‹ Les dames de RibeaupinChapitre 4 sur 16 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ISOMMENT NAIT L*AMttUK

Environ un mois après Ifes événements (}Ué ttôufe avons racontés, madame de Ribeaupitt Bt ses ttôis filles étaient réunies, vers -huit heures du soir, dans Tune des chambres qu'elles occupaient à l'énlfè-sol, au-dessus du bureau de tabac. Par extraordinaire, on avait confié la gardé du magasin k la femme àé service. Madame de Ribeaupin attendait la visite d^uti jeune avocat que, sur Tavis de son avoué, elle devait charger de défendre ses intérêts devant le jury d*e5cpropriation. Elle avait voulu se montrer à lui, entourée de sa famille, espérant que le spectacle de ces jeuhes filles groupées autour de leur mère, veuve d*un héros, ainsi qu*elle s'appelait elle-même, l'inspirerait.

Pendant le mois qni venait de s'écoalef , plusiéùrt petits événements s'étaient accomplis qu'il importe de

signaler. D'abord, une scène assez vive avait eu lieu entre madame de Ribeaupin et son frère l'abbé Mérille, à la suite de laquelle ce dernier s'était vu dans la nécessité de cesser entièrement les rares visites qu'il faisait à sa sœur^ et à ses nièces. Adrienne avait été la cause de cette discussion intime. Son oncle ayant, selon sa promesse, trouvé pour elle une position indépendante, madame de Ribeaupin s'était énergiquement opposée à ce que sa fille quittât la maison maternelle.

— La fille du baron de Ribeaupin, avait-elle répondu fièrement, n'est pas faite pour aller servir chez autrui.

L'abbé Mérille ayant insisté pour arracher sa nièce à un milieu qu'il jugeait pernicieux pour elle, madame de Ribeaupin était entrée dans une violente colère, à la suite de laquelle l'abbé avait dû se retirer. Avant de s'éloigner, il eut le temps d'échanger quelques mots avec Adrienne :

■— En ce moment, lui dit-il, je ne peux rien pour toi. Il faut donc te résigner, ma chère petite. Mais si jamais, tu te sentais menacée, viens me rejoindre. Je saurais alors te cacher, te défendre si bien que ta mère ne pourrait rien contre ton repos.

Ce fut sur ces paroles que l'oncle et la nièce se séparèrent, au grand désespoir de celle-ci. La mort dans l'âme, Tabbé retourna à ses pauvres, en se promettant de veiller de loin sur la charmante créature qui lui témoignait tant de confiance et d'affection. Toutefois, au lendemain de cette scène déplorable, madame de Ribeaupin parut vouloir faire à Adrienne une vie meil-

leure. Elle la traita avec moins de sévérité que par le passé. La perspective de la fortune qu'elle attendait semblait avoir adouci son caractère. 11 n'eût tenu qu'à Âdrienne d'être heureuse, de se croire aimée, si son esprit n'eût été en proie à des arrière-pensées qui la remplissaient de terreur. Ce fut peu de temps après que les experts, envoyés par Tadministration municipale afin d'étudier la position de madame de Ribeaupin et de fixer l'indemnité à laquelle elle avait droit, se présentèrent. Elle les reçut d'abord avec force sourires, espérant surprendre leur bonne foi, les séduire par le récit imaginaire de la misère dans laquelle l'expropriation la plongeait. Estelle et Charlotte eurent des larmes de circonstance qui ajoutèrent encore au pathétique du tableau. Seule Adrienne ne témoigna aucune émotion, ce qui, plus tard, lui fut vivement reproché.

Impassibles et froids comme des huissiers qui viennent procéder à une saisie, les experts posèrent à madame de Ribeaupin diverses questions touchant l'état de ses affaires et le chiffre de ses bénéfices annuels. Elle répondit en exagérant de telle sorte qu'un sourire d'incrédulité se montra sur le visage des experts, qui finirent par déclarer qu'une somme de vingt mille francs indemniserait largement la débitante du dommage qu'elle allait subir.

— Vingt mille francs! s'écria madame de Ribeaupin, voilà ce qu'on ose offrir à la femme d'un héros ? Je demande cent mille francs, et ce n'est pas trop pour

payer les services que le baron de Ribeaupin tendit à sa patrie. Je plaiderai, messieurs.

Et, debout au milieu de ses filles, elle moutrrt fièrement la porte. Les experts se retirèrent. Elle courut chez son aroué pour lui faire connaître ce qui venait de se passer.

— Votre affaire me paraît excellente, répondit ce* lui-ci. Le jury tiendra compte de votre situation, des souvenirs qu'a laissés votre mari. Mais il faut qu*un avocat habile, ardent, prenne vos intérêts en main et cherche à attendrir les jurés.

— Ne puîs-je plaider moi-même? demanda spontanément madame de Ribeaupin.

— Gardez-vous-en bien. Il suffirait pour tout compromettre que votre langage ne fût pas suffisamment retenu. Vous me paraissez vive; vous pourriez, sans le vouloir, blesser ceux qui sont appelés à prononcer sur votre sort.

— M. Dervaux m'avait conseillé de les Voir avant l'audience.

— Ce conseil est excellent. Allez faire une visite à chacun d'eux. Ils seront sensibles h votre démarche.

— Me procurerez-vous un bon avocat?

— M. Gaston Rivière, un jeune homme intelligent et habile que je protège, ira vous voir demain.

Donc, le lendemain de ce jour, madame de RibeaUpin et ses filles attendaient, ainsi que nous l'avons dit, la visite-annoncée.

— Il faut lui prouver que quoique pauvres, nous

sommes des f&Qme!» du mondé^ avait dit madame de

Ribeaupin.

