CHAPITRE V
Un matin du mois d'avril, par une de ces printanières journées si douces aux Parisiens fatigués de l'hiver, madame de Ribeaupin marchait seule dans la rue Taitbout, en se dirigeant vers la rue de la Victoire. Un ciel bleu, des trottoirs blancs, Tair tout parfumé des odorantes émanations que le printemps, à son aurore, apporte avec lui, c'est plus qu'il n'en faut pour mettre la sérénité et la joie dans le cœur d'une femme qui, après tout, n'a qu'à se déclarer satisfaite des réalités du présent et des espérances de l'avenir. Aussi, le visage de madame de Ribeaupin, fidèle miroir de son cœur, était-il radieux. Vêtue d'une robe desoie noire, dont les plis amples et longs traînaient sur les pavés, portant sur les épaules un châle de grenadine, coiffée d'une toque surmontée d'une plume dont l'extrémité caressait sa nuque grasse, par-dessus
un chignon trop opulent pour n'être pas faux, elle allait la tète haute, les traits épanouis, avec la majesté d'une douairière encore assez attrayante pour être remarquée. Ses cinquante ans — car elle avait tout autant — lui étaient en ce moment si légers qu'elle ne désirait pas en avoir moins. La fortune lui avait fait une seconde jeunesse, et il suffisait de la voir pour deviner qu'elle était toute disposée à jouir de l'une et de Tautre.
Elle arriva ainsi devant une maison de belle apparence. Elle s'arrêta. Sous la porte cochère, divers écussons de cuivre étaient accrochés. L'un d'eux portait ces mots gravés en lettres noires : Madame Benoit. — Dentelles et confections. — Premier étage. C'est sur celui-là que les yeux de madame de Ribeaupin se posèrent d'abord.
— Voilà mon affaire, dit-elle avec un sourire de satisfaction.
Gagnant l'escalier, elle en gravit les degrés jusqu'au premier étage. Une porte volante, sur laquelle s'étalait un nouvel écriteau en tout semblable à celui du rez-de-chaussée, s'offrit à ses regards. Elle la poussa, et d'un couloir assez obscur, dans lequel elle se trouva, elle passa dans un vaste salon qui vaut les honneurs d'une description détaillée.
Ce qui frappait d'abord, c'était la quantité de tableaux réunis dans cette pièce. Les murs en étaient couverts du haut en bas et si bien couverts qu'il eût été impossible d'en placer encore un seul. Il y avait là
des paysages, des académies, des portraits, des sujets religieux. Ici, l'école flamande, là, l'école italienne. Tous les genres, toutes les tailles ; des cadres en bois blanc et des cadres dorés; un vrai magasin qui se complétait par la présence d'une demi-douzaine de statues en plâtre. Si dès l'entrée, on était ébloui par cet amoncèlement de richesses artistiques, il suffisait d'un court examen pour deviner que ces œuvres n'avaient aucune valeur, étant de très-mauvaises copies de toiles célèbres, et qu'on était non dans la galerie d'un amateur, mais dans la boutique d'un brocanteur prétention:^ et sans goût. Autour du salon, étaient rangés une vingtaine de sièges à dossier droit, Irès-élevé, en vieux chêne sculpté, garnis de cuir rouge, relevé par des trèfles d'or. Dans le milieu de la pièce, s'étalait un vaste divan circulaire assorti aux sièges. Devant ce riche mobilier, on éprouvait la même impression que devant les tableaux. D'abord, on l'admirait, mais, à la lourdeur du style, à la grossièreté des sculptures, à la couleur du bois, on s'apercevait vite que c'était là un déplorable échantillon de ce vieux-neuf que fabrique l'industrie moderne, dans les ateliers du faubourg Saint- Antoine.
Ce qui donnait à la physionomie générale de ce salon un caractère encore plus étrange, c'était l'amas de vêtements de femmes jetés de tous côtés. Il y en avait partout, sur les sièges, sur le tapis, sur les tables, sur la cheminée. On en voyait même accrochés aux croisées ; robes à longue jupe, corsages garnis de
jais et de perles blanches, ceintures de satin, manteaux doublés de fourrure, châles, le tout remarquable par l'excentricité de la coupe et l'éclat des couleurs. En cherchant bien, on eût encore trouvé des piles de linge damassé, des bijoux, des flacons d'essence pour la toilette, des sachets de patchouli et des boîtes contenant des savons fins, des cosmétiques et des poudres destinées à réparer des ans l'irréparable outrage.
