‹ Les dames de RibeaupinChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

expropriés!

Tandis qu'Adrienne et Gaston Rivière échangeaient des serments éternels et formaient des projets qui détruisaient ceux de madame de Ribeaupin, celle-ci, accompagnée d'Estelle et de Charlotte, se rendait successivement au domicile des six membres du jury d'expropriation qu'on lui avait désignés comme pouvant eixercer sur leurs collègues une influence décisive.

Nous ne raconterons pas dans tous ses détails cette excursion, dont la pensée avait germé dans la cervelle de M. Dervaux et qui, d'ailleurs, comme on le verra bientôt, devait produire les plus heureux résultats. Chez chacun des jurés, madame de Ribeaupin fut assez bien reçue pour avoir le droit d'espérer qu'ils se montreraient favorables à ses prétentions. Elle sut pleurer à propos, faire pleurer ses fiUes avec elle, parler

de son mari, un héros mort en Afrique, en défendant le drapeau national^ et attendrir ses juges sur le sort de sa troisième fille, douce fleur desséchée par une cruelle maladie. Elle eut la gloire d*arracher des larmes et même des promesses à ses interlocuteurs. Mais c'est chez le baron Drivonne qu'elle se montra surtout comédienne consommée et que les beaux yeux d'Estelle et de Charlotte firent merveille. Ce personnage est appelé à jouer dans ce récit un rôle trop important pour qu'il soit possible de ne pas le faire entrer en scène dès à présent.

Le baron Drivonne était un chef d'escadron de cavalerie retraité. Il jouissait d'une fortune considérable dont il dépensait annuellement le revenu, ayant pour coutume de ne se refuser aucun plaisir et de donner satisfaction à tous ses caprices, ce qu'il pouvait faire avec d'autant plus de facilité qu'il était veuf et libre de toute attache. Il avait cinquante-huit ans, mais il était si admirablement conservé qu'il ne paraissait pas en avoir plus de quarante. Sa taille haute, svelte, était celle d'un jeune homme. Ses cheveux et sa moustache étaient restés tellement noirs que beaucoup de gens affirmaient, contrairement à la vérité, qu'il les teignait. Il était toujours vêtu correctement. Ses habits, d'une coupe élégante, d'une merveilleuse propreté, mettaient en relief la distinction de sa démarche, la grâce mâle de sa personne. Il avait des pieds et des mains remarquablement petits, dont il était très-fier. En un mot, on pouvait le classer parmi ces individus

qui ne passent pas dans les rues ou sur les boulevards sans être remarqués et sans faire dire à ceux qui se retournent pour les mieux voir :

— Voilà un homme fièrement beau et rudement conservé.

Le baron Drivonne habitait depuis dix ans, unsomptueux appartement au premier étage d'une belle maison de la rueMogador. Il était là^ dans un quartier qui conve* naJt à ses goûts, à proximité du boulevard. Il était servi par une cuisinière faite à ses habitudes, dont il prisait fort les talents culinaires, et par un valet de chambre qui avait été soldat comme lui. Un cocher, un palefrenier, deux voitures et trois chevaux, dont il usait d'ailleurs fort peu, ayant reconnu depuis longtemps que la marche lui était salutaire, complétaient son train de maison. Cet homme, que chacun aimait comme un bon vivant, qui comptait dans les cercles et dans le monde de nombreuses relations, était un féroce égoïste. Vous invitait-il à dîner, vous offrait-il de vous asseoir à côté de lui sur le perron de Tortoni, consentait-il à honorer votre salon de sa présence, ce n'était jamais dans le but de vous plaire, mais uniquement parce qu'il y trouvait de l'agrément. Mais comme ceux auxquels il offrait ou desquels il acceptait, ne scrutaient pas ses arrière-pensées, il avait acquis, sans qu'il lui en coûtât rien et en se faisant toujours plaisir à lui-même, la réputation d'un aimable homme, sans cesse prêt à rendre service. Le seul reproche qu'on pût lui adresser était basé sur la complaisance avec laquelle il