Dans la petite chambre où elles étaient réunies, on avait fait un grand feu, ainsi que Cela convient au mois de février. Devant le feu, sur un guéridon autour du-» quel ces dames lisaient et brodaient, une lampe était posée, couverte d'un abat-jour de papier blatic dé" coupé et festonné comtoe une dentelle. Madame de Ribeaupin était vêtue de noir — la couleur des veuves — coiffée avec des anglaises qui encadraient sa figure rubiconde. Les trois sœurs portaient des robes de soie grise, offertes par M. Dervaux le jour où Estelle et Charlotte avaient quitté ses magasins. Ainsi parées, n'ayant d'autre ornement qu'une fleur dans les cheveux, elles auraient pu faire bonne figure dans le plus aristocratique des salons. Si Ses deux aînées avaient une beauté plus provocante, plus fière que la sienne, Adrienne les dépassait en grâce et en distinction. Au dessus de Son visage, un peu pâle, mais rempli des séductions printanières de la seizième année , ses blonds cheveux étaient tressés , posés comme une couronne. La mélancolie de son regard avait un charme indicible. Autant ses sœurs semblaient désireuses de briller et de plaire sur un vaste théâtre, aux yeux des foules, autant elle semblait faite pour la vie intime, où seuls les trésors de tendresse, longtemps contenus dans un cœur modeste et pur, ont du prix. Elle se sentait d'ailleurs à cette heure moins malhéU" reuse qu'autrefois. Elle bénissait le changement qui se

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préparait dans sa position. Ce n'était pas qu'elle eût soif de la richesse, qu'elle trouvât qu'il est doux de la posséder. Mais elle espérait que la fortune opérerait une révolution salutaire dans le cœur maternel, qu*elle y trouverait chaque jour plus de douceur. Et puis, elle se réjouissait surtout à la pensée d'abandonner pour jamais ce bureau de tabac dans lequel elle avait été si malheureuse, toujours exposée aux grossièretés du premier venu. Elle pourrait enfin vivre de la vie des jeunes filles, respirer l'air des champs, se chauffer aux rayons du bon soleil, élever son intelligence par des lectures selon ses goûts, peut-être un jour se marier, prendre en un mot sa part des joies humaines dont elle avait été sevrée jusque-là. Elle était livrée à ces réflexions consolantes, quand soudain la bonne entra, et s'adressant à madame de Ribeaupin :

— Un monsieur demande à vous parler, dit-elle.

Et la brave fille, qui servait dans la maison depuis cinq ans et avait été témoin des jours de misère, s'arrêta stupéfaite à la vue de ses maîtresses élégamment vêtues, groupées autour de la cheminée. Madame de Ribeaupin l'apostropha vivement.

— Et bien, pécore, que faites-vous làî, priez ce monsieur de monter.

— Le faire monter !

— Sans doute, et pressez-vous.

La bonne descendit en courant le petit escalier qui conduisait à la boutique, en se disant qu'assurément une de ces demoiselles allait se marier. Elle revint

bientôt en précédant celui qu'elle avait pris pour le futur, et qui n'était autre que M. Gaston Rivière, avocat à la Cour impériale de Paris.

C'était un jeune homme. Il n'avait pas encore trente ans. Doué d'une de ces physionomies douces qui séduisent au premier abord, tout en lui dénotait un esprit intelligent, un cœur généreux. Avocat depuis trois ans seulement, il aimait son métier avec passion, l'exerçait avec conscience. Il n'acceptait pas toutes les affaires qu'on voulait lui confier. Mais il étudiait soigneusement toutes celles qu'il consentait à défendre. S'il gagnait un procès, il restait modeste, attribuait le succès non à son talent, mais à l'excellence de la cause. S'il le perdait, il n'éprouvait aucun découragement et se mettait au travail avec ardeur, afin de réparer par le triomphe du lendemain, l'échec de la veille. Orphelin depuis longtemps, seul au monde, sans famille, ayant peu d'amis, ne possédant qu'une fortune restreinte, il savait se contenter de peu, résolu à se marier, non avec une femme riche, mais avec celle qu'il aimerait et jugerait digne de lui. Aucun des grands devoirs de la vie ne l'effrayait. 11 était prêt à les accepter tous, à les remplir avec courage. C'était en un mot, une âme fière, une nature d'élite, de celleslà qu'on aime à première vue, qui sont à la fois une consolation et un exemple. L'avoué de madame de Ribeaupin, l'un des plus anciens, des mieux posés au palais, avait pris ce jeune homme en affection. Jl le proposait à tous ceux qui venaient le consulter et

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n'hésitait jamais à lui conôer des affaires graves et difficiles. Grâce à lui, Gaston Rivière avait plaidé plusieurs fois dans des procès civils importants. Mais sa parole chaude, colorée, pénétrante, convenait mieux aux causes criminelles. La salle des assises conservait encore le souvenir des accents éloquents qu'il àavaît mettre au service des accusés. Il avait eu la gloire d'arracher à Téchafaud un homme innocent. En venant chez madame de Ribeaupin, il cédait uniquement aux désirs que lui avait exprimés l'avoué de celle-ci. Les affaires d'expropriation ne lui plaisaient pas. Mais, pour le décider, l'avoué lui avait dit :

-^ C'est pour m'aider à accomplir une bonne àôtion que je sollicite votre concours. Il y â ici une situation particulière intéressante. Il s'agit de soustraire à la misère la veuve d'un brave officier et ses trois filles.

Sur ses simples paroles, Gaston Rivière avait donné son consentement et s'était mis en mesure de venir en aide à madame de Ribeaupin. En le voyant chez elle, l'expropriée fut sur le point de se lever pour venir sa rencontre et lui tendre la main. Mais elle s'était promis de se montrer grande dame, digne du nom qu'elle portait. Elle contint donc son premier mouvement, enjoignit d'un regard à ses filles de rester en place, de l'imiter, et ce fut d'un léger signe de tête qu'elle accueillit l'avocat.