Les sensations résultant de Taspect de ce salon ainsi encombré, ne s'adressaient pas seulement à la vue, mais encore à l'odorat. De tous ces objets, se dégageaient des parfums étranges, indéfinissables, desquels on eût pu dire, s'il était possible de décomposer ce qui est insaisissable, qu'ils laissaient après eux une arrière saveur de vice. C'était Tatmosphère énervante qu'on respire dans les boudoirs des filles, unie aux odeurs poudreuses qui voltigent dans Tair des magasins d'antiquités. Madame de Ribeaupin resta stupéfaite. Il lui sembla que son front s'alourdissait, tandis que ses yeux étaient frappés d'une sorte d'éblouissement. Lorsque l'un des héros imaginaires dont Perrault raconte les aventures, entra dans le château de la Belle au bois dormant, il dut éprouver une sensation analogue.
Tout k coup, un personnage nouveau, qui semblait sortir d'une trappe, tant son apparition fut imprévue et subite, se montra à madame de Ribeaupin. C'était une vieille femme, petite, avec une figure pointue, maigre, des narines frémissantes, des yeux éveillés
comme ceux d'un jeune chat, et, causant cette impression singulière qu'on éprouverait en présence d'un être qui serait crochu des pieds à la tète. Son visage ne pouvait se comparer qu'à une palette à couleurs. Il était couvert de blanc, de rouge, de noir, et l'on devinait les rides profondes sous l'épais mortier qui les remplissait. Les cheveux étaient d'une nuance foncée et mate, qui attestait l'emploi de la teinture.
La vieillesse qui se dissimule est hideuse. Cette femme faisait peur. C'était le mensonge vivant. Tout en elle mentait. Elle peignait sa figure non-seulement pour cacher son âge, mais encore pour diminuer la terrible expression de cupidité que portaient ses traits et dont elle se rendait compte elle-même, au point d'en être inquiète. Elle avait le sentiment de sa laideur morale qui, dissimulée jadis par sa beauté physique, ne trouvait plus dans les flétrissures de la vieillesse qu'un voile imparfait.
Un grand peignoir de mousseline blanche, posé sur des flots de jupons couvrait la maigreur de ses membres. Mais sa démarche avait quelque chose d'automatique, de nerveux, de cassant. On croyait presque entendre le bruit de ses os.
— Que désirez-vous î dit-elle d'une voix doucereuse et flûtée en s'adressant à madame de Ribeaupin.
— Madame Benoit 7
— C'est moi.
L'ex-débitante de tabac se nomma. Un sourire, qui s'efforçait d'être gracieux et qui n'était qu'une affreuse
grimace, se montra sur le visage de madame Benoît.
— Je vous attendais, chère madame, reprit-elle. Prenez donc la peine de vous asseoir. M. Dervaux m'avait annoncé votre visite. Je sais ce que vous désirez, et je crois avoir ce qui vous convient.
— Vraiment! s'écria madame de Ribeaupin charmée.
— Vous en jugerez. Vous voulez un appartement conforme à votre nouvelle position, et qui ne soit pas d'un prix trop élevé. Eh bien, voici ce que je peux vous offrir : un très-beau troisième étage situé dans les Champs-Elysées, rue de Marignan, une rue nouvelle. Meubles splendides, confortables. Loyer : deux mille francs par an. Le bail est à mon nom et vaut encore pour deux ans et demi. Le mobilier m'appartient. La personne installée, n'ayant pu me payer le prix dont nous étions convenus, je vous propose de vous mettre en son lieu et place, en devenant titulaire du bail et propriétaire du mobilier, moyennant dix mille francs.
— Dix mille francs !
— Oh ! ne vous récriez pas! C'est pour rien. Quand vous aurez vu, vous serez ravie. Êtes-vous libre? Oui; nous allons y aller sur-le-champ. Le temps de passer une robe et de faire atteler la voiture.