parlait de lui et de ses succès auprès des femmes. Le fait est que, malgré sou âge, il n'avait rien perdu de ses habitudes de garnison, ni cessé, comme on disait autrefois, de courir les ruelles. A la vérité, il entrait plus souvent chez les filles que tout le monde peut avoir avec de l'argent, que chez les femmes délicates dont la tendresse peut être chère à un cœur passionné. Mais, comme il cherchait du plaisir et non de T amour, il était heureux des bonnes fortunes vulgaires que le hasard faisait naître sous ses pas. Il adorait Paris, et lorsqu'il s'en éloignait, en été, pour aller à Vichy afin de combattre une propension naturelle à une maladie du foie, à l'automne pour aller ouvrir la chasse dans quelque château de la Picardie ou du Poitou, il éprouvait un serrement de cœur auquel succédait ce qu'il appelait la nostalgie du boulevard, qui ne cessait elle-même que le jour où il pouvait reprendre ses promenades quotidiennes sur le trottoir qui s'étend entre la rue de la Chaussée-d'Antin et la rue Drouot, lieu cher à tout vrai Parisien et où toutes choses lui étaient familières. Tel était Thomme chez lequel les circonstances que nous avons racontées conduisirent madame de Ribeaupin et ses deux filles, Estelle et Charlotte, Au moment où on les annonça, le baron Drivonne achevait la sieste qu'il avait coutume de faire après son déjeuner et qui le menait jusqu'à quatre heures. Son valet de chambre avait annoncé une vieille dame et deux jolies personnes. Une pensée peu avouable se présenta d'abord à son esprit. Tout se voit dans Paris,

même des mères qui vendent leurs filles à des vieux débauchés ou à des jeunes vieillards. Il avait la réputation d'un galantin fort généreux. Piien n'était plus simple que de supposer qu'on venait lui offrir, sous la figure de deux belles personnes, cette chose précieuse qu'on appelle Tinnocence, devenue aujourd'hui une marchandise plus coûteuse à mesure qu'elle se fait plus rare. II hésita un moment; mais la curiosité, peut-être un sentiment pire, l'emportèrent. S'étant habillé en toute hâte, il passa dans le petit salon où Ton avait introduit les visiteuses. A l'aspect d'Estelle et de Charlotte, il resta tout à fait ébloui. Nous avons déjà dit que leur beauté était de celles qui plaisent aux êtres vulgaires. Malheureusement le baron Drivonne était de ces êtres-là. Madame de Ribeaupin avait, au préalable, pris des informations et n'ignorait point à qui elle avait affaire.

— Nous te tenons, mon bonhomme! se dit-elle, en voyant l'effet produit.

Et sur-le-champ, sans donner au baron Drivonne le temps d'ouvrir la bouche, elle prit la parole, exposa l'objet de sa visite, raconta son histoire, celle de son mari, celle de ses filles, révéla l'ambition que nourrissaient Estelle et Charlotte, la vocation qui poussait Tune \fers le théâtre, l'autre vers une haute position de fortune, expliqua au baron en quoi il pouvait la servir, ce qu'elle attendait de lui, et fut si éloquente que le vieux libertin put se dire avec assurance qu'il lui suffirait de rendre à cette intéressante famille quel-

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ques petits services pour provoquer une reconnaissance sans bornes. Il promit tout ce qu'on lui demandait et même ce qu'on ne lui demandait pas. Il parla à son tour et mit en lumière l'importance de sa fortune, le confortable de son appartement, les avantages de sa position, l'étendue de son influence dans, le monde des théâtres et dans les autres mondes. Il baisa la main de madame de Ribeaupin, caressa le menton de Charlotte, pinça la joue d'Estelle et demanda à la mère la permission d'aller lui annoncer lui-même le résultat de son procès, dont l'issue, si les jurés, ses collègues, étaient de son avis, ce dont il ne doutait pas, serait aussi favorable que possible aux prétentions très-justes qui venaient de lui être exposées.

