‹ Les dames de RibeaupinChapitre 13 sur 16 · ADRIENNE S'ENFUIT · texte numérisé non relu

ADRIENNE S'ENFUIT

Navrée encore au souvenir de Taltercation qui avait eu lieu le matin entre elle et sa mère, Adrienne, durant cette après-midi^ était restée dans sa petite chambre, livrée aux douloureuses réflexions que devait lui inspirer son infortune. Elle n'éprouvait aucun repentir. Elle se disait qu'elle avait sagement agi et que sa fermeté serait désormais pour elle un sûr préservatif contre les rigueurs de sa mère. Plusieurs heures s'étaient écoulées ainsi. Puis, pour chercher dans Toubli quelques consolations^ elle avait écrit à son oncle et à Gaston, goûtant un charme indicible à laisser courir sur le papier sa main interprète de sonpœur. Tout à coup un violent coup de sonnette retentit dans l'appartement. Elle prêta l'oreille, se demandant qui

pouvait venir en ce moment. La sonnette se fit entendre de nouveau.

— M'a-t-on laissée seule ? s'écria-trelle.

Elle se leva, courut et put remarquer, en traversant l'appartement, que tous les domestiques étaient sortis. Elle ouvrit et recula vivement. Trois personnes étaient devant elle : madame Benoit soutenant d'un côté madame de Ribeaupin que le concierge soutenait de l'autre. La baronne était à faire peur. Ses vêtements en désordre, sa capote de crêpe blanc froissée, écrasée sur sa tête, ses yeux éteints, sa face morbide, tout indiquait en elle la victime d*un horrible accident.

— Ciel ! qu'eSt-11 âtrivé ? fe'écriâ AdWenne oubliant tous ses griefs. Les chevaux se sont emportés ? Mes sœurs t.. .

— Ne vous alarmez pâs, ma bellô enfant, répondit madame Benott. Vos chères soeurs sont en joyeuse compagnie et je me suis chargée de ramener votre mère qui à eu le grand tort d'abuâer du vin de Champagne.

Un hoquet s'échappa de la bouche ^e madame de Ribeaupin comme pour confirmer l'assertion de h Benoit.

— Et mes soèurs ont toléré que ma mère revint seule dans cet état ?

— Voilà qui n'est pas gentil pour moi, ma mi* gnonne, reprit la Benoit. Elle n'est pas revenue seule, votre mère, puisque j'étais avec elle. Quant à vos

LES BAVES DE RIBEAUPIN yre

soeurs, elles ont bien vu que ce D*était là qu'un accident assez béte qui ne pouvait avoir de suites graves. Elles n'ont pas cru devoir quitter le baron Drivonne et le vicomte de Rochebry avec qui elles dtnent aujourd'hui.

Adrienne, indignée et épouvantée à la fois, se couvrit le visage en gémissant,

— Conduisez-nous à la chambre de la baronne, lui dit alors madame Benoit. Nous la déposerons sur son lit, ce qui lui sera plus salutaire que vos larmes.

Adrienne obéit. Quelques instants après, madame de Ribeaupin s'assoupissait entre deux draps, et la con*derge s'échappait pour aller raconter à tout le quartier que la baronne était rentrée ivre, sans ses filles, et que celles-ci dînaient en téte-à^tète avec deux céli*» bataires connus pour la légèreté de leurs mœurs»

— Vous n*avez qu'à la laisser dormir, ajouta alors madame Benoît. Si^ par hasard, elle se réveillait, faiteslui boire du thé, toujours du thé et encore du thé. Elle n'en consommera jamais trop. Je connais ces indispositions, moi. Une bonne nuit, et U n'y paraîtra plus, C'est ce que nous appelons une petite culotte.

* Adrienne' baissa la tète pour cacher ses pleurs qui redoublaient.

-^ Je voudrais être homme, reprit bientôt madame Benoit en minaudant, et me trouver à la place de votre mère pour avoir le plaisir d'être soignée par une garde-malade telle que vous. Peste! quels yeux I quelle bouche ! Des dents, des dievaux et de la

tournure ! Ma petite, avec ces agréments-là tous roulerez carrosse comme vos sœurs quand il vous plaira, et si vous voulez...

Adrienne releva son chaste front et darda sur la Benoit son grand beau regard.

-— Je crois, madame, que vous vous trompez !

— Gomment, je me trompe ! balbutia la marchande à la toilette.

— Vous croyez parler à une autre !