EUciSe leva, tira le cordon d'une sonnette. Un domestique vêtue d'une livrée orange à parements bleus apparut.
— Le coupé dans cinq minutes, dit madame Benoît.
Le domestique se retira,
— Regardez ces confections, madame, cela vous amusera. Je vais être à vous.
En même temps, madame Benoît, sautillant légèrement, se rendit dans sa chambre d'où elle sortit bientôt, prête à accompagner madame de Ribeaupin, Un coupé brun qui stationnait dans la cour, s*avança bruyamment sous la voûte. Sur l'invitation de madame Benoît, madame de Ribeaupin y monta et éprouva comme'un accès de ravissement, en se sentant rapidement entraînée vers la rue de Marignan.
Madame Benoît n'était autre chose qu'une marchande à la toilette. Mais au lieu de s'en tenir aux très-minimes opérations dont se contentent ses pareilles, elle exeri^ûit sur une très-vaste échelle, son commerce lucratif. Son mari, un riche fabricant de dentelles, avait le siège de son industrie en Belgique et son dépôt principal à Paris. Madame Benoît avait eu l'ingénieuse idée de joindre h la vente des dentelles, la vente de tous lesjobjets de toilette employés par les femmes.
— C'est uniquement afin de ne pas rester oisive qu'elle s'occupe d'affaires, disait son mari.
En réalité, elle trouvait dans cette distraction prétendue innocente, une source abondante de bénéfices. Elle achetait des bijoux, vendait des robes, prêtait de l'argent, louait dos meubles et se livrait a toute une série d'opérations interlopes qu'elle n'avouait pas et qui disparaissaient parmi celles de son mari. Sa
clientèle se composait de fils de famille, de demoiselles sans vertu, de quelques femmes mariées, parmi celles qu'on a baptisées du joli nom de cocodettes et de bon nombre de gens qui, par goût ou par cupidité, cherchent ou procurent les plaisirs faciles et ont besoin de toutes les ressources du crédit. Arrivait-on chez madame Benoît, on trouvait une personne aimable, charmante, qui se confondait en offres de toutes sortes, qui mettait son sang, sa fortune, ses marchandises à votre disposition et qui vous obligeait à acheter sans payer,
— Ici tout est à vous, disait-elle aux clients. Choisissez, prenez. Je ne vous demande pas d'argent; vous m'en donnerez quand vous en aurez.
On cédait aux sollicitations. Mais à peine avaiton le pied dans son antre qu'on se trouvait pris comme une mouche dans les fils d'une araignée. Elle se jouait de vous, de votre signature, de voire honneur. Tout délai qu'on sollicitait d'elle, alors qu'il s'agissait de lui compter de l'argent, était accordé, mais à quel prix ! Aux femmes mariées, qu'elle tenait en son pouvoir, en les menaçant d'ouvrir les yeux à . leur mari, elle imposait des amants desquels elle recevait le prix du déshonneur des malheureuses et le prix de ses marchandises. Elle entraînait les hommes devenus ses débiteurs, dans des marchés inextricables, honteux, compromettants. Un mari qui, pour subvenir au luxe de sa femme qu'il adorait, s'était hvré à madame Benoit, se donna la mort pour échapper aux
conséquences des infamies qu'elle lui avait fait commettre. Cette noble coquine comptait plus d'une histoire de ce genre dans sa longue carrière. Elle possédait une fortune qui avait son origine dans le sang, dans la honte de ses victimes. Et néanmoins, son abord était si engageant, les débuts des relations qu'on nouait avec elle, si faciles, que sa clientèle loin de diminuer augmentait chaque jour.
C'est chez cette femme, avec laquelle il avait fait diverses opérations véreuses, à laquelle il devait des sommes considérables et qui, par conséquent, était maîtresse de lui, que Dervaux avait envoyé Madame de Ribeaupin, lorsque celle-ci s'était occupée de s'installer, conformément à sa situation nouvelle. On a vu comment ces deux femmes avaient su s'entendre et dans quel but madame Benoit conduisit madame de Ribeaupin dans la rue de Marignan.