Madame de Ribeaupin, sortit enthousiasmée. En quittant le baron, Charlotte lui jeta un regard qui tourna la tête au vieux vautour et lui inspira le désir de tendre un piège à cette chaste colombe. Il ne comprenait pas que, cette fois, c'était la colombe qui se préparait à dévorer le vautour.

Enfin le grand jour arriva. Le jury d'expropriation tint sa première audience. L'affaire de Madame de Ribeaupin contre la Ville de Paris, étant inscrite en tête du rôle, fut appelée dès l'ouverture de la session. Par un heureux, hasard, le baron Drivonne avait été nommé président du jury. Lorsqu'à la tête de ses collègues, il fit son entrée dans la salle, il promena fièrement son regard autour de lui et ne put retenir un mouvement de satisfaction en voyant, assises sur un

banc derrière Gaston Rivière, madame de Ribeaupin et S3S trois filles. La belle Charlotte baissa modestement les yeux. Le baron caressa sa moustache avec la fatuité d'un homme qui ne pouvait douter de la part qu'il avait dans le trouble de cette intéressante personne. Adrienne se tenait si bien cachée derrière sa mère, la voilette attachée à son chapeau était si épaisse, cachait si soigneusement ses traits que le baron Drivonne ne la remarqua pas. Il eût été d'ailleurs peu charmé par cette beauté simple et candide qui semblait craindre les regards de la foule. En consentant à accompagner sa mère et ses sœurs, Adrienne avait obéi aux désirs de Gaston. Le jeune avocat s'était montré pressant.

— Votre présence, avait-il dit, sera un encouragement pour moi.

Comment résister à de telles paroles? L'affaire appelée, le magistrat qui présidait l'audience donna la parole à M* Rivière. La plaidoirie de ce dernier fut brève, concise. Il exposa simplement les intérêts qu'il était chargé de défendre. Son discours ne dura pas au delà de vingt minutes.

— C'est trop court, pensa madame de Ribeaupin, qui, malgré les regards encourageants que le baron Drivonne jetait à la dérobée de son côté, passait par les transes, les plus cruelles.

Elle se pencha vers son avocat et lui fit une observation.

— Je n'ai pas voulu fatiguer le jury, qui me paraît

bien disposé pour vous, répondit Gaston. D'ailleurs, je me suis réservé de répliquer s'il y a lieu.

Cette réponse rassura madame de Ribeaupin.

— C'est égal, se disait-elle, voilà un exœlleut métier. On y gagne de l'argent à peu de frais.

Le défenseur de la Ville de Paris se leva pour répondre à M® Rivière. C'était un vieux routier. Depuis le commencement de la transformation de Paris, il s'était entièrement consacré aux affaires d'expropriation. D'une expérience consommée, d'une habileté peu commune, il connaissait les mœurs, les tendances, les habitudes des expropriés. Nul ne savait mieux que lui entreprendre la démolition des échafaudages à l'aide desquels ils étayaient leurs arguments et leurs prétentions.

Il prit directement à partie madame de Ribeaupin.

Il prouva que jamais le revenu du bureau de tabac n'avait dépassé quinze cents francs, que l'expropriation, loin de nuire aux intérêts de madame de Ribeaupin, les servit en ce sens qu'elle pourrait, sans qu'il lui en coûtât rien, transférer son établissement dans un quartier plus fréquenté. 11 railla fort spirituellement le chiffre de cent mille francs qui, selon son adversaire, n'était que la trop juste réparation du dommage causé et qui, selon lui, ne pouvait être accordé sans créer un précédent fâcheux et sans blesser toutes les notions de la morale.

— N'encouragez pas la spéculation, messieurs les jurés, dit-il en terminant. Si vous accordiez l'indemnité

qu'on vous demande, vous prouveriez que Tintérêt personnel des citoyens vous est plus cher que leur intérêt collectif. Vous rendriez impossible l'œuvre de la transformation de Paris; vous autoriseriez pour l'avenir les demandes les plus folles. On vous a tendu un piège grossier avec une audace sans exemple. Vous vous garderez bien d'y tomber.

