- elle. Elle s'attendait h des remontrances sur son luxe,
sur la toilette de ses filles, en un mot à ce qu'elle appelait des jérémiades.
— On me l'a changé ! ajouta-t-elle mentalement. En le voyant ainsi, elle était elle-même toute disposée à oublier leurs précédentes discussions. II ne déplaisait pas à son amour-propre que, par le chan» gement apporté dans sa conduite auprès d'elle, son frère reconnût en quelque sorte qu'il avait eu tort pré-
cédemment de se montrer sévère à son égard. Elle lui tendit la main.
— Je SUIS ravie de vous voir, mon frère, dit-elle, et tant que vous serez raisonnable ma maison sera la vôtre.
L'abbé Mérille se garda bien de relever ce mot. Alors, madame de Ribeaupin, s'adressant à Estelle et à Charlotte, restées debout derrière elle, reprit :
— Mes filles, embrassez votre onde.
Engagée sur ce ton, et l'abbé étant résolu à ne se choquer de rien, à contenir son indignation, les reproches qui se pressaient sur ses lèvres, afin d'arriver h améliorer la situation d'Adrienne, l'entrevue ne pouvait être de part et d'autre que pleine d'affabilité. Madame de Ribeaupin ne parla ni de ses relations, ni de ses affaires. Elle se contenta de dire :
— Je suppose que vous avez appris les heureux changements survenus dans ma fortune?
— Je les connaissais, et je m'en réjouis^ répondit l'abbé Mérille.
~ Décidément, pensait madame de Ribeaupin, il a oompris,qu'il valait mieux m*avoir pour amie que pour ennemie.
Elle ne s'expliquait pas autrement la conversion de son frère.
— Ne nous ferez-vous pas le plaisir de dîner avec nous? lui demanda madame de Ribeaupin lorsqu'elle fut persuadée qu'il ne cherchai^ qu'à rentrer en grâce auprès d'elle et qu'il avait laissé à la porte les remontrances et les conseils.
-" ■- Je suis obligé de vous refuser. Aujourd'hui dimanche, mes bonnes carmélites ont besoin de leur aumônier à partir de six heures. Nous avons ial)éné-* diction...
— Bien, bien, mon frère, je ne veux pas troubler vos occupations. Je ne vous retiendrai pas; mais, gardez-moi un de ces prochains jours, n'est-ce pas?
— Oh ! je vous le promets, répondit Tabbé.
Il se réjouissait du résultat inattendu de cette en* trevue.
•— Cette petite Adrienne a eu raison, pensait-»il. Ma sœur se montrera aimable tant que je ne paraîtrai pas blâmer sa conduite. Eh bien ! je me tairai, même sur ce qui pourra blesser mes scrupules. Je me tairai, afin de conserver le droit de revenir dans cette maison où ma présence sera utile à la chère enfant et exercera peut-être une influence heureuse sur sa mère et sur ses sœurs.
Engagé dans cette voie, résolu à ne s*en pas écarter, Tabbé MériLie s'efforça de se montrer aimable. En ce moment, sa sœur était assise à côté de lui sur un canapé. En face d'eux se tenaient Estelle et Charlotte, et, debout derrière elles, Adrienne, dont le regard reconnaissant prouvait à l'abbé Mérille combien elle était sensible aux efforts qu*il faisait pour lui plaire.
» Mes nièces jouissent d'une^ bonne santé, à ce qu'il me paraît, dit l'aumônier à sa sœur.
— Oui, je suis assez satisfaite sous ce rapport.
19D LES HAMAS BB EIBEAUPIII
•«- llrâ ne irouveE-voiM j^ oMte fillette im pea pftiotte? ajouta l'abbé an déaignaat A<]rieoae.