Pendant le trajet, la marchande de la rue Taitbout sut gagner habilement la confiance de l'associée de Dervaux. Madame de Ribeaupin ouvrit son cœur à sa nouvelle amie, elle lui parla de ses filles, de leur beauté, de leur grâce, de leur ambition, et lorsqu'on arriva au terme de la course, elle n'avait plus rien à lui confier. Madame Benoît connaissait le fort et le faible de madame de Ribeaupin et se promettait d'exploiter à son gré cette personne crédule et prétentieuse.
Le coupé s'arrêta devant une maison monumentale dans la rue de Marignan. Cette rue, qui va des
Champs-Elysées à l'avenue Montaigne, n'a guère que dix ans de date. Elle était alors à ses débuts et, comme toutes celles dont la construction est récente, habitée par une population de filles et d'aventurières. Hirondelles de passage, les femmes de cette espèce sont les locataires accoutumées des maisons neuves. On leur loue, à prix réduit, les appartements dans lesquels on respire encore des odeurs de peinture et de maçonnerie. Selon une expression vulgaire, elles essuient les plâtres et vont ensuite chercher un gîte ailleurs, en abandonnant la place à des locataires moins volages.
— N'est-ce pas un splendide quartier? demanda madame Benoît en descendant du coupé.
— • C'est tout à fait de mon goût, répondit madame de Ribeaupin, séduite déjà par la proximité des Champs-Elysées.
Les deux femmes entrèrent dans la maison et montèrent par un escalier que recouvrait un riche tapis jusqu'au troisième étage. A côté d'une porte de belle apparence, madame Benoît posa le doigt sur un bougon qui fit retentir un timbre placé dans l'intérieur de l'appartement.
La porte Xut ouverte par une jeune femme de chambre.
— Bonjour, Jeanne, dit madame Benoît.
— C'est vous, répondit Jeanne. Entrez donc, ajoutât-elle en s'écartant. Madame est encore au lit ; mais elle vient de se réveiller.
LES 'DAMES DE RIBEAUPIN lOa
— Nous venons visiter l'appartement, reprit la marchande à la toilette. J'espère qu'il conviendra à madame.
Jeanne jeta un rapide regard sur madame de Ribeaupin et s'inclina, tandis que madame Benoît lui posait à demi-voix la question suivante :
— Rien de nouveau?
— Absolument rien. M. de Rochebry n'a pas donné de ses nouvelles et madame se prépare à partir pour Bade. Elle n'est pas bien à plaindre. Vous lui laissez toutes ses nippes. Elle va déménager sans rien vous devoir, puisque vous rentrez en possession du mobilier que vous lui avez vendu et dont elle vous avait payé la moitié. Elle ne tardera pas à donner à monsieur un remplaçant plus riche. Moi seule, suis à plaindre. Je reste sans place.
Madame Benoît poussa le coude de Jeanne.
— Tais-toi donc, petite sotte, lui dit-elle à voix basse. Si tu es habile, cette dame te prendra à son service. Elle vient de faire fortune. Elle ne sait rien de rien et elle est affligée de trois filles qui ont les dents longues et qui ne demandent qu'à aller.
La physionomie de Jeanne, qui s'était rembrunie, se rasséréna, et ce fut de sa voix la plus douce qu'elle dit à madame de Ribeaupin :
— Ceci, madame, est l'antichambre.
Les murs étaient de haut en bas recouverts de stuc. Un épais tapis couvrait le sol. Trois portes s'ouvraient à droite, à gauche et au fond, garnies de riches por-
tières. Une lanterne chinoise descendait du plafond. Dans les angles , baignant leurs racines dans des jardinières en bois de rose, s'épanouissaient des camélias.
— Cela me convient assez, fit madame de Ribeaupin, d'un air capable.
Elle visita successivement le salon, la salle à manger, deux chambres à coucher. Le tout était, conmie ^'antichambre, décoré avec une élégance assez vulgaire, mais qui devait plaire à une femme peu accoutumée à des ameublements aussi éclatants que celui-là.
— Est-ce tout? demanda madame de Ribeaupin.
— Il y a encore la chambre de madame, répondit Jeanne.
— La plus belle de toutes, ajouta la Benoit.