— Veuillez prendre la peine de vous asseoir, monsieur, dit--elle à Gaston en lui montrant un fauteuil en face d'elle.

Celui-d obéit après s'être incliné respectueusement. Il regarda autour de lui, quelque peu ému par le spectacle assez touchant de ces trois jeunes filles qui, le front modestement baissé, semblaient élevées pour une existence de dévouement et de travail. Le hasard voulut que la lampe f&t placée de manière à éclairer le visage d'Adrienne. Au moment où Gaston, frappé par ce profil délicat et pur, jetait les yeux sur elle, elle leva les siens vers lui. Leurs regards se rencontrèrent. Âdrienne reprit aussitôt sa première position. Mais elle avait senti une émotion nouvelle, inattendue envahir son cœur, tandis que Gaston demeurait ébloui, attiré parle caractère chaste de cette beauté pénétrante» Une question de madame de RibeaupinVint l'arracher à cette ccHutemplation.

— Vous connaissez sans doute, monsieur, demanda-t-elle, l'affaire qui vous amène ici?

— Elle m'a été longuement exposée, madame, répondit Gaston, et c'est afin de vous dire que je serais heureux de plaider pour vous que je suis venu.

Il parlait d'une voix grave, douce qui accrut l'émotion d'Adrienne. Également charmées, Estelle et Charlotte se mirent à regarder aussi le jeune avocat. Il devina l'attention dont il était l'objet, mais elle le laissa complètement calme. Il n'avait des yeux que pour Adrienne. Il lui semblait qu'il la connaissait depuis longtemps, qu'en elle il retrouvait une amie, que désormais son cœur allait rester là, fixé, attaché, séduit. Alors, madame de Ribeaupln commença à parler

avec la volubilité qui lui était propre.

— Monsieur, disait-elle, je tiens ce bureau de tabac qui constitue la plus claire de mes ressources, non de la générosité, mais de la justice du gouvernement aa service duquel mon mari est mort. Il avait compris ce qu'il devait à la baronne de Ribeaupin. En me plaçant ici, il m'avait créé une position qui nous assurait du pain. Aujourd'hui, pour le plaisir d'ouvrir dans ce quartier je ne sais quelle rue, on me chasse. On m'offre, il est vrai, un emplacement ailleurs. Mais me rendra-t-on la clientèle que j'ai mis dix ans à créer? Il est incontestable, vous le reconnaîtrez avec moi, qu'on me doit une indemnité.

— Vous la ffefuse-t-on? demanda l'avocat.

— On fait pis encore ; on m'offre une somme dérisoire : vingt mille francs! Comprenez- vous, monsieur, qu'on ose proposer vingt mille francs à la veuve d'un héros mort en Algérie sous le coup des balles arabes et en combattant pour sa patrie !

— C'est fort peu, en effet, objecta Gaston.

— Je ne demande pas moins de cent mille francs.

— Permettez-moi de vous dire que vos prétentions sont peut-être exagérées, fit timidement Gaston.

Madame de Ribeaupin reprit :

— Je n'espère pas obtenir tout ce que je réclame, et c'est pour avoir cinquante mille francs que j'élève ainsi le chiffre de ma demande.

Elle s'arrêta pour juger de l'effet de son observation. Maïs le visage de Gaston demeura impassible.

Alors elle reprit la parole pour exposer les motifs sur lesquels elle basait ses prétentions. Elle raconta l'histoire de sa famille, toutes les belles actions de son mari. Elle exposa, non sans les exagérer, les dommages qu'elle allait subir. Elle aurait pu parler longtemps, Gaston ne l'entendait que d'une oreille, étant entièrement absorbé par l'étude à laquelle, en sa qualité d'observateur, il se livrait sur les trois jeunes filles qui travaillaient sous ses yeux. Peu à peu, en écoutant les bavadarges de madame de Ribeaupiu, en regardant l'atlitude de ses filles, il commençait à deviner la vérité. Le milieu dans lequel le hasard venait de le jeter, lui apparaissait sous son jour véritable. A certains signes que Charlotte' et Estelle échangèrent entre elles et qui ne lui échappaient pas, il comprenait qu'elles étaient vulgairement ambitieuses, qu'elles désiraient la fortune, non pas le repos qu'elles pouvaient en espérer, mais parce qu'elles y trouveraient le moyen de donner à leur orgueil une ample satisfaction. Adrienne, au contraire, montrait tant d'indifférence pour les intérêts qui se discutaient en sa présence, toute sa personne révélait des goûts si modestes, il y avait tant de pudeur dans ses gestes, tant de séduction dans son regard, tant de mélancolie m ^^ traits, que Gaston ne pouvait voir m elle qu'une victime de l'ambition maternelle, et qu'il se demandait si, dans ce coin de l'océan parisien, il ne venait pas de découvrir une de ces âmes exquises qu'on ne saurait comparer qu'aux perles les plus rares

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et qui sont également dignes de pitié, d'estime et d'amoor.

Les discours de madame de Ribeaupin avaient duré plus d'une heure, lorsque Gaston Rivière se leva pour se retirer.

— Madame, dit-il, me voilà instruit autant qu'il le faut. Je plaiderai pour la défense de vos intérêts avec toute mon éloquence, avec tout mon cœur, et je ne doute pas qu'on ne vous rende la justice qui vous est due.

Nulle phrase ne pouvait être plus douce aux oreilles de madame de Ribeaupin.

