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— Il ne m*a pas épousée parce quMl n'était pas libre de le faire. Mais il m'épousera.
D'une part^ elle mentait ; d'autre part, elle trahissait un projet arrêté dans son esprit depuis qu'en se livrant au baron , elle avait vu que le don d'elle-même qu'elle lui faisait, loin de diminuer sa puissance, l'avait accrue.
— Il n'a pas voulu m'offrir son nom alors que je lui offrais en échange la reconnaissance et le dévouement, se disait-elle, maintenant je le lui prendrai.
•^ Oh I tu es une fille de tète et tu as de la volonté, objecta madame de Ribeaùpin. Si Estelle était comme toi je serais sans inquiétude.
— Estelle ! elle se tirera bien d'affaire. Rodhebry ne peut pas l'enrichir, mais il fera d'elle une femme célèbre que toutes envieront et qui trouvera la ridiesse dans son talent.
— Dieu t'entende, ma fille I Qu'est-ce que je veux, moi? votre bonheur.
-— Et vous avez bien raison ! Notre bonheur, c'est le vôtre.
— Oui, je sais que grâce à vous, si Dervaux me faisait perdre ma fortune, je ne manquerais de rien.
— De rien, absolument !
~ Logerais-je chez toi ? Tu pourrais bien me donner un petit coin. Je tiendrais ta nmson.
-^ Jamais, ma mère, répondit vivement Charlotte. Je veux être seule ici, et, s'il y a lieu, je vous installerai dans un petit appartement où seront réunies les
choses qui vous sont chères et où une cuisinière habile vous fera des bons petits dîners fins, tels que vous les aimez. Vous pourrez vivre-là, non avec Estelle, que sa position obligera à s'établir à part, mais avec Adrienne.
— Adrienne ! ne parlons plus jamais de cette idiote ! Elle a fui la maison, sous prétexte qu'elle n'y trouvait que de mauvais exemples, pour aller rejoindre mon cher frère, son oncle et le tien. Je voulais d'abord l'obliger à revenir auprès de moi ; mais, tout bien réfléchi, je ne tiens pas à revoir cette demoiselle, dont les caprices gâtent ma vie et y jettent le trouble par les irritations qu'ils me causent. Qu'elle reste là oft elle est et me laisse la paix.
On voit que madame de Ribeaupin était prompte à changer de résolution. Charlotte n*éieva contre les paroles de sa mère aucune objection. Elle se contenta de répondre :
— Il n'y a aucun inconvénient à ce qu' Adrienne passe quelque temps auprès de notre oncle Mérille. Nous verrons plus tard.
Elle prononça ces derniers mots comme une menace. C'est qu'elle ne voulait pas qu' Adrienne fût heureuse et devint une honnête femme, alors qu'elle*môme» cédant à son ambition et à ses instincts, avait roulé du premier coup dans les abîmes d'infamie où sombrent l'honneur et la chasteté. A quelques jours de là, Estelle, que sa mère ne voyait plus qu'à des intervaUes très-irréguliers, annonça qu'elle venait
de louer un appartement dans la rue de Trévise.
— Je vais donc rester seule dans celui-ci ! fit avec tristesse madame de Ribeaupin.
— Dans celui-ci ou dans un autre, si vous pensez pouvoir en trouver un plus petit et .plus conforme à vos goûts. Mais nous vous verrons souvent.
Dans la profession d'artiste, on ne saurait avoir trop de liberté, et c'est ce qui m'a décidée à me mettre chez moi.
— Mais qui fera Ie.s frais de ton installation?
— Rochebry, parbleu! Il a commandé les meubles à son tapissier, et si ma maison n'est pas aussi luxueuse que celle de Charlotte, elle sera plusjartistique. J'y recevrai mes camarades de théâtre, les auteurs qui écriront des rôles pour moi. Je vais être bien heureuse. Nous nous installerons le jour de la première représentation du Homard mélomane.
— Ne pourrais-tu pas me loger chez toi ? fit madame de Ribeaupin renouvelant pour Estelle la question qu'elle avait adressée déjà à Charlotte. Un petit coin suffirait. Je veillerais sur ta maison.
C'est impossible, maman, répondit Estelle. Tu serais gênée et moi aussi. Je rentrerai à minuit. Je souperai jusqu'à deux et trois heures du matin. On fera du bruit. Oui, nous devons donner plusieurs bals...
