CHUTES SUR CHUTES
Madame de Ribeaupin [ne se réveilla que plusieurs heures après le départ d*Adrienne. Elle sauta hors de son lit, se vêtit d'une robe de chambre et s'approcha d'une glace. Elle y vit son image et recula, saisie de surprise et d'effroi. Sa peau était couverte de plaques rouges et blanches et toute boursouflée. Les chairs remontaient autour de ses yeux qui semblaient plus petits
plus enfoncés que de coutume sous l'arcade sourcilière. La douleur ou la débauche peuvent seules laisser de telles traces sur une figure humaine.
— Que m'est-il donc arrivé ? se demanda madame de Ribeaupin.
Elle se rappelait que la veille elle s'était rendue à Longchamps avec ses filles. Mais à partir de ce moment il y avait une lacune dans ses souvenirs, et la seule chose dont elle se souvint, c'est qu'au milieu de
f90 LES DAMES DE RIBEAUPIN
la nuit elle s*était réveillée avec uq violent mal de tête et rendormie ensuite. Néanmoins, il ne lui était pas permis d'ignorer la maladie subite dont elle avait été frappée et qui l'avait mise en cet état. Elle aurait' voulu l'ignorer qu'il aurait suffi pour la lui rappeler des douleurs qu'elle ressentait encore en ce moment dans l'estomac.
— C'est le vicomte de Rochebry qui m'a fait boire, se dit-elle. J'en ai trop pris.
Elle eut honte.
— A mon âge ! murmura-t-elle. Quel exemple pour mes filles l
C'était la première fois qu'elle s'alarmait de la dangereuse influence que sa conduite pourrait avoir sur celle de ses filles. Mais cette inquiétude ne dura pas, et si son esprit conserva quelque dépit, ce fut en songeant qu'elle avait dû se couvrir de ridicule aux yeux des personnes témoins de son ivresse. Elle avait hâte de connaître ce qui s'était passé. Elle sonna. Mais au lieu de Jeanne, la femme de chambre, ce fut la cuisinière qui se présenta.
— Ce n'est pas vous que j'ai appelée» dit madame de Ribeaupin, c'est Jeanne.
— Mademoiselle Jeanne! Elle a quitté le service de madame la baronne.
«-^ Quitté mon service I Depuis quand ?
^— Depuis hier.
«^ Sans me prévenir 1 sans se faire même régler ses gages? Qu'estrce que cela signifie?
— Je ne pourrais le dire à madame la baronne, maÎ9 mademoiselle Charlotte est, je crois, au courant...
— Priez-la de venir me parler,
La cuisinière regarda sa maîtresse avec autant de surprise que d'en]l)arras. Elle balbutia :
— Madame la baronne ne sait donc pas?...
— Quoi ?
— Mademoiselle Charlotte n'est pas rentrée.
Madame de Ribeaupin changea de couleur. Elle
retint un cri prêt à sortir de sa bouche. Elle avait eu le temps, au milieu de son trouble, de comprendre qu'aux yeux de cette servante elle devait paraître ne pas ignorer l'absence de Charlotte.
— C'est vrai? fit-elle avec une simplicité affectée. J'oubliais qu'elle est à la campagne. Mademoiselle Estelle ?.. .
— Elle n'est pas rentrée non plus.
Madame de Ribeaupin sentit ses jambes fléchir sous elle. Elle eut cependant encore la force de se contenir, et murmura :
— Estelle aura accompagné sa sœur* Dites à mademoiselle Adrienne de venir me parler sur-le-champ.
La cuisinière sortit. Madame de Ribeaupin se laissa aller, inerte et glacée, sur le bord de son lit, et elle éclata en sanglots ; mais c'était plus encore une explosion de colère qu'une explosion de douleur. Après tout, ce qui arrivait, c'était elle qui l'avait préparé. Elle devinait la cause de Tabsence de ses filles et ne pouvait en
accuser qu'elle-même. Mais ce qui l'affligeait et l'irritait, c'est que dans les événements de la veille il lui était impossible de ne pas voir la complicité de ses filles et de leurs amants. — Leurs amants I ce mot seul ne la faisait pas frémir. . .Onavait voulu s'amuser sanselle, l'éloigner afin d'être plus libres, et de Ik cette promenade à Longchamps dans la voiture du baron Drivonne, et cette ivresse dont elle accusait Rochebry d'être l'auteur.