— Ah ! monsieur, s'écria-t-elle, vous versez du baume sur mon cœur.' L'espérance que vous me donnez va me rendre le repos que j'avais perdu depuis le commencement de mes soucis. Oui, jeune homme, nous triompherons sur toute la ligne, ou plutôt vous triompherez et vous n'aurez pas à vous plaindre. La famille de Ribeaupin ne connaît pas Tingratitude.

Gomme elle venait de prononcer ces paroles en se levant, elle resta tout à coup immobile, debout, les bras pendants, les yeux exprimant un étonnement mêlé de plaisir. Une exclamation sortit de sa bouche. On eût dit qu'elle venait d'être soudainement changée en statue. C'est qu'au moment où elle déclarait que la famille de Ribeaupin ne connaissait pas l'ingratitude, une pensée inattendue avait surgi dans son cerveau. Elle s'était dit qu'un jeune avocat déjà connu, maître

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d*uûe positions lucrative, bien élevé, élégant, doué d'une jolie figure^ de tous les agrémmits de Tesprit, coastiti^Fait un parti excellent pour Tune de ses fiUes. Dans sa pensée, elle désignait déjà Charlotte pour devenir la femme de Gaston Rivière, qui devait trouver dans cette union — du moins elle le pensait ainsi — un ample dédommagement aux peines qu'il allait sâ donner. Cependant ce dernier» tout étonné de la voir livrée tout à coup au silence, fit un pas au devant d'elle

— Êtes*vous indisposée, madame ? demanda-t-il.

— Non, non, je vous remercie. Je viens d'avoir une véritable inspiration.

— Concernant votre procès ?

— Oui et non. Vous saurez * tout plus tard. Mais, dites-moi, êtes-vous marié ?

— Non, madame^ répondit Gaston stupéfait.

— C'est un miracle ! murmura madame de Ribeaupin.

A la question posée par leur mère, les trois jeunes filles l'avaient regardée avec étonnement. Mais Estelle et Charlotte ne tardèrent pas à comprendre. Adrienne seule ne put s'expliquer le motif pour lequel sa mère venait d'interroger ainsi Gaston Rivière. Toutefois, en entendant la réponse de ce dernier, elle éprouva une satisfaction dont il lui eût été impossible en ce montent de dire la cause, mais qui remplit son cœur. Cependant, madame de Ribeaupin ne perdait pas sob temps. A l'immobilité succéda chez elle une agitation des plus vives. Elle enleva à Gaston son cha-

peau, sa canne qu'il tenait entre se mains, en disant :

— Vous ne partirez pas ainsi, monsieur. Vous prendrez le thé avec nous. Oh! n'essayez pas de refuser. La baronne de Ribeaupiu n'est pas riche; mais ce qu'elle offre est offert de bon cœur. Un avocat est un ami ; soyez le nôtre. Vous trouverez ici une seconde famille.

Et, sans laisser à Gaston le temps de se prononcer, elle disparut pour aller préparer le thé. Interdit d'abord» Gaston comprit que le mieux était de cédera des désirs si chaleureusement exprimés. D'ailleurs, il lui eût été difficile de se retirer. Madame de Ribeaupin avait emporté son chapeau dans la pièce voisine. Et puis, pouvait-il maugréer contre le hasard qui allait lui permettre de se rapprocher d'Adrienne ?

— Madame votre mère me paraît être une excellente personne, dit-il, en s'adressant à Charlotte.

— C'est un grand et noble cœur, répondit Estelle avec emphase.

— Il n'en est pas de plus généreux, se hâta d'ajouter Charlotte, qui en voulait un peu à sa sœur d'avoir arrêté sa réponse sur ses lèvres.

Ces quelques mots rompirent la glace. Les jeunes gens se mirent à causer avec abandon de ces mille riens qui défrayent l'entretien de personnes qui se voient pour la première fois. Seule Adrienne gardait le silence ; seule elle ne s'était pas levée pour se rapprocher du groupe que formaient ses sœurs et l'avocat. Et cependant c'est elle seule que ce dernier voyait.

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Les charmes éloquents de Charlotte et d'Estelle, les efforts qu'elles faisaient pour se rendre séduisantes, ne pouvaient le distraire. 11 parlait à haute voix afin qu'Âdrienne l'entendit ; il tâchait d'être éloquent afin de rintéresser. Mais, courbée sur sa broderie, Âdrienne feignait de ne rien voir, de ne rien entendre, bien qu'elle ne perdît pas un mot de ce qui se disait et qu'elle jetât du côté de Gaston des regards dérobés. Soudain, elle devina qu'il s'approchait d'elle, qu'il allait lui parler. Elle sentit une rougeur subite envahir ses joues, son cœur battre avec violence ; elle vit son aiguille trembler entre ses doigts et éprouva une émotion telle qu'elle ne se souvenait pas d'en avoir éprouvé une semblable lorsqu'elle entendit Gaston lui dire :

— N'êtes-vous pas fatiguée de travailler ainsi, mademoiselle !

Combien ces accents lui semblèrent doux ! Elle n'était donc ni laide, ni insignifiante, ni bête, ainsi que sa mère le lui reprochait à tout propos, puisque ce beau jeune homme n'avait cessé de la regarder durant la soirée et ne dédaignait pas de venir causer avec elle.

— Le travail ne me fatigue pas, répondit-elle doucement, en baissant les yeux.

— C'est que vous l'aimez.

— Je l'aime parce qu'il console...

Elle prononça ces mots comme si elle eût craint d'être entendue de ses sœurs et d'une voix si harmo-

meuse que Gaston en fut pénétré jusqu'au fond de l'Ame.

— Je Tobligerai bien à me regarder, se dit-il.

Et avec une hardiesse dont il ne se croyait pas capable en présence d'une jeune fille, il s'assit en face d'Adrienne, à la place que Ghariotte venait de quitter. Celle-ci, piquée au vif en se voyant préférer sa sœur, disparut pour aller rejoindre sa mère, tandis qu'Es* telle, un peu embarrassée de son isolement, s'approchait de la croisée et appuyait son front contre les vitres glacées.