Madame de Ribeaupin poussa un soupir et ce fut tout. Elle venait d'acquérir la conviction que les deux filles qu'elle avait aimées jusqu'à la faiblesse la plus répréhensible ne poursuivaient d'autre but que de se
débarrasser d'elle. Involontairement, sa pensée la ramena vers Adrienne, et pour la première fois elle comprit que dans celle-là, dont elle s'était aliéné le cœur, elle aurait trouvé le dévouement et la tendresse; qu'en lui prodiguant autant d'amour qu'à ses sœurs, elle aurait eu la consolation d'être toujours aimée, et qu'en l'autorisant à épouser Gaston, elle se serait ménagé pour l'avenir toutes les joies qu'elle ne connaissait pas dans ce rôle de grand'mëre, doux et cher aux vieillards. Mais il était maintenant trop tard pour espérer de telles jouissances, et ses jours devaient s'écouler désormais dans la tristesse et l'abandon.
EnGn arriva le jour de la première représentation du Homard mélomane. C'était au commencement du mois d'août. Fondant sur la pièce qu'il venait de monter les plus brillantes espérances, convaincu que malgré les chaleurs elle attirerait la foule dans son théâtre, Dorsay, le directeur des DrÔleries-ParisienneSy s'était décidé à faire ce qu'en langue de théâtre on appelle un spectacle d'été. Seulement, il comptait que le succès de celui-là ce prolongerait fort avant dans l'hiver. Donc, par une brûlante soirée, la petite salle des Drôleries-Parisiennes se trouva à peu près pleine. Tous ceux des habitués des premières représentations qui se trouvaient à Paris en ce moment s'étant donné rendez-vous, non pour voir la féerie qui devait être comme toutes les féeries passées, présentes et à venir, mais pour assister aux débuts de mademoiselle Estelle de Ribeaupin. Grâce à Dorsay, grâce surtout à Roche-
bry, les journaux avaient, ii Tavance, chanté sur tous Jes tons, les louanges de cette jeune personne. Hs avaient célébré sa beauté, son talent, ce qui ét^it lui rendre le pire des services si devant les spectateurs elle ne se montrait pas telle qu'on Pavait faite et pro ' mise.
Est-il besoin d'ajouter que madame de Ribeaupin, Charlotte, Drivonne et Rochebry assistaient à la représentation, dont ils attendaient avec impatience le résultat? Le baron et le vicomte avaient, pour nous servir d'une expression énergique, bourré la salle de leurs amis. Le rideau se leva à huit heures, et la première entrée d*Estelle fut triomphante. Elle eut un succès avant d'avoir ouvert la bouche. Sa beauté charma les spectateurs. La légèreté de son costume ne les trouva pas insensibles. Jusqu'au troisième acte tout alla bien. C'est dans le troisième acte qu'elle devait se révéler. Elle y récitait une scène assez pathétique. Elle y chantait un rondeau. En un mot, si elle possédait quelque talent, quelque chose de plus que delà mémoire, c'est là qu'il lui était possible de le montrer. Elle attendait ce moment avec une sorte de terreur. Elle s'était tirée assez bien des scènes précédentes qui n'offraient aucune difficulté. Mais depuis cinq semaines, tout le monde lui disait :
— Soignez votre troisième acte.
Et elle sentait elle-même que le succès ou la chute était en cet endroit. Elle entra en scène tremblante et pâle en dépit du rouge dont elle avait couvert ses
joues. Son costume d'un décolleté excessif la rendait encore plus craintive. Elle fut accueillie par un murmure que faisaient nattre du haut en bas du théâtre Texiguïté de ses jupes de tulle et l'audace de son déshabillé. Ce murmure la troubla. Elle ouvrit la bouche pour parler.
— Plus haut 1 plus haut ! cria-t-on.
Elle voyait comme dans un caùfchemar deux mille visages tournés vers elle. A droite et à gauche, cachés derrière les coulisses, Dorsay, Rochebry, les autres acteurs lui faisaient des signes pour Tencourager • Mais elle se troublait de plus en plus. Elle recommença, croyant parler plus haut que la première fois, en réalité parlant plus bas.
— On n'entend rien ! reprirent les mêmes voix.
— Passez au rondeau ! lui cria le chef d'orchestre, voulant la tirer d*un mauvais pas, sachant que, grâce aux efforts qu'il avait fait pendant un moiS; elle ne le chantait pas trop mal.
Et, levant son bâton, il donna un signal sur lequel les musiciens attaquèrent l'ouverture du rondeau et couvrirent la voix des spectateurs. L'ouverture unie, le chef d'orchestre, s'adressant à demi-voix à Estelle, lui dit :
^ Allez.
