‹ Les dames de RibeaupinChapitre 12 sur 16 · UNE JOURNÉE DE PLAISIR · texte numérisé non relu

UNE JOURNÉE DE PLAISIR

En persistant à s'opposer au mariage de Gaston Rivière et d'Adrienne, madame de Ribeaupin obéissait à la haine inexplicable qu'elle nourrissait contre la plus jeune de ses filles. Haine ! le mot semblera peut-être un peu fort. Il est certain cependant que nul autre ne pourrait rendre ce qu'inspirait à cette mère imprudente et peryertie le spectacle des vertus d'Adrienne. Cette enfant modeste, n'ayant d'autre ambition que celle de bien faire et de demeurer pure, ignorant l'égoïsme, toujours prête à se dévouer à qui lui témoignait quelque tendresse, sourde aux excitations qui la poussaient au mal, offrant aux mauvais conseils une résistance insurmontable, n*aimant rien de ce qu'aimaient sa mère et ses sœurs, préférant la solitude aux exhibitions bruyantes qui plaisaient à celles-ci, était comme un reproche vivant toujours suspendu sur les actions

de madame de Ribeaupin. A celle première cause de haine, il faut en ajouter une autre. Pendant longtemps Adrieone avait été la victime des bizarreries, des violenceSy des caprices de sa mère. Traitée comme une servante, dédaignée par ses sœurs, réduite, ainsi que nous le disions eu commençant ce récit, à n'être qu*une Cendrillon, Adrienne s*était contentée d'opposer à des procédés aussi indignes une résignation contre laquelle se brisaient toutes les tentatives faites pour la pousser à une révolte qui les eût à> la rigueur justifiés. Une victime qui sourit et s'offre patiente, irrite bien plus le bourreau qu'une victime qui résiste et lutte avec Ténergie du désespoir. La vertu d'Adrienne constituait le premier grief de sa mère ocmtr e elle. Sa résignation était le second. Enfin madan&e de Ribeaupin tie lui pftrdonnait pas d'avoir déduit sans le vouloir etsâni efforts Gaston Rivière qui^ dans sa peiiaé8> aurait été pour Charlotte un excellent mari*

Pour ces motifs, madame de Ribeaupin semblait poursuivre sur sa fille Paccomplifiaernent d'une ven* geance. Elle savait que d'un mot elle pouvait assurer le bonheur d*Adrienne ; mais eUe ne voulait jms que celle-ci fôt heureuse, que son avenir fût fixé^ alors surtout que ses deux atnées vivaient dans l'incertitude du lendemain. Et puis, elle s'irritait de vûir son frère» qu^elle détestait, prendre le parti d'Adrienne contre elle-même^ approuver la conduite de l'enfant et blâmer là sienne. Enfin, il n'était pas jusqu'aux hommagM de Gaston qui ne fussent à ses yeux un* crime dont Adrienne, qui en était l'objet, devait subir le châtiment.

LES DAMBS DE HIBfiAUPlN t$fi

Voilà pourquoi une première foi» Gaston avait été éconduit» pourquoi, ea le surprenant à la ferme de Vitlienh>les-Pommea en této«à-tète avec 8a fille , madanôe de Ribeaupin, entrant en fureur» avait déclaré quejamaiâ un tel mariage n'aurait lieu et entraîné Adrieûne loin de Qaatoû.

Le lendemain de cet événementf Adrienne a'atlendait à recevoir d'amera reproches, à voir redoubler les sévérités dont elle était Tobjet. Durant la soirée précédente, sa mère avait proféré des menaces peu rassurantes. Rien de ce qu*ell& redoutait n'arriva, car la visite de Dervaux vint changer subitement le cours desiâéM de madame de Ribeaupin et lui fit oublier ce qu'elle appelait les débordements de sa fille. Puis vinrent la lecture et les répétitions du Homard méUmane^ sujets de préoccupations bien faits pour entraîner l'esprit de madame de Ribeaupin loin d' Adrienne. Au milieu de Ces émotions diverses^ la jeune fille parut ôtre oubliée autant que si elle n'eût pas existé^