— J'ai perdu connaissance, pensait-elle, on m'a ramenée ici, on m'a couchée. Et ni Estelle ni Charlotte n'étaient auprès de moi I... C'est Adrienne!... Les ingrates!...
Elle aurait prolongé sans doute ses lamentations, si la cuisinière ne fût soudainement revenue en disant :
— Madame la baronne ignorait sans doute que mademoiselle Adrienne est sortie.
— Elle aussi ! s'écria madame de Ribeaupin, qui cette fois ne put retenir son dépit et sa peine.
— Ne la trouvant pas chez elle, je me suis informée à la loge. On l'a vue passer ce matin à six heures et demie.
Tandis que la malheureuse mère accablée sous le poids de telles nouvelles, cherchait vainement à recouvrer un peu de sang-froid, la servante ajouta en lui tendant une lettre :
— C'est pour madame la baronne.
Elle prit la lettre et l'ouvrit machinalement.
Elle y lut ce qui suit :
< Ma sœur, soyez sans inquiétude sur le sort
d'Adrienne, Elle est eu moment auprès de moi. Elle sera ce soir dans la retraite que je lui ai choisie, où sa personne et son honneur seront également en sûreté. Je n'ai pas besoin de vous rappeler les événements qui Tont obligée à quitter votre maison. Son innocence n'y était plus protégée et chaque jour l'exposait davantage. Elle a vu le péril et l'a fui. J'espère, ma sœur^ que vou^ n'obligerez pas Adrienne à revenir auprès de vous et que votre cœur garde encore assez de pudeur pour ne pas vouloir perdre votre troisième fille, comme vous avez perdu les deux atnées. Je gémis sur les désastres que vous attirez sur votre maison, et j'adresse au ciel des prières ferventes-, afin qu'il vous ramène dans la voie du devoir, la seule où vous trouverez le repos et le respect de vous-même : Votre frère, Mérille. »
Madame de Ribeaupin lisait et relisait cette lettre. Lorsque ayant fini sa lecture, elle releva la tête,elle était seule; la servante s'était retirée.
— Toujours des conseils! pensa-t-elle. Adrienne s'est réfugiée auprès de lui. Il ^ la protège contre moi. Il l'encourage dans sa résistance à mes volontés, et elle a dû lui raconter ce qui s'est passée ici hier et durant la nuit ! Je la punirai. Elle n'est pas encore majeure. J'ai le droit d'exiger qu'elle vive auprès de moi, dans ma maison. J'exigerai.
Cette pensée lui fit oublier celles qui l'avaient précédée et qui étaient relatives aux sœurs d'Adrienne. Mais soudain la porte de sa chambre s'ouvrit violem-
ment et EsteDe entra. Elle portait encore les vêtements de la veille. Ils étaient fripés, souillés de taches de vin. [La malheureuse fille avait les yeux hors de la tête, les cheveux en désordre. Sa mère s'élança vers elle pour lui adresser des reproches. Estelle ne lui en laissa pas le temps.
— Rochebry m'attend en bas dans son coupé, dit— eUe. Je viens en toute hâte m'habiller pour aller à ma répétition qui a lieu à midi.
— Me diras-tu du moins d'où tu arrives î
— D'où j'arrive? Je viens de dîner avec Drivonne, Charlotte et Rochebry.
— A onze heures du matin ?
— Dame ! la fête s'est un peu prolongée, fit-elle avec un sourire.
— Et Charlotte ?
— Charlotte I mais je ne sais si tu la verras aujourd'hui. Elle ne viendra plus ici que pour nous faire des visites, puisqu'elle est installée dans le magnifique hôtel que lui offre le baron Drivonne.
— Le baron Drivonne ! un hôtel !
Madame de Ribeaupin, stupéfiée par cette nouvelle, ne savait si elle devait se réjouir ou continuer à se montrer irritée. Estelle se rapprocha d'elle :
— J'espère bien que tu ne vas pas gronder. Je crois que nous avons été un peu folles cette nuH, Mais que veux-tu, il fallait bien prouver que nous étions sensibles à la tendresse qu'on nous témoigne. Et puis, vraiment, tu ne saurais te plaindre. Me voilà,
moi, en passe de devenir célèbre. Charlotte est déjà riche et elle songe à t'assurer une pension pour subvenir à tes besoins dans le cas où Dervaux aurait dé* voré tes ressources !