— Tout conspire en ma faveur, pensa Gaston ravi de se trouver en tète à tête avec Adrienne.

La jeune fille persistait à ne pas lever les yeux; mais, à l'agitation de ses doigts mignons, il voyait bien qu'elle n'était pas moins émue que lui. Alors il fut pris d'un désir violent de connaître le mystère qu'il devinait. Il subissait les premières atteintes d*un amour poétique, chaste, et s'y abandonnait avec ivresse.

— Vous disiez que vous aimez le travail parce qu'il console, reprit-il tout haut; avez-vous donc besoin, à votre âge, mademoiselle, d'être consolée ?

Cette fois, Adrienne leva son beau front. Sans trouble comme sans colère, elle fixa sur Gaston son regard empreint de tristesse. Ce regard semblait dire :

— Si vous n'êtes qu'un indifférent ou un curieux, de quel droit m'interrogez- vous? Si vous êtes, au contraire, guidé par des sentiments plus nobles, comment

ne comprenez- vous pas que vous ne sauriez être mis au courant de mes peines sans avoir acquis des droits à ma confiance ?

Ce langage muet, Gaston le comprit.

— Pardonnez-moi, mademoiselle, dit-il avec une vivacité qui fit plaisir à Adrienne. Je vous affirme sur c^ qui m'est le plus sacré que ma question n'était dictée que par l'intérêt que vous m'avez inspiré.

Elle vit bien qu'il ne mentait pas, leurs yeux étaient fixés les uns sur les autres, et il n aurait pu^ s'il avait meoti, soutenir ainsi ce regard de vierge^ éblouissant de franchise et de chasteté.

— Gomment vous inspirerais-je un intérêt tel^ alors que vous me connaissez à peine depuis une heure f demanda-t-elle.

— Ne croyez-vous donc pas à la spontanéité de certains sentiments?

Elle garda le silence, frappée par cette question qu'elle ne s'était jamais posée et qui soulevait en elle les réflexions les plus diverses.

— Mais, alors, on pourrait aimer un homme lapre* mjère fois qu'on le voit et être aimée de lui ? pensait* elle.

Sa broderie était tombée de ses mains. Son regard errait sans but devant elle, n'osant s'arrêter sur Gaston, qui attendait qu'elle répondit à la question qu'il venait de lui poser. Soudain^ madame de Ribeaupin entra, suivie de Charlotte. L'une portait un plateau sur lequel se trouvaient une théière, des

tasses, un sucrier, le tout en porcelaiue dorée, datant du premier empire ; l'autre tenait dans chaque main une assiette remplie de gâteaux.

— Cette petite fille doit vous impatienter, monsieur, dit vivement madame de Ribeaupin en déposant le plateau sur le guéridon. Vous êtes bien bon de vous occuper d'elle.

Adrienne subit ce reproche qui lui arrivait indirectement sans trahir ni douleur ni colère. Quant à Gaston, il éprouva une surprise telle qu'il ne put que balbutier quelques mots. Mais il devina les souffrances d'Âdrienne, il comprit pourquoi elle cherchait des consolations. Il accepta le thé qui lui fut offert, mais jamais boisson ne lui parut plus amëre. Il avait des larmes dans la gorge. Il plaignait Adrienne de toute son âme.

Lorsque, vers onze heures, il quitta la maison de madame de Ribeaupin, il était amoureux d* Adrienne. Il avait été touché par la peine de cette jeune OUe, séduit par sa grâce. De là à Tamour il n'y a qu'un pas. Il était à un âge où le cœur est prompt à s'enflammer. Il se sentait assez de courage dans le cœur, assez de force dans l'intelligence pour donner à celle qui consentirait k partager son sort l'aisance, le bonheur, et pour se choisir une compagne pauvre, mais digne de lui. La rencontre [qu'il venait de faire répondait à toutes les idées qu'il avait caressées jusque-là. En regagnant sa demeure, il se promettait de se rapprocher de cette jeune fille, de l'observer, de l'étu-

dier, afin de se convaincre qu'il ne s'était pas trompé, qu'elle réalisait l'idéal dont la possession formait le plus cher désir de son cœur. La mission qu'il avait acceptée favorisait ses projets, puisqu'elle lui permettait de voir Adrienne autant qu'il le voudrait et de rendre à madame de Ribeaupin un service en récompense duquel il demanderait la main de sa fille, qui ne lui serait pas refusée si par avance il parvenait à se faire aimer.

Peu de jours après sa première visite» il en fit une seconde. Il voulait prouver à madame de Ribeaupin que ses intérêts lui étaient chers. Il voulait surtout qu'Adrienne le vît souvent afin de s'accoutumer à lui. Il fat reçu à merveille. Charlotte et Estelle ne parurent pas lui tenir rigueur de ce qu'une première fois il avait préféré à leur société celle d' Adrienne. Il comprit que s'il voulait plaire à madame de Ribeaupin, il fallait feindre de n'accorder aucune attention à la jeune fille. Au risque donc de déplaire à celle-ci, mais se réservant de lui expliquer plus tard sa conduite, il ne montra d'empressement que pour sa mère et pour ses sœurs. Ce fut ainsi qu'à la suite de plusieurs visites il obtint leur confiance. Madame de Ribeaupin voulut le mettre au courant des projets qu'elle formait pour l'avenir. Elle avait décidé que ni elle ni ses filles ne paraîtraient plus dans le bureau de tabac. A la veille de voir leur position profondément modifiée, il ne leur convenait plus de se montrer dans une boutique. Une femme engagée à cet effet servait désormais les

fm LÉS DAMËâ DE Rlfiï^AUPfN

dieffit«i Gfâcé h Cette résolutiori, iiussîtôt exécutée que Conçue, Ôasiton n'eut pa* la douleur de toir sa petite àiflie débite^ de seâ mains délicates des cigares, du tabac à des tnaçons et à des Chiffonniers. Ce fût dans un milieu plttë sain, qu'il la rencontra. Il put ainsi mieux apprécier lés qtiâlité§, les vei-ttis de ce noble Cœur longtemps étouffé par lèâ nécessités! d'une vie en vue de laquelle il n'avait pas été créé. Cette première réforme dans l'existence de madame de Ribeftupirl et dé ses filles devait être i^uiviè de beaticdup d'autres.