— Oh 1 le vilain homme I murmurait madame de Ri* beaupin, en le regardant d'un air courroucé.

-— Notre adversaire vous supplie de ne pas encourager la spéculation, messieurs les jurés, s'écria Gas* Ion, sans donner le temps à son auditoire de méditer le langage qu'il venait d'entendre. Je «vous adresse a mon tour la même prière. Oui, nous sommes tous d'accord sur ce point ; mais il importe de savoir où sont les spéculateurs, à quelle place ils sont assis. Que sommes-nous? D'honnêtes gens dont on est venu troubler la tranquillité pour créer des rues plus belles, pour se donner la vaine satisfaction de refaire un quartier qui ne demandait qu'à rester ce qu'il était. Souhaitions-nous d'être déplacés? Nullement. Qu'on nous laisse en l'état où nous nous trouvions hier, dans cette maison qui nous est familière, parmi cette population qui nous estime, nous aime et nous fait vivre. Nous nous déclarons satisfaits. Mais si l'on nous oblige à quitter le foyer qui nous était cher, si Ton nous oblige à des dépenses considérables, qu'on nous paye. Quelle que soit la somme qu'on nous accordera, elle ne suffira jamais à nous restituer le charme et la

douceur de nos meilleurs souvenirs qu'on disperse à tous les vents.

Il continua longtemps sur ce ton . Sa voix vibrante et accentuée allait jusqu*au cœur de ceux auxquels il s'adressait. Il les voyait ébranlés et son éloquence trouvait dans l'impression qu'il produisait un encou* ragement nouveau et une inspiration plus haute. Il rappela les services du baron de Ribeaupin, montra sa veuve pauvre, mais jamais découragée, dure au travail, poursuivant ardemment la tâche qu'elle s'était imposée : élever honorablement ses filles.

Lorsqu'il eut fini, un murmure approbateur se fit entendre dans la salle. On n'avait jamais traité avec cette élévation des questions d'intérêts relativement secondaires. Le jury se retira dans la salle de ses délibérations, et alors seulement Gaston se tourna du côté d'Adrienne. Dans les yeux de son amie, il vit des larmes. Elle était heureuse, fière du succès de celui auquel elle avait donné son cœur. Elle se demandait comment et pourquoi cet homme éloquent, courageux, digne de l'avenir le plus brillant, avait pu la distinguer dans l'obscurité où elle vivait, alors qu'il était libre de choisir entre les plus riches, les plus belles et voulait l'élever jusqu'à lui. Gaston se trouva largement payé par ces larmes. Un sourire l'apprit à Adrienne qui, indifférente à ce qui se passait autour d'elle, ravie, extasiée, tout à son bonheur, n'entendit rien des félicitations bruyantes dont madame de Ribeaupin accablait son défenseur.

Pendant ce temps, le jury délibérait. Le baron Drivonne exploitait habilement, en faveur de ses protégées, les raisons développées par leur avocat. IL ramenait ceux de ses collègues qui se montraient contraires aux prétentions de madame de Ribeaupin, réchauffait les indifférents et les tièdes, excitait le zèle de ceux qui étaient de son avis et travailla si bien qu'il les amena tous à reconnaître que les propositions de la Ville étaient dérisoires. Il fallut alors fixer le chiffre de Tindemnité. Hardiment, le baron Dri vonne proposa quatrevingt mille francs. Puis, sans laisser aux jurés le temps de s'étonner, il ajouta :

— Messieurs, il importe de donner une leçon à nos édiles. Us me semblent vouloir s'engager dans une voie périlleuse. Ils veulent refaire Paris, disent-ils. Mais où s'arrêteront leurs projets et où irons-nous si nous les secondons dans leurs exagérations? Arrêtonsles, ou tout au moins ralentissons leur marche. Il le faut pour l'intérêt commun, et lorsqu'ils verront que nous sommes plus favorables aux expropriés qu'à eux-mêmes, ils réfléchiront et procéderont d'une façon moins cavalière.