^ Elle ne voyait sa mère et ses soeurs qu'aux heures des repas. On ne lui adressait pas la parole^ et, qu'elle entrât lorsqu'on était déjà à table» qu'eUe se retirât alors qu'on y était encore^ nul ne semblait s'en préoccuper. Loin de se plaindre de compter si peu > elle s'en réjouissait. Elle Conservait plus entière la liberté de sea actions* Elle avait pu écrire à son oncle, l'abbé Mérille, afin de le tenir au courant de ce qui s'était pas$é à la ferme de Villiers-les-Pommes et des événem^oto dont ^ éUût témoiu depuis son retour chez sa

mère. Enfin, elle sortait fréquemment accompagnée de Tune des bonnes sans que Ton parût vouloir s'y opposer, et dirigeait ses promenades vers les avenues un peu solitaires qui bordent la Seine, derrière le palais de rindnstrie. Prévenu par elle, Gaston s'y trouvait quelquefois, et s'il leur était impossible de s'aborder et d'échanger quelques paroles, ils avaient du moins la consolation de se voir. Quinze jours s'écoulèrent ainsi. Un dimanche, pendant le déjeuner, Charlotte s'adressant à Âdrienne, lui dit :

— Nous allons aujourd'hui aux courses. Te convientil d'y venir ?

— Quelles courses ? demanda ingénument Âdrienne.

— Les courses du bois de Boulogne, donc ! s'écria Estelle. Est-elle ignorante cette petite !

— Le baron Drivonne nous prête sa voiture, reprit Charlotte. C'est une gracieuseté à laquelle nous ne pouvons répondre qu'en mettant de l'empressement à en profiter. Viens avec nous.

— Mais ne parattra-t-il pas surprenant que nous nous montrions en public dans la voiture d'un homme qui ne nous est rien ? fit timidement Adrienne.

— Incorrigible! murmura Estelle en levant les épaules.

Madame de Ribeaupin intervint à son tour :

— Je crois, mademoiselle, que vous critiquez la conduite de votre mère.

— Je ne la critique pas, maman. J'estime qu'il j a j)lus d'un inconvénient i se promener dans la voiture

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du barcm Drivonne. Cela me semble dangereux pour des filles qui, comme nous» n*ont d'autre bien que leur réputation.

— Tu crains de te compromettre ? dit ironiquement Charlotte.

— Avec cela qu'où nous connaît ! ajouta Estelle. Il y aura cinquante mille personnes, et. nous passerons inaperçues parmi elles.

— U suffirait, pour donner prise à la calomnie, qu'une seule nous vit et nous reconnût, répliqua Adrienne.

Et elle pensait à Gaston, auquel elle ne voulait pas causer la peine qu'assurément il éprouverait en la voyant dans la voiture d'un personnage qui s'efforçait presque ouvertement de séduire Charlotte. Madame de Ribeaupin s'était jusqu'à ce moment montrée assez calme. Mais lorsque sa fille parla de calomnie, elle ne put contenir un mouvement de colère et d'impatience, et s'écria:

— Vous ne redoutiez pas la calomnie lorsque vous accordiez, il y a quinze jours, à M. Gaston Rivière ce rendez- vous que fort heureusement j'ai surpris.

Adrienne rougit, mais ne montra ni honte ni faiblesse, et répondit fièrement :

— GastonRivièreestmonfiancé; j'ailedroit dele voir.

— Malgré ma défense ! hurla madame de Ribeaupin. Actionne, ne voulant pas exaspérer sa mère, garda

le silence./

— Vous me devez obéissance, reprit celle-ci, et

M LES DAMBS BC RIBBAUPIIf

V0U6 roubliez trop souvent. Jusquid )*ai bim iroulu fermer les yeux sur vos actes dlnsubordination. J'es^ pérais que la réflexion et ma clémence vous ramèneraient h des sentiments meilleurs, le vois qu'il n'en est rien, et désormais j'aviserai aux moyens de plier votre caractère. Pour aujourd'hui, j'ai décidé que vous viendriez aux courses avec nous, mes fil|es étant à leur place partout où je les accompagne. Voua viendrez donc. Tenez-vous prête pour deux heures.