— Quoi I je vous scandalise parce que je constate que vous êtes belle, très-belle. Mais je sais des hommes qui payeraient cher pour être regardés par ce regard là ! Et vous restez à la maison, petite sotte ! Allez donc étaler tout cela au grand soleil et vous jugerez vous-même de Teffet que vous produirez.

— Assez ! madame ! s'écria Adrienne.

La Benoit leva les épaules.

— Allons I votre éducation est à faire. Mais vous y viendrez comme les autres. Ce jour-là, rappelezvous madame Benoit. Je suis femme à vous donner un bon conseil, ou plutôt à vous le vendre, car dans ce monde on ne doit rien, donner, tout a son prix.

Le cynisme de ce langage laissait Adrienne confon-», due. Mais elle avait pris le parti de ne plus rien répondre^comprenant que c'était le seul moyen d'avoir raison de la loquacité de cette traficante de chair humaine. La Benoit, en effet, s'arrêta d'elle-même, et, après avoir de nouveau rassuré Adrienne sur Tétat de madame de Ribeaupin, elle se retira en souriant mécham-

ment. Restée seule, Adrienne passa ses maios sur son front comme pour se convaincre qu'elle n'était pas la proie de quelque horrible cauchemar.

De ses lèvres tremblantes sortirent ces mots :

— Insultée par cette misérable ! ma mère dégradée 1 mes sœurs déshonorées! £t être seule, sans appui» sans secours!...

Et éclatant en sanglots, elle tomba sur ses genoux devant le lit sur lequel était étendue, ronflant avec un grand bruit, celle qu'elle n'osait plus appeler sa mère. Un peu plus tard, les domestiques rentrèrent, à l'exception toutefois de Jeanne, retenue ailleurs, on sait où. Madame de Ribeaupin reçut tous les soins que nécessitait son état. Vers dix heures elle ouvrit les yeux et la bouche. Elle prononça quelques paroles sans suite qui prouvaient qu'elle n'avait pas gardé la mémoire des événements de cette journée. Puis elle se rendormit. On la laissa seule. Adrienne eut la douleur d'entendre du côté de la cuisine de bruyants éclats de rire. C'étaient les domestiques qui se moquaient à qui mieux mieux de Faccident arrivé à madame la baronne, ivre comme deux Polonais, disait le bel esprit de l'antichambre, et qui commentaient à leur manière l'absence prolongée d'Estelle et de Charlotte.

Autant pour soigner sa mère que pour attendre ses sœurs, Adrienne fut debout durant toute la nuit. Elle allait de la chambre de madame . de Ribeaupin à la croisée qui donnait sur la rue, épiant les moindres bruits et en proie à une émotion telle qu'elle ne sen*'

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tait pas ta fitigoe. A six heures du matin» sa mèra dormait toujours et ses sœurs n'étaient pas rentrées. Alors, un grand trouble s'empara d'elle. Elle vit l'infamie dégradante installée sous son toit, le nom de ton père déshonoré, sa mère prêtant complaisammoit les marna aux dérèglements de ses sœurs.

— Je ne peux vivre ici plus longtemps^ se dit«>oUe. Mais où aller f

Comme dans up rêve charmant appamt à son ima» gination le paysage enchanté au sein duquel était située la ferme de Villiers«*les*Pommes. L'air était rempli de fraîcheur et de parfams. Les prairies se déroulaient au soleil comme des tapis moussus et fleuris. La chanson des bergers, le cri de Talouette, les mugissements des bœufs se confondaient dans le solennel murmure qui s'élevait des champs inondés de chaleur et de lumière,

'«i» Oh ! vivre Ih I pensait Adrienne, ne plus voir Paris, ni ses oorruptions^ ni sa fange I

Obéissant à un mouvement plus fort qu'elle, elle couvrit sa tète d*0Q chapeau et d'un voile épais, s'enveloppa dans un chÂle, et, ayant jeté dans un petit sac de nuit les objets auxquels elle tenait le plus, elle s'enfuit de la maison avec le dessein de se rendre à la ferme de Guillaume Rondet. L'air frais du matin apaisa son imagination et son cœur. Elle put, tout en marchant, apprécier plus sainement sa situation ; ajiant changé de dessein, elle se dirigea vers le couvent des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, où elle espérait I>eii60ntrer l'abbé Mérille, Cette jeune fille voilée qui,

de grand iQétin, parcourait les quaia encore peu animé» attira plusieurs fois l'attention des passants. Mais au** cun ne se douta qu'une grande douleur gonflait cette âme ^^ âme d'enfant mûrie par la souffrance.