— Il faut tout prévoir, dit-elle à GâstCrti. Si Tindemtiité que je recevrai n'est pas telle que tioUs l'ôspérôns^ û elle ne îrie permet pas de renoncer au travail, elle me servira à créer une maison de fûodes et de cotiféctions pour femmes. C'eèt un commerce lucratif qui conviendra mieux à mes filles que ce qu'elles ont fait jusqu'ici. Si, au contraire, Tindemnité répond à nos vœnt, je placerai mon argent entre les maihs de M. Dervaux , je vivrai de mes revenus, et chacun de mes enfants pourra librehient suivre la Vocation qui lui conviedt. Dans les deux cas, je confierai à un gérant mon bureau de tabac transféré sur un nouvel emplacement que j*ai en vue dans la rue ûë la Pépinière.

on Voit que madatne de Ribeaupiri était uhe habile femme. Il est vrai qu^en cette circonstance elle s'â- Iwndonnait aux conseils de Charlotte, qu*elle trouvait bons. QsÈion apprôrfVa des projets, se confirmant de

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plifs en plus dans )e l^ien; Il était résolu de detnandef à madame de Ribeaupin la main d'Adriennë, le jouf même où il pourrait lui annoncer le résultât du procès qui allait s'engager. Peat-ôtre son approbation eût*elle été moins cottiplète si, poussant sa confiance jusqu'au bout, madame de Ribeaupin avait trouvé bon de lui communiquer ses plans dans toute leur étendue. Estelle lancée au théâtre, Chatlotte devenant la femme de Gastott Rivière, Adfienne restant dans la maison pour servir sa mère, tel. était Tidéal suprême de ma-* dame de Ribeaupin; mais elle h'ëti conférait endoré qu*aved ses deux aînées, ne pensant pas que Gaston se montrât aëseu épris de Charlotte pour qu'il fiit prudent de communi(}iie? des espérances auxquelles il était si directement mêlé;

Le fait est tjue le jeune avocat vivait blefl éloigné de telles idées. Il venait fréquemment dans la maison, mais il n'y venait que pour Adrienne. Bien qu'il n'eût encofe osé faire à celle-ci aucun aveu, elle comprenait, arec Cet instinct particulier âtix jeunes filles, Tattention dont elle était l'objet. 11 est temps de dire ce qui se passait dans son cœur. Elle aimait Gaston non-seulement comme on aime son premier ami, celui qui dans votre infortune a prononcé des paroles symt)athiques, mais encore Comme une jeune fille aime à dix-sept ans un homme jeune, beau, tendre, qui parait sensible à ses charmes. Après avoir souffert et pleuré, Adrienne goûtait les douceurs du premier amour, aveé la conviction que tîelui qui avait sti lul

plaire était digne d'elle. Si deux jours s'écoulaient sans qu'il vint auprès d*elle, elle était triste ; lorsqu'elle le voyait apparaître, son cœur se mettait à battre ; lors* qu il était parti, alors même qu'il eût affecté de se montrer froid et réservé, elle conservait de son passage une influence salutaire. Tout en lui était noble, bon. Elle le trouvait éloquent, courageux, fier, généreux. Elle le parait, lorsqu'il était loin, des qualités les plus enviables, et lorsqu'elle le voyait, elle reconnaissait avec joie qu'elle ne s'était pas trompée. Ainsi, leurs âmes éprouvaient les mêmes sentiments. Ils avaient foi l'un dans l'autre. Ils s'estimaient, ils s'aimaient, et jamais ils ne s*étaient rien dit de l'amour qui maintenant remplissait toute leur vie. Ce fut une circonstance inattendue pour Adrienne, mais préparée par Gaston, qui leur permit de s'expliquer, de s'unir pour toujours.

On touchait à la fin du mois de mars. Pendant le temps qui venait de s'écouler, toutes les formalités qui précèdent les expropriations s'étaient accomplies. Par une requête adressée à qui de droit, madame de Ribeaupin, par l'organe de son avoué, avait fait connaître ses prétentions. Son affaire, en compagnie de beaucoup d'autres, avait été envoyée par-devant le jury d'expropriation qui devait siéger pour prononcer sur les litiges pendants entre la Ville de Paris et les expropriés. Un matin, on apprit que les jurés étaient désignés et devaient se réunir prochainement sous la présidenc d'un magistrat de l'ordre judiciaire désigné

à cet effet. C'est ainsi qu'on procède en matière d'expropriation. Les débets sont présidés par le magistrat et les jurés que le sort a élus prononcent souverainenement, sans appel, après avoir entendu les parties et leurs défenseurs. A peine en possession de la liste du jury, madame de Ribeaupin courut aux informations afin de savoir quels étaient ceux de ses juges qui possédaient l'influence qu'elle voulait faire tourner à son profit. On lui en désigna six, parmi lesquels un surtout, le baron Drivonne> était tout-puissant sur ses collègues.

— Demain, dit-elle à ses filles, nous irons faire une visite à ces messieurs. Nous devons les séduire ou je ne sois pas la baronne de Ribeaupin.