Adrienne avait écouté sa mère avec respect, fiilais à mesure que celle-ci parlait il était facile de voir s'accrottre l'émotion de la jeune fille. Ses lèvres avaient pftli et sa poitrine se soulevait rapidement. Elle quitta soudain la table pour se retirer. Mais avant de sortir elle s'exprima ainsi :

— Les conseils d'une mère sont quelquefois Imprudents, et j'ai dû cesser de suivre les vôtres pour m'en tenir i ceux de mon oncle. C'est en m'inspirant d'eux que je refuse aujourd'hui de vous obéir. Je n'irai pas aux courses, parce que ma place n'est pas dans la voiture du baron Drivdnne.

Ayant ainsi parlé, elle disparut. Madame de Ribeaupin se leva pour la suivre.

— Elle me brave I Nous verrons...

Charlotte l'arrêta :

^ Laissez donc, maman. N'allez pas vous irriter pour avoir raison decette mijaurée. Elle serait capable de vous résister encore. Cela nous ferait une scène désagréable.

— Que je tolère une telle révolte !

— Bah \ cela ne durera pas, continua Charlotte. On la réduira bien, cette belle personne. 11 suffira de lui trouver un amoureux moins scrupuleux que M. Gaston Rivière et quelque peu entreprenant...

Charlotte n'acheva pas, mais elle regarda Estelle et les deux soeurs se comprirent. L'une déjà déchue, Pautre prête à déchoir, elles ne pouvaient tolérer q\i% y eût sous le même toit qu*elles,un ange de candeur et de pureté. Il fallait briser le piédestal et faire rouler l'ange dans la boue où elles*mémes s'enfonçaient chaque jour. Madame de Ribeaupin parut céder aux conseils de Charlotte et reprit sa^lace en murmurant :

— Après tout, si ce petit avocat veut nous débarras* ser d'elle, qu'il l'épouse.

Elle passait ainsi d*une résolution à une autre avec une extrême mobilité, mobiUté qui était plus encore que ses instincts la cause de ses imprudences et doses faiblesses.

Ce n'était pas dans Tunique but de faire assister les dames de Ribeaupin aux courses du bois de Boulogne que le baron Drivonne avait mis ses équipages à leur disposition. Lassé de subir les caprices de Charlotte qui, bien que s'étant promise, continuait, tantôt sous un prétexte, tantêt sous un autre, à retarder le bonheur après lequel il soupirait, il s'était résolu, suivant le conseil de Rochebry. à brusquer le dé« noûment. Il était convenu qu'à l'issue des courses ces dames dîneraient avec le vicomte et lui. En quel endroit? il le leur avait soigneusement caché. Il voulait,

disait-il, qu'elles eussent tout le plaisir de la surprise qu'il leur réservait. Il devait ce jour-là commettre des folies. Il s'efforçait de toucher le cœur de Charlotte en lui prouvant de combien de prodigalités son amour était capable, et il espérait que le' soleil du lendemain ne se lèverait pas sans que sa constance eût été récompensée. Le secret qu'il taisait, nous pouvons dès à présent le révéler. Depuis quinze jours, il n'était occupé qu'à exaucer les désirs que Charlotte lui avait manifestés. 11 était devenu propriétaire d'un hôtel situé sur l'avenue de Saint-Cloud, non loin des fortifications, et à quelques pas du bois Boulogne. L'hôtel acheté, il Tavait livré aux tapissiers , avec ordre d'y prodiguer tous les raffinements du luxe et du confortable. Madame Benoit, la marchande à la toilette qu'on a déjà vue figurer dans ce récit, s'était chargée de fournir les tapis, l'argenterie, le linge, les dentelles, un trousseau complet et plusieurs pièces d'étoffes, satin, soie et velours.

C'était là, dans ce nid capitonné, fantaisie ruineuse, digne d'un vieillard amoureux, que le baron Drivonne devait offrir à dîner à madame de Ribeaupin et à ses filles et remettre à Charlotte l'acte notarié qui la constituait maîtresse de ces lieux. Jeanne, la camériste qui devait passer au service de Charlotte , madame Benoit et Rochebry étaient seuls dans la confidence, et l'on peut croire qu'ils avaient également travaillé tous les trois à seconder les projets du baron : Jeanne, parce qu'elle espérait s'enrichir rapidement dan

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l'emploi qui lui était promis, Rochebry, parce qu'il comptait faire participer Estelle à la bonne fortune échue à sa sœur ; madame Benoit, enfin, parce qu'en travaillant à hâter la chute de Charlotte, elle croyait tirer vengeance de madame de Ribeaupin à laquelle eUe ne pardonnait pas de Tavoir jouée lors de la vente du mobilier de Florence Bakson.