On était dans le salon. Jeanne frappa deux coups légers contre une porte à droite.
— Qui est là? demanda de Tintérieur, une voix de femme.
— C'est madame Benoît, reprit Jeanne. On vient pour l'appartement.
— On peut entrer.
Jeanne ouvrit la porte. Dans une chambre tendue de salin vert, relevé par des larges bandes de velours mauve, au milieu de laquelle s'étalait un large lit en citronnier, madame de Ribeaupin vit une femme admirablement belle, qui serrait autour de sa taille ro buste et flexible à la fois, les cordons d'un peignoir en cachemire, à grands ramages, qui donnait à sa beauté un caractère tout à fait original. Ses pieds reposaient
sur le tapis, nus encore, car elle venait de quitter son lit. Ses cheveux blonds étaient épars sur ses épaules^ découvertes, ainsi que ses bras. La large échancrure ^j du peignoir permit à madame de Ribeaupin de se convaincre que la locataire de la Benoit avait une peau une et blanche et les formes opulentes, bien que proportionnées, d'une Vénus italienne. L'âge de cette femme était de vingt à trente ans. On devinait à première vue, une de ces créatures que la pratique du vice, grâce à un privilège particulier, embellit au lieu de les flétrir, et qui semblent destinées à rester éternellement jeunes, pour le plus grand agrément des hommes asse; riches pour acheter leurs faveurs. Telle était mademoiselle Florence Bakson, réputée dans la société galante de Paris pour les charmes de sa personne, les caprices de son cœur et le prix ruineux de ses fantaisies. Si elle eût vécu en Grèce du temps d'Alcibiade, il se fût trouvé un poëte pour célébrer sa beauté et la faire entrer dans l'immortalité, avec Laîs et Phryné, ses sœurs. De nos jours ce n'était qu'une brillante cocotte dont les excentricités avaient pour théâtre, Bade, le bois de Boulogne, le jardin Mabille et le Houlin-Rouge.
— Encore vous, madame Benoît! Quel crampon vous êtes ! Vous ne voulez donc pas m'accorder un délai de huit jours ?
C'est par ces mots, prononcés d'une voix dolente, que la belle Florence Bakson accueillit la marchande à la toilette.
— A quoi bon? fît celle-ci sans s'émouvoir. Dans votre intérêt comme dans le mien, ma petite, il vaut mieux que vous vidiez les lieux. Vous me devez encore six mille'francs. Ainsi que je vous Tai écrit, je me contenterai du mobilier.
— Que vous m'avez vendu quinze mille, objecta Florence.
— Il était neuf alors. Voyez dans quel état vous Tavez mis.
— Neuf, allons donc ! A d'autres ! Souffle-des-Brises Ta gardé pendant plus d'un an et elle prétendait qu'il avait déjà servi.
— Elle se trompait, voilà tout, répondit froidement la Benoit, qui ne voulait pas prolonger devant madame de Ribeaupin un entretien commencé sur ce ton. D'ailleurs, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je vous ai accordé tous les délais que vous m'avez demandés. Vous n'êtes pas en mesure de me payer. Je trouve à vendre mes meubles. Madame consent à se mettre en votre lieu et place. Vous n'avez qu'à partir.
— J'ai fait hier la connaissance d'un riche Mexicain. Attendez encore. Il vous payera.
— Je n'attendrai pas un jour de plus et plus tard vous m'en remercierez. Emmenez votre Mexicain à Bade. Vous le tiendrez bien mieux qu'ici où vos petites amies vous le prendraient. Quand vous reviendrez, vous trouverez madame Benoît à votre disposition et je vous meublerai un autre appartement.
— Oh I avec ça qu'il est agréable d'avoir affaire à
VOUS, dit Florence radoucie par les promesses de la Benoît, Vous êtes d*une exigence ! Vous savez bien que si Rochebry ne m'avait pas lâchée^ comme un cuistre qu'il est, vous seriez payée depuis longtemps. La Benoît secoua la tète.
— Je ne dis pas non ; mais les affaires sont les affaires.
Florence laissa échapper un geste d'impatience.