Le chiffre de quatre-vingt mille francs fut voté à l'unanimité moins deux voix. Cinq minutes après, madame de Ribeaupin connaissait son sort. Le bonheur tue quelquefois. L'excès du sien ne la tua pas, mais elle s'évanouit et il fallut les soins réunis de ses enfants et des personnes présentes pour la ramener à la vie.

Nous n'énumérerons pas les félicitations dont madame de Ribeaupin fut accablée au lendemain de l'éclatante victoire qu'elle venait de remporter. Elle se trouva, comme par enchantement, entourée et choyée. Des amis inconnus surgirent autour d'elle. Elle reçut dix lettres qui lui proposaient, pour faire valoir ses capitaux, des entreprises merveilleuses dont le succès, s'il fallait en croire leurs auteurs, était assuré ; d'autres individus, plus audacieux, sollicitaient des secours.

Sur le conseil de Charlotte, elle mit toutes les missives au panier et renvoya poliment les emprunteurs. Elle avait fait d'ailleurs à M. Dervaux une promesse dont celui-ci réclamait Texécution de la manière la plus habile.

A peine instruit de l'issue du procès, il s'était présenté chez madame de Ribeaupin et lui avait tenu le langage suivant :

— Vous voilà plus riche que vous n'espériez. Je n'en maintiens pas moins les offres que je vous avais faites. Elles sont d'autant plus avantageuses pour vous que je vais être moi-môme exproprié. La valeur de mon établissement sera triplée; car l'indemnité qui me sera accordée n'ira pas à moins de quinze cents mille francs et me permettra de transférer mes magasins sur le boulevard des Capucines, c'est-à-dire sur le point le plus central de Paris. J'ai l'assurance de réaliser là des bénéfices trois fois plus considérables que ceux que je fais actuellement. Je ne doute pas que les fonds que vous aurez placés chez moi ne

VOUS donnent un revenu de vingt-cinq pour cent.

Madame de Ribeaupin fut éblouie par une telle perspective. Le jour même où elle toucha à la caisse municipale le montant de Tindemnité qui lui était allouée, elle versa entre les mains de M. Dervaux une somme de soixante mille francs, n'en conservant que vingt mille qu*elle entendait consacrer à sa nouvelle installation.

Un contrat passé par devant notaire la déclara Tassociée de M. Dervaux pour neuf ans. Elle devait toucher chaque année le cinquième des bénéfices et recevoir tous les mois, pour ses besoins personnels, cinq cents francs, qui devaient être déduits, à Texpiration de chaque exercice, de la part qui lui reviendrait.

La caisse du Diable Boiteux était tellement obérée que le lendemain tous les fonds versés par madame de Ribeaupin furent employés, et que si M. Dervaux eût été mis en demeure d'effectuer un remboursement immédiat, il n'aurait pu y faire face. Dès ce moment, il savait déjà que l'expropriation seule pourrait le sauver d'un désastre complet, et encore fallait-il que l'indemnité sur laquelle il comptait ne fût pas moindre de quinze cents mille francs. Mais il espérait en obtenir une au moins égale à ce chiffre et pouvoir, grâce à elle, relever sa situation si fortement compromise.

En même temps qu'elle opérait ce placement qui devait, à ce qu'elle croyait, lui assurer un revenu moyen de quinze mille francs, madame de Ribeaupin