A deux heures de Taprës-midi, madame de Ribeaupin et ses filles étaient habillées prêtes à monter en voiture. Estelle radieuse allait et venait^ récitant des fragments du rôle de la Fée Biribi, dont elle avait commencé l'étude. Charlotte, écrasante de beauté brutale et hardie, était sombre, comme si elle eût pressenti le désastre qui devait la frapper dans son honneur et de son consentement à la fin de cette journée. Quant à madame de Ribeaupin, il eût été difficile de dire quelles préoccupations Tabsorbaient. Elle était silencieuse depuis qu'Adrienne, peu d'heures auparavant, avait refusé de lui obéir. Tout à coup, Jeanne entra précipitamment.

— Madame la baronne, mesdemoiselles, la voiture est arrivée. C*est splendide. Quatre chevaux, des jockeys en culotte grise, en velours bleu de ciel, avec des franges d'argent. Toute la rue est en émoi.

Estelle se précipita vers la croisée :

— Elle a raison, fit-elle, après avoir jeté un coup d'oeil au dehors. On va joliment nous regarder.

Madame de Ribeaupin suivit l'exemple d'Estelle et fut éblouie.

^d LES hXlUB I3E RIBEAUPIN

'^ Ah ! le baron fait bidn les choses, dil>eUe à Char« lotta, qui n'avait paft bronché et demeurait ippasaible, Viens donc voir le bel équipage,

-*< C'est inutile puisque nous allons y monter, répondit^lle.

— Partons 1 partons I s*écm Estelle.

Sur le trottoir, devant la porte coch^re, ptueieurg passants s'étaient attroupés autour de l'élégante calèche qui ne portait ni diverses ni armoiries, mais simplement un C et un R enla;?és, sous une couronne de baron. Charlotte fut seule à remarquer ce détail. Les trois femmes traversèrent la foule et s'installèrent» au milieu d'un murmur^ dont elles ne comprirent pas le sens véritable. Il y avait dans ce groupe quelques hommes en blouse dont les réflexions nV valent rien de sympathique. En ce moment . le laquais qui avait ouvert la portière et abaissé le marche-pied remit un billet à Cliarlotte. EUe l'ouvrit en tremblant, le lut à la bâte et roi^it de plaiair.

— Qu'est-ce donc ?. demanda sa sœur.

-^ Le baron me rappelle que nous dtaona avec lui, répoadit*elle froidement.

Elle mentait. Le billet du baron Drivonne était ainsi conçu : « Adorable Charlotte, voilure, bêtea et gens vous appartiennent* Agréez-les comme le premier des hommages d'un amour qui mettra sa gloire et son bonheur à exaucer tous vos désirs, »

-**• Les ordres de mademoiselle ! demanda le valet

de pied.

L£S DAMES DE RIBEAUPIN 16S

— ALongchamps!

La voiture s'ébranla et les chevaux prirent le trot, tandis que les jockeys faisaient claquer leurs fouets à manches courts, garnis de rubans bleus. Comme on débouchait de la rue Marignan sur l'avenue des Champs-Elysées, encombrée d^jà de véhicules de toute espèce, un grand break, aUelé de deux chevaux fringants qui venait de la place de la Concorde rejoignit la voiture des dames de Ribeaupin. Sur le siège de devant étaient assis élégants et superbes, le baron DHvonne, qui conduisait, et Rochebry ; sur le siège de derrière, deux domestiques à la livrée du baron. Charlotte adressa à ce dernier un sourire qui lui parut plein de promesses.

— Nous allons en avant pour retenir votre place sur la piste, iltril à demi-voix au moment où les deux équipages se trouvèrent à côté l'un de l'autre.

— Il y a un panier de Champagne dans le caisson, s'écria Rochebry on envoyant un baiser à Estelle.

— M. de Rochebry est un peu léger, objecta madame de Ribeaupin.

— Il manque peut-être de tenue; mais il est si obligeant! répliqua Estelle. Sans lui je ne serais pas au théâtre.