Mais, ô disgrâce nouvelle, au lieu de commencer sur la note qui venait de lui être donnée, elle prit la note à c6té. On raccompagnait en fa, elle chantait en ré. On devine l'effet. Le chef d'orchestre cria à ses musiciens :
— Transposez ! Mais transposer à [H^mière vue n'était pas dans les moyens de tous. La cacophonie s'en accrut Estelle n'entendait rien. Elle chantait toujours, gesticulant, souriant, ainsi qu'on le loi avait appris, et croyait obtenir un très-grand succès. Sa désillusion fut cruelle. Elle eut à peine fini qu'une immense buée mêlée de sifQets se fit entendre. Les spectateurs, sans pitié pour cette créature à moitié nue, vociféraient, riaient, la menaçaient. On entendait des cris d'animaux. Les amis que Rochebry avait envoyés pour soutenir Estelle, furieux d'être si mal secondés dans leur mission par celle qu'ils étaient chargés d'applaudir, s'étaient retournés contre la pauvre fille. Elle était au milieu de la scène, ne comprenant rien à l'orage qu'elle avait déchaîné, attendant le silence pour placer la suite de son rôle. Soudain, elle vit un mur descendre devant ses yeux entre elle et le public, celui-ci disparaître. Elle se trouva seule en scène, Dorsay ayant cru devoir faire baisser le rideau, afin de donner à la foule irritée et égayée à la fois le temps de s'apaiser. Alors Estelle fut entourée, pressée. Des reproches pleuvaient sur elle de toutes parts.
— Vous me ruinez, mademoiselle, disait Dorsay.
— Grâce à vous, la pièce est perdue, ajoutait l'un des acteurs.
— L'effet de ma musique est raté, reprenait le chef d'orchestre.
Elle regar(|ait tous ces personnages l'un après l'autre
d'un œil hébété, et ne comprit l'étendue du désastre, la grandeur de sa chute, que lorsque, ayant cherché Rochebry autour d'elle, elle put s'assurer qu'il avait disparu.
— Ne m'aimerait-il plus ! se demanda-t-elle.
,v Elle songeait à l'appartement qu'elle avait récemment loué, au souper, qui y était^préparé ce soir-là et auquel tout le personnel du théâtre était invité. Soudain Dorsay s'approcha d'elle :
— Mademoiselle, lui dit-il, vous ne pouvez conserver le rôle. Vous ne serez pas surprise que je vous le retire pour le confier à une de vos camarades à qui je l'avais fait apprendre et répéter à tout hasard. Elle continuera la pièce ce soir et la jouera désormais. Le régisseur va faire une annonce au public.
— Me retirer le rôle ! s'écria Estelle. C'est impossible. Aux répétitions il fallait me dire que je le jouais mal. Vous m'avez dit le contraire.
— C'était la vérité alors. Mais depuis...
— Je ne le cède pas. Je recommencerai...
— Mais le public ne voudra pas vous entendre.
— Place au théâtre ! s'écria le régisseur qui, vêtu de noir et cravaté de blanc, allait annoncer au public qu'une autre artiste se préparait à paraître devant lui.
— Mais c'est impossible ! reprit Estelle.
Peut-être aurait-il fallu employer la force pour l'en-
trainer. Mais le baron Drivonne apparut tout à coup à côté d'elle, et lui offrant son bras qu'elle prit précipitamment :
— Venez, ma chère Estelle, lui dit-il. Le coup est rude, mais il vous prouve que vous devez renoncer au théâtre. Vous n'avez pas la vocation comme nous 'avions cru.
— Quoi ! pour un échec !
— Un échec qui vous rendrait désormais tout succès impossible.
— Est-ce ravis de Rochebry ? demanda Estelle d'une voix mourante.
— C'est son avis, répondit le baron Drîvonne, qui n'était venu chercher Estelle que pour obéir à Charlotte qpii avait eu pitié de sa sœur.
La pauvre Estelle baissa la tête.
— Pourquoi n'est-il pas là ? se dit-elle.
Elle ne devait apprendre que le lendemain qu*au momentoùelle était sifflée par toute la salle, Rochebry se trouvait dans une baignoire avec Florence Bakson, et qu'humilié dans son orgueil, il s'était laissé enlever par son ancienne maîtresse, et lui avait promis de ne pas revoir Estelle. Le baron Drivonne et Charlotte ramenèrent celle-ci chez madame de Ribeaupin. n fallut la coucher en arrivant. Elle avait une fièvre ardente et sur son visage morne coulaient d'amères larmes.