Sept heures sonnaienf aux horloges du faubourg Saint**Jacques au moment où Adrienne franchit le seuil de la petite chapelle attenant fu couvent des Carmélites. L'abbé Mérille était debout devant l'autel et célébrait la messe. Quelques pert^onnes pieuses y assistaient. Les religieuses, placées derrière la grille qui les cachait à tous, psalmodiaient d'une voix monotone et douce l'office du matin. Adrienne sentit son àme soudainement rassérénée et fortifiée* Elle n'ou-" blia pas sa douleur, mais elle fut remplie de oour^ige pour la supporter. KUe pria aveo ferveur pour ceux même qui la faisaient souffrir. Quant à l'abbé Mérille, ce ne fut que lorsque^ la messe étant finie, i] se retourna vers les fidèles pour les bénir qu'il reconnut sa nièce.

En la voyant ainsi seule à cette heure matinale, il éprouva une surprise telle que les parole» latines qu'il prononçait s'arrêtèrent sur ses lèvres»

'^ Quel nouveau malheur est «il arrivé? se demanda* t-'il.

Il parvint cependant à se remettre, termina ses prières, rentra dans la sacristie» et, n'eyant pris que le temps nécessaire pour quitter ses ornements sacer** dotaux, il traversa la chapelle, et^oignit d'un geste à sa nièce de le suivre et l'emmena çhe« lui où elle put lu

répéter les événements de la veiUe, non qu'elle les eût vus dans tous leurs développements^ mais tels quelle ^es avait compris. Elle peignit avec émotion la nuit terrible qu'elle avait passée, prodiguant des soins à sa mère en attendant ses sœurs, les combats qui s'étaient livrés en elle. Elle apprit à son oncle quelles réflexions et quelles craintes l'avaient déterminée à fuir la maison maternelle, (Revenue une maison où il n'y avait plus de place que pour le vice. L'abbé Mérille écouta ce récit avec plus de douleur que d'indignation.

— Pauvres femmes ! disait-il, elles ne savent ce qu'elles font. Mon Dieu ! pardonnez^leur, ouvrez leurs yeux, accordez-leur la force du repentir. Quant à toi, ma fille, ajouia-t-il en s'adressant à Adrienne, tu as sagement agi. Tu ne pouvais plus vivre auprès de ta mère. Seulement qu'alions-nous faire ? Je ne peux te garder ici, tu vois comment je suis logé, ce n*est ni grand ni confortable.

Et il montrait à Adrienne son petit appartement pauvre et nu comme une cellule de moine.

— Prier mes bonnes sœurs de te garder durant quelques semaines, reprit-il, assurément elles ne refuseraient pas de te laisser vivre parmi les postulantes. Mais ce ne serait pas bien gai pour toi, ma chère mignonne I

— Mon onde, interrompit Adrienne, il ne s'agit pas de savoir ce qui est gai ou non. Ma position est assez triste pour que je n'aie en ce moment aucun désir de me réjouir, et je n'aurais pas plus de répugnance à

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entrer provisoirement chez les Carmélites qu'à retourner chez ma mère. Mais je crois que ce n'est point à ce parti que je dois m'arrêter.

— Auquel donc t'arrôteras-tu? demanda l'abbé Mérille.

— Si je ne devais pas être la femme de Gaston, c'est-à-dire si j'avais à me préoccuper sérieusement de mon avenir, je vous demanderais, mon oncle, de me fournir les moyens de travailler, afin que je ne fusse à charge à personne. Mais puisque mon mariage est décidé, je n'ai qu'un désir, c'est de passer loin de Paris le temps qui me sépare du jour où il pourra se réaliser. Jusque-là, mon oncle, envoyez-moi à la ferme de Villiers-les-Pommes.

— Tu veux retourner chez Guillaume I

— On y est si bien, mon oncle ! J'ai gardé de la maison et de lui un souvenir si doux !

— Parce que Gaston est venu t'y voir, fit l'abbé Mérille avec un sourire à la fois ironique et bienveillant.

— Oh I mon oncle !

— Ce qui m'a même valu de la part de ta mère l'accusation de favoriser vos jrendez-vous I Comprends donc, ma chère fille, que je ne peux, puisque tu viens te placer sous ma protection, t'envoyer à Villiers-les- Pommes si Gaston doit y aller fréquemment pour t'y voir.

— Quel mal commettons-nous, mon oncle .^ demanda vivement Adrienne.