On filait rapidement entre les véhicules de toute espèce qui se rendaient aux courses. Les fiacres étaient mêlés aux équipages armoriés — Parisiens et provinciaux confondus. La plupart des femmes portaient des toilettes luxueuses. Toutes semblaient jolies et jeunes,

Le ciel était bleu, le soleil étincelant. A travers des nuages de poussière, on voyait miroiter les harnais des chevaux, les mors d'acier, le vernis des voitures. L'Arcde-Triomphe se découpait sur l'horizon avec ses lignes grandioses et ses statues colossales. Au loin, dans la poudre d'or qui voltigeait dans Fair, on pouvait contempler par-dessus les arbres du bois de Boulogne les hauteurs qui bordent la Seine. Au moment où l'on entrait dans le bois, on était agréablement impressionné par la brusque transition de cette atmosphère brûlante à un air plus frais, tout parfumé de saines émanations.

Après un trajet d'une demi-heure environ, la voiture des dames de Ribeaupin arriva dans la plaine de Longchamps, franchit l'enceinte réservée, et, lancée à travers la prairie, vint se ranger contre les barrières qui protègent la piste à quelques pas du break du baron Drivonne. Les courses venaient de commencer. Entre une double haie de curieux, adossés les uns contre les tribunes, les autres contre les voitures placés sur plusieurs rangs, passaient, lancés à toute vitesse, des chevaux grands et maigres, montés par des jockeys vêtus de soie de diverses couleurs. Au moment du départ, la foule, comme un flot, de mer brusquement soulevé, s'était précipitée avec bruit pour les voir de plus près. En même temps, le murmure de cent mille voix s'était aocru et allait en grandissant,. à« mesure que se dessinaient les chances de chacun des concurrents.

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— C'est Miss-Aurore qui est en tête.

— Néron va la dépasser.

Le jockey de Spartaeus n'a pas tous ses moyens.

— Néron se dérobe.

— Miss-Aurore tient toujours. Dix louis pour Miss- Aurore.

— Je les tiens pour Jeannette.

— Bravo Jeannette ! Elle les distance tous.

— Non, c'est Miss-Aurore.

— Non, c'est Jeannette.

Un bruit de tonnerre ébranla le sol. Les chevaux, lancés comme une avalanche, fouettés à tour de bras par leurs conducteurs, repassèrent comme un éclair devant les tribunes. Le second tour de la piste commençait. Alors le murmure devint tel qu'on ne s'entendait plus. Dans les tribunes, dans la prairie, sur les voitures, de toutes pstrts, on ne voyait que gens dressés sur la pointe des pieds, le nez en Tair^ suivant de l'œil la cavalcade vertigineuse. Puis une immense clameur se fit entendre. Des applaudissements éclatèrent. Jeannette arrivait première, battant d'une demi-longueur Miss-Aurore épuisée. Les chevaux revenaient du côté de l'enceinte du pesage. La piste fut envahie, Jeannette entourée, applaudie, protégée à grand'peine, elle et son jockey victorieux, par deux palefreniers.

Pendant l'intervalle qui s'écoula entre la première et la seconde course, le côté des voitures reçut la visite des curieux placés dans les tribunes. On ne cir-

tM LEB DAHB8 DE RIBftAUP(N

culait qu'avec peine. De beaux Jeuntg gens pitnpants, une rose à la boutonnière, portant en sautoir une courroie qui retenait l'étui de leur lorgnette, passaient entre les voitures, cherchant du regard^ parmi les femmes, un visage ami. Les Dames aux Camélias, — on les appelait encore ainsi^ — faciles à reconnaîtra, étaient surtout fort entourées. Dans les groupes formés autour d'elles, on riait bruyamment. Les bouquetières essayaient d'approcher pour vendre les fleurs qu'elles portaient dans des petites corbeilles^ On commençait à boire et le bruit des bouchons arrachés aux bouteiUes, des verres choqués entre eux, s'ajoutait au brouhaha générai.

Assises dans leur voiture, qui exdtait tout autant qu'elles-mêmes Fadmlration générale, Estelle «t Charlotte contemplaient ce spectacle sans remarquer la curiosité dont elles étaient l'objet, sans entendre les commentaires auxquels elles donnaient lieu. Leur présence causait un certain émoi parmi la foule des habitués de ces sortes de fêtes. Qui étaient^elles? d'où venaient*elies f appartenaient-elles à la catégorie des filles qu'on paye ou k la troupe rare et privilégiée des riches héritières ? Autant de questions qui se pressaient sur toutes les lèvres.