Madame de Aibaaapia allait répoodre à cette qvm^ tion, en accusant Âdrienne d'avoir un mauvais earto* tèroi de se loootrer boudeuse etioquiète, afin de troubler le lepoa de sa mère. Mais elle se retint. D m suffisait pas de formuler de tels reproches, il {allait encore les justifier et madame de Ribeaupin ne pouvait le faire qu'en entrant dans certains détails qui auesent soandalisé son fràre et ramené peut^^tre sur aaa lèvres les conseils qu'elle ne voulait plus entendre. Elle ae contenta de répondre :
**" Cette epfont grandit beaoffHip, et la eroiesanc^la fiitigue.
^ EUe aurait besoin de changer d*air.
<** Croyes^voua? Le quartier que nous habitons est aain* aq[)wdant« Nous sommes è c6té dea Champs* Élysées. non loin du bois de Boulogne» L'air est pur«
et Adrienne n'a pas à souffrir à cet égard.
«*- Cet air ne vaut pas c^ des champs.
-^ Sans doute; mais je ne peu« aller encore à la campagne.
^ A cause de vos occupations, n'est-œ paa ? de** manda Tabbé comme pour donner mison k sa sœur.
-<* Oui» la surveillance de mes intérftte me retient
-« Ils ne sont pas compromist j'espère?
— Nullemenu Mais vous connaisses la fable de YŒil du Mattre.
LBIS DAHES DE aiBEAUPIN m
— Je Qomprends et je vous approuve,
L*dbbé $'arréta<Il y eut uu siltnce de quelques minutes ; puis il reprit :
— Savez-vous ce que vous devriez faire, ma sœur ?
— Quoi doue, moq frère ?
— Toutes les années, je vais, au mois de mai, passer quelques jours à la campagne , cbe? le frère de notre supérieure , un fermier des environs d'É^ vreux* Oo vit là très-largement. Il y a des bonnes chambres , une nourriture saine » des prairies , des vacbes , tout ce qui peut aider h fortifier la santé. On goûte tous les charmes de la solitude, un repos réparateur. Je p^rs cette semaine pour y pas^er mes courtes vacances. Donpez-moi vos filles. Je vous 169 garderai une quinzaine et vous les rendrai rafraîchies, eograissées.
— Mais je ae veux pas engraisser, s'écria Charlotte qui pensait que le barou Orivonne la trouvait bien telle qu'elle était.
— . Et moi, je ne peux pas quitter Paris, maman sait bien pourquoi, ajouta EJstelle, qui songeait à ses répétitions et au rôle de la fée Biribi qu'elle devait jouer aux Drôleries-Parisiennes dans le Homard mélomane.
— Oui, reprit madame de Ribeaupin, la présence de ces demoiselles est nécessaire h Paris.
Elle se disait encore que quinze jours passés dans une ferme avec un vieux prêtre, ne constituait pas pour des jeunes filles un plaisir enchanteur.
— Mais moi, maman, fit alors Adrienne, qui devi-
nait les intentions de son oncle et la tactique dont il s'était servi pour les faire réussir; rien ne me retient à Paris, et vous seriez bien bonne si vous vouliez me permettre d'accompa^mer mon oncle.
— Vous l'entendez, dit l'abbé à sa sœur en souriant, donnez-moi Adrienne.
Madame de Ribeaupin hésitait. Elle craignait que, vivant seule avec son oncle, Adrienne ne se laissât aller à des confidences et ne lui répétât les faits qui s'étaient déroulés dans la maison et sous ses yeux. D'un autre côte, elle se disait que, dans les circonstances actuelles, la présence d' Adrienne auprès d'Estelle et de Charlotte était un embarras, alors qu'elle se montrait si peu disposée à les imiter.
— £h bien, ma sœur... ? demanda l'abbé.
— £h bien, mon frère, je réfléchissais. Je ne sais trop... Après tout, je ne vois pas un grand inconvénient à ce qu' Adrienne parte avec vous I
— Quel bonheur ! s'écria la jeune fille.