— Est-ce que je vous accompagnerai, maman?

demanda timidement Adrienne, que cette excursion alarmait déjà.

— Sans doute I pourquoi ne viendrais-tu pas ?

Adrienne ne répondit pas. Elle allait être condamnée aux visites quand Charlotte vint à son secours ; non qu'elle voulût être agréable à sa sœur, mais elle commençait à s'effrayer un peu de cette beauté charmante^ qui rivalisait avec la sienne ainsi qu'elle avait pu s'en apercevoir. Elle ne trouvait pas mauvais qu* Adrienne festàt à la maison.

-— Ne l'emmenons pas, maman, dit-elle à sa mère, elle ne viendrait qu'à contre-cœur. Tu diras que ta troisième fille est malade, ce sera encore plus touchant.

-^ Parfaitement imaginé, répliqua madame de Ribeaupin* Adrienne gardera la maison.

Le lendemain* à une heure de l'après-midi, une voiture de remise stationnait devant le bureau de tabac de la rue Delaborde. A une heure et demie, madame de Ribeaupin, Estelle et Charlotte y prenaient place pour faire ce que la veuve du héros appelait la tournée d'attendrissement. Elles portaient des toilettes très - simples , ainsi qu'il le faut lorsqu'on va crier misère. Adrienne les vit partir, ravie de n'avoir pas à les accompagner y et d'ailleurs sous le coup d'une émotion assez vive, car le matin même Gaston lui avait dit :

— Mademoiselle^ cette après-midi > pendant que votre mère et vos sœurs seront absentes, veuillez m'accorder quelques instants d'entretien. Il est indispensable que je vous parle.

Il n'est pas de jeune fille, si chaste, si naïve qu'elle soit, qui ne sache deviner l'heure et le moment où elle est aimée et distinguer dans la foule celui qui l'aime. Adrienne n'ignorait rien des sentiments que Gaston croyait avoir tenus très-cachés, et lorsque le jeune homme lui avait demandé un rendez-^vous, elle n'ignorait pas de quoi il allait être question entre eux. Elle ne crut pas devoir repousser sa prière* ne doutant ni de la pureté de ses intentions, ni de la sincérité de sed sentiments, comprenant d'ailleurs que, dans la situation particulière qui lui était faite par la sévérité de sa mère, par l'indifférence de ses sœurs,

LES BAMËS DB RIBBAUPIÏ^ 71

elle devait s'occuper elle-même de tout ce qui concmiait sûQ ayenir. Toutefote, lorequ'a^H^s le départ de celles-ci, elle se trouva seule attendant Gaston^ elle fut prise d'un sentiment voisin de l'effroi. Il est des heures dans ia vie qu'on ne saurait affronter avec iadiffàrence, des actions qu'on ne peut accomplir avec saog-froid. Pour toute âme pure, le premier rendezvous est fécond en ivresses charmantes; mais il est précédé d'anxiétés et de terreurs qui ont pour cause principale la crainte de trahir des devoirs sacrés, de compronaettre ce qui est pour tous le premier des biens : Thonneur. des anxiétés, ces terreurs ne s'apaisent que lorsque celui dont la venue les a fait naitre a parlé chaleureusement le beau langage de l'amour et rendu inébranlable la confiance que les amants doivent avoir l'un dans l'autre. Âdrienne en était à la première période de cette révolution intime. Elle attendait ; ^e souffrait^ mais d'une souffrance douce dont un espQir plus doux encore lui moi^rait le terme prochain.

Pour recevoir celui dont die devinait la tendresse, elle s'était vêtue avec quelque recherche, en femme soucieuse de sa beauté. Elle portait cette robe grise dont elle était parée lorsqu'elle vit Gaston pour la première fois. Ses blonds cheveux, coiffés avec art, faisaient une couronne merveilleuse à son front délicat, sur lequel l'émotion attirait de roses couleurs, vaporeuses comme les brumes qui, durant les belles matinées, voilent §&r instants le fond du ciel bleu.

Avec cela, ni bijoux ni fleurs. Elle n'en avait nul besoin pour être belle ; sa grâce et sa jeunesse suffisaient.

Gaston entra. Pour arriver jusqu'à son amie, il avait invoqué, auprès de la femme qui gardait le magasin, la nécessité de faire à Âdrienne, à défaut de madame de Ribeaupin, une communication importante. Placés en face l'un de Tautre, ils éprouvèrent d'abord un indicible embarras. Debout tous les deux, aucun n'osait ouvrir la bouche , c'est en vain qu'Adrienne tenta par trois fois de désigner un siège à Gaston.

— Ne devinez-vous pas pourquoi j'ai voulu vous voir seule? demanda-t-il enfin.

— Je ne sais, murmura-t-elle.

Elle mentait, mais c'était involontairement, parce qu'aucune phrase ne se présentait à ses lèvres, qui exprimât dignement les pensées qui se pressaient dans son cœur. Elle se laissa aller dans un fauteuil qui se trouva fort à propos derrière elle. Là, le menton appuyé dans sa main gauche, son bras droit pendant au long de son corps, les yeux demi-clos, elle attendit que Gaston prit de nouveau la parole. Il ne tarda pas à continuer.

— Si vous n'avez pas deviné ce qui se passe en moi, si mes regards, mes soupirs ne vous ont pas appris que vous êtes ardemment aimée, si la visite que je vous fais en ce moment n'était pas attendue par vous, je suis perdu, car je n'ai pas su faire éclater à vos yeux l'amour qui me remplit.