— Allons, je partirai demain. J'espère, ajoùta-t-elle en se retournant du côté de madame de Ribeaupin, que madame voudra bien me laisser le temps de faire mes préparatifs de départ.
— Oh ! tout le temps qui sera nécessaire, mademoiselle ; d'ailleurs, je n'ai pas encore traité, je ne sais si je traiterai.
— Est-ce que l'appartement ne vous convient pas? demanda madame Benoit.
— Ce n'est pas cela, mais encore ai-je besoin de réfléchir.
La Benoit se mordit la langue et lança sur Florence un regard de colère. Elle attribuait à l'entretien provoqué par celle-ci le changement subit survenu dans les intentions de madame de Ribeaupin et le refroidissement de son enthousiasme.
— Eh bien, venez dans le salon, nous causerons mieux.
Madame de Ribeaupin, mise en défiance par tout ce qu'elle avait vu et entendu, semblait hésiter. Cependant ,. sur l'invitation nouvelle de la Benoît,
elle se prépara à la suivre. Celle-ci sortit la première. En ce moment, Jeanne, qui venait d'échanger quelques mots avec Florence, s'approcha de madame de Ribeaupin et lui dit à voix basse :
— Ne finissez rien sans avoir causé avec madame.
— C'était mon intention, murmura madame de Ribeaupin. Qu'elle m'attende. Je vais revenir.
Elle rejoignit madame Benoit dans le salon. Celle-ci ouvrit la bouche. L'autre l'arrêta net.
— Il est inutile que nous causions en ce moment. Je ne sais si je ferai ce marché. Je vous le répète : je veux réfléchir. Comme vous l'avez dit, les affaires sont les affaires. On ne saurait y apporter trop de prudence.
La figure de madame Benoit exprimait un désappointement tel que madame de Ribeaupin se félicita de sa réserve et persista dans sa résolution de ne rien terminer sur-le-champ, quoique pût lui dire la marchande à la toilette.
— Alors, nous n'avons plus qu'à nous retirer, dit celle-ci d'une voix aigre, où se devinait une colère contenue. Aurai-je l'honneur de vous remettre chez vous?
— Mille remerciements, mais je dois m'arréler dans ce quartier. Demain je vous ferai connaître ma résolution.
— Vous avez tort. D'ici à demain, je peux traiter avec d'autres.
— J'en courrai le risque.
En parlant ainsi, elles descendaient l'escalier.
Voyant bien qu'elle ne convaincrait pas madame de Ribeaupin, la Benott se résigna. Arrivée dans la rue, elle monta dans sa voiture, qui partit au grand trot.
Son dépit était tel et l'absorbait à ce point qu'elle ne songea même pas à se pencher pour suivre des yeux madame de Ribeaupin. Celle-ci attendit un moment, debout sur le trottoir. Puis, lorsqu'elle eut vu la voiture disparaître, elle remonta chez Florence qui l'attendait.
— Vous aviez à me parler, mademoiselle ? demandât-elle en s'asseyant dans le salon.
— La Benoît est une fine mouche, répondit Florence. Elle cherche à vous flouer. Voilà ce que je tenais d'abord à vous dire. Maintenant j'ai une proposition à vous faire : si vous l'acceptez, vous vous rendrez service à vous et vous m'obligerez.
— Je ne demande qu'à vous être agréable.
Madame de EUbeaupin ne mentait pas et ce ne fut
pas la politesse qui lui dicta cette phrase. Elle était tout à fait séduite par la physionomie et par le ton de Florence.
— Quel prix vous demande la Benoît ? fit celle-ci.
— Dix mille francs.
— Eh bien, voici ce que je vous propose. Je lui en dois six mille. Il m'en faut deux mille pour faire bonne figure en voyage et pour attendre les événements. Donnez-moi huit mille francs. Je paye la Benoît et je vous laisse le mobilier.
— Oui, mais le bail est à son nom.
— Ni au sien ni au mien ; il n'y a pas de bail.
HO LBS DAMES DE RIBEAUPIN
— Elle m*avait dit le contraire.
— Cela ne l'engageait à rien. Nous verrous demain le propriétaire et il traitera avec vous, ce qui désespérera la Benoit qui va se trouver doublement attrapée. J^en serai ravie.