— Gomment, mademoiselle, est-ce la pensée de me quitter, de quitter vos sœurs qui vous réjouit? fit aigrement madame de Ribeaupin.
— Non, maman, répondit Adrienne interdite, non, c'est que je vais voir la vraie campagne et voyager. Vous savez bien que je ne suis jamais allée au delà de Saint -Qoud.
Madame de Ribeaupin allait répondre. Mais l'abbé Mériile l'en empêcha, il se leva et dit en se frottant les mains :
— Voilà qui est entencia. J'emmènerai Adrienne. Fais tes préparatifs, ma fille. Nous partirons mercredi à neuf heures du matin. Je viendrai te chercher. Quant à vous, mes belles nièces, ajouta-t-il en se retournant vers Estelle et Charlotte, je regrette que vous ne suiviez pas l'exemple de votre sœur.
— Nous ne pouvons laisser maman seule à Paris, dit Estelle d'un ton pénétré.
— Chère enfant ! reprit madame de Ribeaupin d'un accent ému qui semblait un reproche pour Adrienne.
Ce fut le dernier mot de l'entretien. L'abbé Ménlle avait pris sa canne et son chapeau. Il serra la main de sa sœur et de ses nièces, à l'exception toutefois d'Âdrienne qu'il embrassa.
— A mercredi fit-il.
Puis il sortit. A cinq heures, il était chez lui. Il y trouva Gaston, qui, dévoré d'impatience, avait devancé l'heure du rendez-vous.
— Adrienne?... demanda le jeune homme.
— Elle n'a pu venu* à l'église ce matin à cause d'une légère indisposition, ni vous faire prévenir, sa mère ayant chassé la seule personne qu'elle aurait pu vous envoyer.
— Germaine ! on a chassé Germaine!
— Est-ce qu'elle s'appellait Germame î
— Oui, et puisqu'elle n'est plus au service de madame de Ribeaupin, je la prendrai au mien. Adrienne la retrouvera dans ma maison. Ne vous a-t-elle chargé d'aucune commission pour moi ?
IM tES PANBS DG EIBEAUPIN
— Qui ça ? Germaiae ? Je ne la cooaaia pa».
— Non, Adrienne l
— Ma nièce ! aucune conunis^ion» si ce n'est da voua rassurer et de vous prévenir que vous la verrez bientôt.
— Dimanche î
— Dimanche, soit,
~ Je serai à Saint-Philippa à l'heure açcoutuméet
— Mais elle n'y sera pas.
— Comment la verrai-je alors?
— Vous partirez dimanche de grand matin pour Èvma* En arrivant dans cette ville, vous vous rendrez à l'hôtel des Roches-Noires. Vous ferez atteler une voiture et sur votre demande» on vous conduira i la ferme de Villiers-Ies-Pommes où vous trouverez, vous attendant pour déjeuner, mademoiselle Adrienne de Kibeaupin et son oncle Tahbé Mérille.
— Oh ! que je suis heureux ! s'écria Gaston, Mais
comment se faiWl?...
L'abbé Tinterrompit pour lui raconter l'entretien qui venait d'avoir lieu entre sa sœur et lui,
— Et madame de Ribeaupin a consenti à vous confier sa fille?
— Je me suis montré diplomate si consommé ! Je crois même que je n'ai pas dit toute la vérité à ma 3œur» mais le bon Dieu me le pardonnera en faveur de l'intention.
En ce moment, un petit garçon entra.
— Monsieur l'aumônier, c'est Tbeure des vêpres,
— L'heure des vêpres ! Et moi qui l'oubliais ! Adieu, mon cher Gaston, à bientôt. N'oubliez pas : Évreux, l'hôtel des Roches-Noires, la ferme de Villiers-les- Pommes...
— Je n'oublierai pas, mon cher abbé. Oh ! je suis bien heureux.
Gaston se retira et l'abbé courut à la chapelle du couvent.