faisait une affaire plus avantageuse, en cédant Texploitatioif de son bureau de tabac à un individu qui s*engageait à lui servir une rente annuelle de douze cents francs. En ajoutant à ces ressources diverses la pension qu'elle recevait comme veuve d'officier et les petits revenus qu'elle possédait antérieurement, elle se trouvait à la tête d'une véritable fortune qui lui eût permis d'établir honorablement ses ûlles. Mais elle n'était pas femme à se contenter d'une modeste aisance. Elle rêvait une vie de luxe et de plaisirs, et, bien qu'elle n'osât s'avouer qu'elle comptait sur ses filles pour se la procurer, ses antécédents, la voie périlleuse dans laquelle elle était engagée, les idées qu'elle avait sur toutes choses, le défaut absolu de sens moral ne la disposaient que trop à se faire de la beauté de ses enfants, un moyen aussi facile que peu honorable de s'enrichir. Elle reçut cependant, au début de ses prospérités, des conseils salutaires. Ce fut son frère, l'abbé Mérille, qui les lui donna. Les lettres d'Adrienne, une visite de Gaston qui, sur le désir exprimé par son amie, s'était empressé de l'aller voir, avaient mis l'abbé au courant des événements. 11 s'empressa de venir tendre la main à sa sœur. Il essaya de lui prescrire les nouveaux devoirs que, dans sa pensée, elle devait accomplir. On l'écouta d'une oreille impatiente, et il ne lui fut que trop prouvé que si ses nièces échappaient aux dangereuses suggestions de la misère, elles allaient être exposées à des périls plus grands. Alors, voulant y soustraire Adrienne et as-

surer le bonheur de cette enfant si digne déjà d'un sort meilleur, il fit part à sa sœur de la demande de Gaston Rivière. L'avocat acceptait Adrienne sans dot. Il ne demandait rien qu'elle. Madame deRibeaupin répondit par un refus tout net. Son ambition s'était accrue avec sa prospérité ; elle ne jugeait plus qu'un jeune avocat ne possédant qu'une fortune médiocre el qu'une clientèle encore restreinte fût un mari digne de sa fille. Puis, elle était irritée contre Gaston qui avait eut le mauvais goût de dédaigner la beauté de Charlotte et de préférer Adrienne à sa sœur. Il donnait par là une si pauvre idée de son intelligence et de son goût qu'elle ne voulait pas d'un gendre tel que lui.

— Adrienne n'a que dix-sept ans, dit-elle, je ne permettrai pas qu'elle se marie, avant que ses sœurs soient établies. Elle est mineure et j'entends la garder auprès de moi.

Vainement, l'abbé insista; sa sœur lui fit comprendre qu'elle repoussait toute ingérence dans son autorité maternelle. Elle voulait l'exercer seule, ainsi que c'était son droit.

L'abbé se retira le cœur navré, plus affligé encore qu' Adrienne qui avait trop bien prévu ce résultat pour en être désespérée ni même surprise. Elle était sûre du cœur de son ami. L'amour le plus ardent remplissait le sien. Il y avait là de quoi lui donner le courage et la patience. Elle comptait sur la providence et sur le temps pour réaliser ses vœux. Quant à madame de Ribeaupin, afin de n'être pas^ l'obligée de Gaston

Rivière, elle lui envoya mille francs avec un billet par lequel elle le remerciait brièvement des soins donnés par lui à ses intérêts. « Ils devaient recevoir une légitime satisfaction, écrivait-elle, et l'avaient reçue, grâce à la justice de la cause et à des efforts d'amis, multiples et dévoués ». Elle prouvait de la sorte à Gaston qu'elle n'entendait pas lui conserver la moindre gratitude, qu'elle le tenait désormais pour bien payé.

Gaston qui connaissait par l'abbé Mérille, les dispositions de madame de Ribeaupin fut sur le point de renvoyer l'argent. Il n'en fit rien cependant. Il ne voulait pas froisser l'orgueil de la mère d'Adrienne. Et puis, il avait à cœur de créer à sa femme une douce existence. Désormais, il souhaitait s'enrichir pour elle. L'envoi de madame de Ribeaupin était le commencement de sa fortune. Il la remercia simplement par une lettre digne.

Il écrivit également à Adrienne. De nouveau, il exposait ses sentiments, en les déclarant éternels. Dès ce moment, il la considérait comme sa femme. Il la suppliait de lui garder son cœur comme lui-même lui gardait le sien. Il attendait de l'avenir le renversement des obstacles accumulés contre leur bonheur.

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