Elle ne répondit pas« Mais il est des silences plus éloquents que la parole la plus entraînante. Il n*était pas besoin qu'elle fit entendre sa voix pour convaincre Gaston que son amour était partagé. Il s'assit auprès d'elle, presque à genoux, les mains croisées. Il lui dit:

-— Vous ne parlez pas, mais je vois clairement que votre cœur bat à l'unisson du mien. Chère bien-aimée, vous me comblez de joie. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, je me suis promis que vous seriez ma femme. Vous tenez donc ma destinée dans vos mains. Je me crois digne de vous. Je me sens plein de courage et d'ardeur pour vous faire une vie douce et bonne. Il ne lient qu'à vous d'assurer votre avenir et le mien. Dois-je craindre? Dois-je espérer?

Une musique mélodieuse n'aurait pu charmer les oreilles d'Adrienne autant qu'un semblable langage. Elle goûtait une joie infinie et s'y abandonnait. Elle aurait voulu rester ainsi silencieuse, bercée par ces accents chauds, sincères; mais il fallait répondre.

— Avez-vous bien réfléchi aux conséquences de l'engagement solennel que vous voulez prendre? demanda-t-ellé. Savez-vous que je suis une petite fille sans dot, pauvrement élevée, venue dans un milieu malsain, et qui n'a eu d'autre mérite que celui de résister à des exemples pernicieux? Je sais aimer, me dévouer, mais ne me demandez rien de plus. Je n'ai que mon cœur à donner. S'il vous suffit, prenez-le. Mais songez que vous pouvez trouver des jeunes filles riches, belles, spirituelles dont la famille et la position

74 LES DAUES DE RIBEAUPIN

flatteront votre orgueil, serviront voire avenir, et que vous êtes libre de choisir parmi elles une épouse qui vous fera honneur bien plus que moi-même.

— C'est vous que je veux, et vous seule! s'écria vivement Gaston. Vous m'offrez votre cœur; je l'accepte, et je vous supplie de consentir à être ma femme.

En parlant ainsi, il s'était emparé des mains d'Adrienne et les pressait dans les siennes, comme s'il eût voulu faire passer dans les veines de la jeune fille Tardeur qui l'animait en ce moment. Elle était devenue pâle ; sa poitrine oppressée manquait d'air ; un nuage couvrait ses yeux.

— Ayez pitié de moi, murmura-t-elle. Je suis si heureuse en ce moment que je voudrais ne pas mourir.

Gaston la souleva doucement, la conduisit jusqu'à une croisée qu'il entr'ouvrit. Lorsqu'il vit qu'elle se ranimait, il reprit :

— Vous vivrez, ma chère âme, vous vivrez pour être heureuse, pour me rendre heureux. Désormais, c'est vous qui inspirerez toutes mes actions, c'est vous dont j'aurai toujours l'image dans mon cœur. Je me donne à vous, et vous m'appartenez.

Il s'arrêta, mais non sans avoir touché de ses lèvres les mains mignonnes qu'on lui abandonnait. C'est ainsi qu'ils scellèrent leurs promesses et célébrèrent leurs fiançailles.

Un long silence suivit la scène que nous venons de raconter. Il leur permit de se remettre un peu de l'émotion qu ils venaient de subir. Ce fut d'un ton plus

calme qu'Âdrîenne put bientôt adresser la parole à son ami.

— Maintenant, dit-elle, la confiance la pins entière va régner entre nous. Ce qui vient de se passer doit être encore ignoré. Nous aurons à examiner froidement notre situation, à nous montrer patients surtout, car l'heure n'est pas bonne pour faire connaître à ma mère les projets que nous venons de former.

— Croyez-vous donc, demanda Gaston, que madame de Ribeaupin me jugera indigne d'entrer dans sa famille? Si le procès dans lequel je vais plaider pour elle se termine au gré de ses désirs, ne sera-t-elle pas disposée à se inontrer reconnaissante, à exaucer les miens? Elle me témoigne déjà des sentiments presque maternels qui ne me permettent pas de douter de sa bienveillance pour moi.

— Elle serait heureuse de pouvoir vous appeler son fils, si vous deveniez le mari de Charlotte.

— De votre sœur! s'écria Gaston; mais ce n'est pas elle que j'aime, c'est vous.

— Ma mère n'entrera pas dans de telles considérations. C'est pour cela, je vous le répète, qu'il faut l'un et l'autre nous armer de patience.

— Rien ne nous sera plus facile, maintenant que nous pouvons parler de notre amour. En toutes choses, mon cher ange, je me laisserai guider par vous.

Adrienne remercia son ami d'un sourire. Puis, elle ajouta :

— II est une personne qui me porte la plus vive

tendresse et qui pourra seconder nos plans : c*est mon oncle, Tabbé Mérille, aumônier des carmélites du faubourg Saint- Jacques. Je suis accoutumée depuis longtemps à suivre ses conseils, et c'est le seul qui connaîtra nos espérances. Allez le voir, confiez-vous à lui, faites ce qu*il vous dira.

Gaston promit de se rendre dès le lendemain chez l'abbé Mérille. Adrienne, qui ne voulait pas accuser sa mère ni révéler à son ami certains détails propres à lui faire connaître le caractère de madame de Ribeaupin, espérait que son oncle donnerait à Gaston des avis salutaires^ guiderait sa conduite et l'aiderait à triompher des difficultés qu'elle prévoyait. Ils ne se séparèrent qu'après avoir échangé des nouvelles promesses.

— Jamais bonheur ne fut semblable au mien, dit Gaston en se retirant. Après-demain, le procès de votre mère se jugera. Je prendrai la parole devant le jury pour défendre des intérêts qui sont les vôtres. Je suis certain de la victoire, car votre image sera devant mes yeux pour me soutenir.

Il se relira transfiguré, Tâme toute pleine d'une immense espérance et laissant Adrienne radieuse. 11 lui suffisait d'être aimée pour que tous ses maux passés ne fussent plus rien.

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