Drivonne et Rochebry, qui avaient mis pied à terre pour se rapprocher des demoiselles de RibeaupiD, Jouissaient de leur émotion et des éloges inspirés par la beauté, Téléganee et le luxe de leurs maîtresses. Ils étaient debout auprès de la voilure, acooiidée l'un

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à la portière droite, l'autre k la portière gauche, afin de prouver qu*ils tenaient de très- près aux deux reinaa de la Journée. A leur tour, leurs amis, pour montrer au vulgaire qu'ils connaissaient les heureux adorateurs de ces belles personnes, s'empressaient de venir leur serrer la main. Drtvonne et Rochebry firent ce jour-là beaucoup d'envieux. Quant k madame de Ribeaupin, nous aurions voulu pouvoir dire qu'elle se montrait heureuse et fière du succès de ses filles. Malheureusement, il n'en était rien. La foule, la chaleur, la pous» sière, la nouveauté de ce spectacle l'avaient comme abrutie. Elle n'entendait plus qu'une rumeur confuse, ne voyait plus que des nuages. Sa face était écarlate» ses yeux somnolents, et ses (illes ne se préoccupaient pas plus d'elle que si elle eflt été loin de là.

** Voilà Florence Bakson ! dit tout à coup Charlotte en désignant un petit coupé qui venait de se placer k quelque distance.

-^ Où donc? demanda vivement Rochebry.

Estidle lui pinça le bras et lui dit k voix basse :

— Si vous la regardez, vous pouvez renoncer k me

voir.

Une femme k pied , traînant derrière elle des flota de mousseline et de soie, pa^sa au bras dHm gros per^ sonnage. C'était madame Benoit qu'esoortait son marf. A l'aspect des dames de Ribeaupin, elle fit un mouvement pour s'approcher d'elles. Mais elle renonça k ce projet et se contenta d'échanger un sourire avec le baron Drivonne. Bn ce moment,

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Kochebry fit le tour de la voiture et s'approcha da baron.

— La mère Bibeaupia est profondément ridicule avec sa capote blanche et sa face apoplectique. On va se moquer de nous.

— Ceux qui riront voudraient bien être à notre place, répondit Drivonnesur le même ton.

— C'est égal, continua Rochefory, sa présence n'ajoutera rien à la gaieté de notre dîner. S'il y avait moyen de la perdre en route...

— Comment faire?

— Je vais y réfléchir. En attendant, allons voir l'enceinte du pesage.

Drivonne fit un signe d*acquiescement, dit up mot à Chai'lotte et à Estelle qui se levèrent. Il ouvrit la portière et les aida à descendre. La première prit son bras ; la seconde le bras de Rochebry. Us allaient s'éloigner :

— Et maman ! s'écria Estelle.

— Elle s*endort, répondit Rochebry. Laissons-la tranquillement faire son somme. Les domestiques veillent sur elle.

Ils se dirigèrent en traversant la piste vers l'enceinte du pesage, qui s'ouvrit devant eux lorsque le baron eut montré les cartes dont il s'était muni à l'avance. Là, on respirait un peu plus librement; il était possible de circuler. Le baron en profita pour essayer de connaître les impressions de Charlotte.

-^ Êles*vous sati^aite, lui demanda-t-il,, et doutez vous encore de mon amour?

Qu*avez-vous fait pour me le prouver? fit-elle froidement et d*ua air disirait.

U la regarda avec surprise.

— Cette voiture, ces chevaux ! Ma foi ! je pense que vous n*y avez aucun mérite. Vous êtes riche. D'ailleurs, c'est autant votre orgueil que le mien que vous avez voulu satisfaire. Vous êtes très-flatté de vous montrer avec moi parmi ce monde, et vous jouissez, pour votre argent, de l'effet que j'y produis.

— Cela diminue-t-il en quelque chose le désir que j'ai de vous plaire? fit le baron avec un accent de reproche.

— La ! la ! reprit Charlotte en souriant, ne vous attristez pas. Si vous voulez toute ma pensée, je suis contente; et touchée des attentions que vous me prodiguez.