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•^ Aucun, mon enfant, aucun, asBuréroent; mais il n*e8t pas convenable» alors surtout que tu ei loiii de la famille, que tu reçoives ce jeune homme.

— Puisque je dois Tépous^p !

— Mais jusque-là on jasera !

-*«" Qui T Guillaume Rondet, ses domestiquas ? L'abbé Mérille se grattait le front aveo embarras. La logique de sa nièce le prenait d'autant plus en défaut qu'il était obligé de reconnaître à part lui qu'elle avait raison, et que, ne pouvant plus compter sur sa mère, elle n'outrepassait pas ses droits en oherohant par tous les moyens à se rapprocher de Thomme qui devait être son mari, c'est«k»dire son protecteur,

— Eh bien ! soit, s'écria le bon prêtre, tu partiras aujourd'hui même pour Villiers-iee^Pommes. Je t'y acoomp^igaerai et je te placerai moi-même sous la protection de Guillaume. Seulement promets*»moi que Gaston et toi vous serez prudents.

-^ Soyez sans inquiétude, mon onde. D'ailleurs, Gaston ne viendra pas plus d'une fois par semaine et nous voulons bien que Guillaume soit toujours présent à nos entretiens.

-^ Oh 1 chère petite, ce n'est point là ce qui est né^ eessaire; ce quej'appal^ de la prudence, oe quiim>porte, o*est que vous ne vous montriez paa aux habitants du village, ç*est que..»

— Mon oncle, interrompit Adrienné, ne savez-vous pas que les amoureux recherchent la solitude ?

— Je l'ignorais, répliqua ingénument l'abbé.

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Ce court entretien laissa Adrietiné presque consolée. La certitude de retourner b la ferme de Villiers^les* Pommes, de revoir l'atni Ouillaume, était pour elle le meilleur des remèdes. Elle attendit durant le Jour cheai son oncle que Theure do départ fût arrivée. Dans raprëft»midi, l'àbbé Mérille et sa nièce montaient en w«gon. Mais avant de quitter Paria, Tabbé avait eu soin d'écrire à sa KBUr afin de la rassurer sur le sort d'Adrienne. II était sept heures environ quand nos voyageurs arrivèrent à la ferme* La journée avait été chaude et maître Guillaume, en attendant l'heure de son souper, respirait la fraîcheur des prairies â*où le soleil venait de se retirer.

*^ Monsieur Tabbé ! mademoiselle Adrienne ! s'écriat-il en voyant une voiture s'arrêter brusquement de» vant sa maison, vous ici, et sans m*avoif annoncé votre arrivée 1

— ' A quoi bon T demanda Adrienne en s'appuyant pour descendre de voiture sur la forte et loyale main du fermier.

— A quoi bon I mais n'eût-cê été qué pour trouver un souper meilleur que celui que vous allez être obligés de partager avec moi !

— Mon cher Guillaume, lorsqu'on vient de Paris aux champs il n'est pas de souper, si modeste qu'il puisse être, qui ne soit excellent.

Et Adrienne, parun retour i::volj;Uairo sur le passe, revit Tun de ces repas fins et luxueux auxquels die avait assisté chez sa mère et qui avaient entraîné à

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leur suite tant de maux, tant d'amertumes. Une larme roula de ses yeux sur ses joues pâlies.

— Vous pleurez, mademoiselle, s'écria le fermier qui s'était rapproché de l'abbé Mérille.

— Mon cher ami, dit ce dernier d'une voix grave et pénétrante, ne soyez point surpris de ces larmes. Notre chère Adrienne n'est pas heureuse. Elle a dû quitter la maison de sa mère et de ses sœurs, avec lesquelles elle ne peut plus, elle ne doit plus vivre. Elle a pensé à venir chez vous et je vous la confie. Le fermier s'avança vers Adrienne et d'un ton simple et franc il lui dit :

— Puisque, au milieu de votre peine, vous avez songé à venir chez moi, c'est que vous m'aimez un peu.

— Oh I de tout mon cœur.

— S'il en est ainsi, et puisque vous êtes orpheline, permettez-moi de vous tenir lieu de père.

Adrienne, émue et touchée, resta un instant sans répondre. Elle regardait tour à tour son onde et Guillaume 'Rondet. Puis sa petite main tomba dans celle de ce dernier, et elle murmura ces mots :

— Je le veux bien.

Elle se sentit attirée et pressée contre la robuste poitrine du fermier, et elle comprit que désormais eUe aurait en lui le plus habile et le plus dévoué des protecteurs.

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