Madame de Ribeaupin s'apaisait peu h peu. Les griefs qu'elle avait encore sur le cœur se réduisaient à rien ; elle ne songeait plus à garder rancune à qui que ce fût des événements de la veille.
— Je vous pardonne, mauvaise graine, dit-elle moitié riant, moitié pleurant. J'oublie tous les sujets de plainte que j'énumérais tout à Theure à part moi, puisqu'au milieu de vos plaisirs vous avez songé à votre mère et à procurer le repos et Taisance à ses vieux jours.
Estelle, enchantée de la voir se résigner de si bonne grâce à laisser à ses filles toute liberté, Tembrassa et courut ensuite rejoindre Rochebry qui devait la conduire au théâtre.
C'est ainsi que madame de Ribeaupin vit se modifier la physionomie de son existence. Elle préparait depuis longtemps, sans le vouloir peut-être, mais d'une main sûre, la dissolution de sa famille. Ses filles lui échappaient tout à coup et hier mère heureuse et flère, elle fut soudain sans enfants dans sa maison abandonnée. Sa douleur fut loin d'être égale à son infortune. Le déshonneur de ses deux filles aînées la touchait moins que son isolement. Elle était affectée surtout des procédés employés par celles-ci pour s'éloigner d'elle. Mais elle sut prendre aisément
son parti de leur conduite, et ce qui l'aida à se consoler ce fut la pensée que, grâce à Charlotte, elle serait désormais à Tabri du besoin. Ayant goûté les charmes de la fortune au sortir d'une vie sinon misérable du moins précaire, elle redoutait le retour des jours difficiles. Charlotte se fit tout pardonner en promettant que les jours difficiles ne reviendraient pas. Le surlendemain de son installation dans l'hôtel que lui avait offert le baron Drivonne, celle-ci reçut la visite de sa mère. Madame de Ribeaupin trouva sa fille vêtue comme l'était Florence Bakson le jour où, étant avec la Benoit, elle avait vu la célèbre courtisane dans toute la splendeur de ses charmes. Charlotte n'était pas moins belle que Florence. En quelques jours, elle avait subi une métamorphose complète. Tous les côtés saillants de sa beauté, qu'étant jeune fille, soit ignorance, soit calcul, elle ne mettait pas en pleine lumière, s'étaient fortement accusés. Sa coiffure faisait valoir la richesse de sa chevelure, et l'éclatante blancheur de son teint était plus unie, plus reposée, plus veloutée. La femme avait éclipsé la vierge. De celle-ci, il ne restait rien, pas même le souvem'r de ce qu'elle avait été, souvenir disparu dans ce qu'elle était maintenant. Madame de Ribeaupin parcourut avec Charlotte toutes les salles de l'hôtel. Un luxe insolent et ruineux se voyait de toutes parts. L'industrie et l'art modernes avaient prodigué des merveilles pour faire à la déesse de ces lieux un cadre digne d'elle. — Je n'ai pas besoin de te demander si tu es
heureuse , dit madame de Ribeaiqpiû à sa fille.
— Je suis très-heureuse, répondit Charlotte d'une voix sombre qui semblait démentir Tassurance qu'elle donnait en ce moment*
— Le baron s'est montré généreux !
— Très-généreux !
— ; Cette magnifique demeure le prouve assez.
— Ce n'est encore rien.
— Comment, rien?
— Le jour où j'ai dtné ici pour la première fois, j*ai trouvé sous ma serviette un titre m'assurant quinze mille francs de rentes. Et je ne parle pas des bijoux qu'il m'a donnés et qui ne valent pas moins de quatre-vingt mille francs.
— Mais il est donc bieâ riche ! pensa madame de Ribeaupin émervëUée par l'énumération de ces richesses.
— Très-riche ! Ce que vous voyez le prouve, il me semble.
— Mais alors, pourquoi ne t'a-t-il pas épousée ? Ce n'est pas, reprit vivement madame de Ribeaupin, que je veuille te faire un crime d'avoir cédé à ses désirs. La fortune fait tout excuser. Mais enfin tu n^étais pas indigne de porter son nom.
A la question de sa mère. Charlotte avait pàh légèrement, comme si elle eût été frappée dans son orgueil de femme, et^ sans laisser à madame de Ribeaupin le temps de formuler sa pensée jusqu'au bout, elle répondit :