Le baron devint radieux. Charlotte, sous ses apparences de froideur, contenait une joie indicible. Les passions malsaines qui depuis si longtemps s'agitaient dans son cœur étaient déchaînées. Elle se voyait l'objet de tous les regards, de mille hommages muets, de convoitises qui étaient pour elle non une idjure, mais la consécration éclatante de sa beauté et de son |>ouvoir. Rochebry se rapprocha du baron Drivonne et lui dit:

— Retournons sur nos pas. Nous avons produit notre effet et Estelle meurt de soif.

— Moi aussi, fit Charlotte qui avait entendu la fin de la phrase.

9TO LBS DÀMEft Dl RIBBAUPIN

A trâTers la foule, d'instant en instant plui oooipacte, ils revinrent lentement ▼•ri la voiture sur les coussins de laquelle madame de Ribeaupin dormait profondément. Ces demoiselles reprirent leur place. Sur un signe de Rochebry, un domestique ouvrit l'un des caissons du break, en retira une botte enfer*blane, contenant de la glace et six bouteilles de vin de Cham** pagne. Avec une dextérité qui prouvait l'habitude qu'il avait de ces sortes d'exploits, le vieomte oassa le goulot de l'une des bouteUles et remplit plusieurs verres du liquide écumeux. H les offrit à Bstella et à Charlotte. Puis, réveillant brusquement madame de Ribeaupin:

«>-* Tenes, baronne^ fit^l, void qui voua remettra.

— le vois que j'ai dormi, dit madame de Ribeaupin en ouvrant les yeux et en prenant machinalement des mains du vicomte le verre qu'il lui présentait*

Elle but avec avidité.

*— C'est exqiûs, s'éoria'^t^elle. Kncore I La coupe de cristal fut remplie de nouveau et de nouveau vidée. Madame de Ribeaupin répéta t •^ Encore !

Rochebry hésitait. Mais un sourire passa sur ses lèvres.

— Pourquoi pas ? se demanda-t-il.

- Et pour la troisième fois il versa k madame de Ribeaupin la liqueur rafraichissante, mais capiteuse.

L'effet que Rochebry en attendait ne tarda pas à se produire. Madame de Ribeaupin se mit à parler avec

LBS DAMES DE RIBEAtPIN 971

uaê étrange volubilité. Elle orielt, riait, Be levait, se démenait, et son regard se promenait avec hardiesse sur les passants. Pute elle devint très-p&le, demeura assisey Immobile et murmura :

— J'ai mal au cœur.

IsMle» q/i suivait avec dtteation la course, entendit ces mots.

'-^ Maman, es*ta malade? demanda-^t^elle.

Charlotte, le baron Drivonne et Rochebry se retournèrent.

— Ces trois verres de Champagne vidés coup sur coup I objecta le dernier.

«<*- Il faudrait la ramener chez elle, dit le baron .

Madame de Ribeaupin, pâle d'abord, était devenue verte. Sto yeux roulaient égarés et blanos dans leur orbite. Une sueur froide coulait sur son front. Char** lotte, rouge de honte en voyant sa mère atteinte de tous les symptômes de l'ivresse, aida cependant Estelle à lui donner quelques soins. Le vicomte riait sous cape»

— 11 n'y a aucun danger, dit-il aux jeunes filles; elle aurait besoin d'être couchée. Nous allons la reconduire rue de Marignan.

-— Traverser la ville avec une femme ivre dans notre voiture, répliqua Charlotte.

Roohebry se gratta le front. Tout . à coup, il vit passer madame Benotta II courut à elle et lui parla pendant cinq minutes; puis il revint alors vers ses amis, auitqnels il apprit que madame Benoît, ayant

S7â LES DAMES OE RIBEAUPIN

une voiture fermée, voulait bien se charger de ramener madame de Ribeaupin.

— De cette façon ajouta-t-il, rien ne sera changé dans notre programme. Il n'y aura qu'une femme de moins.

Madame de Ribeaupin, qui ne disait mot, descendit de la voiture avec la plus grande peine, soutenue par Drivoiine el par Rochebry. Elle n'avait plus conscience de ses actions. Le coupé de madame Benoit s'était rapproché. La marchande à la toilette, souriant de manière à prouver combien cet incident — humiliant pour madame de Ribeaupin et qui livrait complètement Charlotte et Estelle à la merci des deux libertins —la réjouissait, ouvrit elle-même la portière, La malheureuse baronne fut installée tant bien que mal. Madame Benoit monta. Charlotte lui adressa des remerciements et lui dit :

— Ma plus jeune sœur est demeurée k la maison. Vous n'aurez qu'à confier notre mère à ses soins.