En parlant ainsi, Florence partit d'un violent éclat de rire et fît une pirouette, au grand ébahisse^ ment de madame de Ribeaupin qui ne compre* naît pas que cette belle personne se laissât mettre ainsi sur le pavé et acceptât sa déchéance aussi gaiement. Elle la trouvait charmante et peu s'en fallut qu'elle ne lui offrit ses services. La malheureuse femme ne voyait pas ce qu'il y avait d'abject dans la position de Florence Bakson. £Ue était surtout frappée par le côté extérieur et brillant de cette situation. Pouvoir, quand on n*a rien que sa jeunesse et sa beauté, se procurer tous les avantages de la richesse, cela lui semblait enviable. Cependant, une question se présentait à sa bouche. Encouragée par le bon accueil que lui faisait Florence, elle la posa.
•^ Comment se fait-il, mademoiselle^ que, telle que vous êtes, vous en soyez réduite à l'extrémité où je vous voiâ ?
-^ Comment cela se fait? rien de plus simple. J'avais un amant qui m'adorait et qui me couvrait d'or. Je n'ai pas su le garder. Il est parti, et comme j'ai follement dissipé les trésors qu'il me donnait^ je suis à plate couture.
— Si vous aviez eu auprès de vous une mère qui
LES DAMES Dfl RIBEAUPIN 111
aurait pris soin de vos intérêts, qui ne vous aurait donné que de bons conseils, vous posséderiez aujour^ d'hui une petite fortune qui vous mettrait à Tabri du besoin, objecta madame de Ribeaupin qui semblait poursuivre une idée fixe et vouloir s'instruire en fai^o sant jaser Florence.
--Bah! que sait<<on? s'écria inaoucieusement celle* ci. Peul«ôtre, ma mère m'aurait volée ; quand j'étais petite, elle me rouait de coups. Ses conseils ne m'au*raient pas sauvée. Les conseils ne servent à rien quand la fatalité s'en mêle. Ce qui m'arrive, c'était écrit, et je pense que c'est pour un bien. Depuis deux jours, les cartes m'annoncent la venue d'un homme brun, riche comme Crésus. Je crois l'avoir rencontré. C'est un Mexicain. Grâce à lui, je vais me refaire.
^ Serez-vous plus prudente, au moins 7 demanda maternellement madame de Ribeaupin.
Florence secoua la tête d'un air de doute. Puis souriant, elle dit :
— Voyez-vous, je suis incorrigible. J'ai le cœur faible et la tète chaude. Avec cela on est toujours dupe.
Nous ferons grâce k nos lecteurs de la suite de oet entretien qui se prolongea assez longtemps encore. Pour l'intérêt de ce récit, il suffira de savoir qu'à trois jours de là, madame Benoît étant payée, madame de Ribeaupin s'installait avec ses filles dans l'appailement de la rue Marignan. Moyennant huit mille francs, Florence Bakson lui abandonnait non-seulement le mobilier, mais encore Jeanne^ sa camériste, celle-là
même à qui la Benoît avait dit que les demoiselles de Ribeaupin possédaient des dents fort longues et ne demandaient qu*à aller.
Après avoir lu ce qui précède, on peut envisager dans son ensemble, le changement que dans un déla^ de trois mois, subit la position de madame et de mesdemoiselles de Ribeaupin, et comprendre la surprise qu'elles éprouvèrent en se trouvant transportées du triste entresol de la rue Delaborde dans le brillant appartement de la rue de Marignan. Estelle et Charlotte surtout étaient enthousiasmées et ne cessaient de féliciter leur mère sur la brillante opération qu'elle avait faite, en prenant la succession de Florence Bakson. Durant les premiers jours qui suivirent leur installatîoD, elles consacrèrent la plus grande partie de leur temps à admirer les tapis et les meubles de leur nouvelle demeure. Elles avaient choisi pour elles, avec le consentement de leur mère, la chambre qu'occupait Florence, encore toute imprégnée des parfums que celle-ci préférait. Ces odeurs capiteuses, la couleur éclatante des étoffes qui couvraient les murs, ce luxe sans grandeur, mais si bien fait pour flatter les regards, toutes ces choses grisaient les deux jeunes filles.