— Soyez sans inquiétude, mon cœur, répondit la vieille coquine.

Et s'adressant à son mari qui venait de céder sa place à madame de Ribeaupin, elle ajouta :

— Vous prierez Florence Bakson de vous ramener. Et surtout, pas de libertés avec cette demoiselle.

M. Benoit accepta, humble comme un petit enfant, l'observation de sa femme ; il se perdit la foule, cherchant Florence de tous les côtés. Le coupé de madame Benoit se mit en route, s'avançant lentement afin de

ne causer aucun accident. Bientôt les chevaux, trouvant plus d'espace devant eux, h&tèrent le pas et ne tardèrent pas à disparaître.

— Emballée, la vieille ! souffla Rochebry à l'oreille du baron Drivonne.

— Voilà un fâcheux accident, disait en même temps Estelle à sa sœur.

— Cela vaut mieux, répondit froidement celle-ci. Estelle la regarda étonnée, mais Charlotte ne jugea

pas utile d'expliquer sa pensée. 11 était cinq heures. Les courses finissaient. De toutes parts les spectateurs regagnaient leurs voitures. D'autres, venus à pied, se mettaient en route à travers les allées du bois pour atteindre la station du chemin de fer placée au rondpoint de l'avenue de l'Impératrice. Les équipages s'ébranlaient, prenaient la file et roulaient avec ordre au milieu du tumulte, dans la direction de TArc-de- Triomphe. Les gardes à cheval, les sergents de ville veillaient à la sûreté de chacun. Drivonne et Rochebry, ayant renvoyé leur break, étaient montés dans la calèche offerte à Charlotte. Ce fut le dernier coup porté à la réputation des demoiselles de Ribeaupin. Personne ne doutait plus qu'elles ne fussent les mattresses des deux hommes qui étaient auprès d'elles.

Le brillant équipage soulevait sur son passage autant de murmures que de flots de poussière. Drivonne . et Rochebry avaient le sourire aux lèvres ainsi qu'il sied à des triomphateurs. Estelle ne comprenait pas l'infamie de sa situation et bravait^ par ses regards,

les cuiieux qui k dévi»ageaieat. Quaat à Cbarlotte^ elle semblait perdue dans ses réflexions et iosensible au tumulte qui débordait autour d'elle. Ld voiture gagna l'Arc^'de-Trioinphe» s'engagea sur l'avenue des Champs-Elysées qu'elle parcourut deux foiâê 11 est de mode, au retour des coursM de Longobampa, de parader longuement sur cette promenade» Tune des plus splendides qui existent au monde» A six heufes, le baron Drivonoei ayant donné ordre à ses genSf les chevaux prirent la route de Saint^CIoud. Sur cette routei quelques mètres avant les fortifications ^ 8*éle« vait une demeure élégant«i préoédée d'une oour sablée» La grille d*enti^ était Qanquée de deux petits parité Ions de brique. On descendit soud une marquise vitréOi devant un perron de marbre qui donnait accès dans ThAteL Au moment od Charlotte m Estelle mettait i»ed à terre» Jeanne appftrut devant elles»

~ Vous ici I s'écria Charlotte.

--* Je suis désormais au service particulier de ma^ demoiselle^ répondit la sémillante soubfstte» .

^Vous voiâ ohex vous« belle Charlotte^ ajouta Drivonâeé Veuilles faire connaître vos ordres*

Charlotte s'arrêta une minute sur le perroû, comme si elle eût hésité à franchir le seuil de cette demeure où devait se consommer la ruine de son honneur. A quelques pas d'elle se tenaieût Ëstdie et Roehebry. SUe les regarda ; elle regarda le baron. Puis tout d'un 00iQ>9 ayant fait le gei^ énergique qui dénote les

LES OAHBS DE RIBEAUPIN 275

grandes résolutions, elle se retourna vers son amant,

lui tendit la main ei dit en souriant :

— Allons ! il n*y a pas moyen de vous résister I Elle pénétra dans son nouveau domaine. Tous la

suivirent.

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