Dans la précipitation de son départ, Florence Bakson avait oublié dans une armoire quelques-unes de ses nippes. Il y avait des chemises en fine batiste, garnies de dentelles et de faveurs roses, des mouchoirs brodés, deux ou trois robes défraîchies, mais d'une coupe excentrique, et même quelques lettres passion-
nées adressées à la courtisane par des adorateurs inconnus. Estelle et Charlotte mirent toutes ces reliques au jour, s'en parèrent, les étudièrent, puisant dans cet examen un goût plus accentué pour les futilités et les aventures qui coûtent si cher, puisqu'une femme sans fortune ne peut acquérir les unes et participer aux autres qu*en les payant de sa personne. Elles rêvaient déjà de^ plaisirs qu'elles attendaient de leur richesse inespérée. N'étant retenues par aucun scrupule, ayant soif de jouissances effrénées, poussées dans cette voie par leur mère qui voulait pour ses filles l'opulence à tout prix et qui se promettait d'exploiter leurs vices en les réglementant, les malheureuses étaient mûres pour la chute. Elles ne pouvaient entrevoir les conséquences de leurs désirs. Charlotte, nous l'avons dit, sçuhaitait une fortune qui lui permit de donner carrière à toutes ses ambitions. Estelle aspirait à la gloire que donne le théâtre. Il n'y avait encore là rien qui ne fût relativement légitime. Mais ce qui ne l'était pas, c'est qu'elles étaient préparées à tout pour atteindre la réalisation de leurs vœux. Ainsi se traduisait le résultat de l'éducation déplorable qu elles avaient reçue. Après avoir éprouvé toutes les convoitises que la misère suggère à ceux qui ne savent pas la supporter dignement, elles ne se réjouissaient de l'aisance qui leur était soudainement échue, que parce qu'elles y voyaient la possibilité de donner carrière à leurs aspirations malsaines. La fortune, qui aurait dû servir à faire d'elles d'honnêtes femmes , devait
avenir entre leurs mains Tinstrument de leur perte.
Il n'y eut qu'une femme qui comprit bien ce qui se passait dans Tesprit des demoiselles de Ribeaupin : c'est Jeanne, la femme de chambre de Florence Bakson, devenue leur chaperon, gr&ce à la folle impru* dence de leur mère. Cette fille, rouée comme ses pareilles, n'avait servi jusqu'à ce jour que des héroïnes de là galanterie. Son éducation était complète. Elle savait le prix d'un billet remis à propos ou d'une clef de boudoir livrée à temps. Elle connaissait toutes les intrigues, toutes les ressources dont une femme vicieuse a besoin pour séduire les hommes et se faire valoir i II n'était pas une histoire scandaleuse qu'elle n'eut retenue. Sa mémoire et sa bouche étaient pleines de récits ignobles, bien faits pour entraîner des jeunes personnes, disposées à profiter de telles levons. Elle fut fatale à Estelle et à Charlotte. Tous les jours elle sortait avec elles. Il arrivait souvent que des passants se retournaient sur le passage de ce groupe oà lôut était jeunesse et beauté.
Je crois qu'un monsieur nous suit, disait Jeanne à ses maîtresses.
Celles-ci pressaient le pas.
— 11 ne nous mangera pas, ajoutait Jeanne en riant. D'ailleurs, il est fort bien ; je l'ai vu bien souvent chez madame Florence. Il avait toujours l'argent à la main.
Elle continuait sur ce ton, exaltant ainsi les deux écerVelées, en leur faisant comprendre tout le prix qu'elles pouvaient tirer de leurs charmesi
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Tandis que les jours s'écoulaient de la sorte, Adricnne, sourde aux obsessions de sa mère, insensible aux conseils de Jeanne et aux exemples que lui donnaient ses sœurs» semblait prendre un plaisir tout particulier à rechercher la solitude. Elle s'était réservé la chambre la plus simple, la plus modeste de l'appartement. Elle y passait la majeure partie de ses journées, entourée de quelques bons livres, se plaisant à orner son petit réduit de tableaux, de fleurs» de tous les objets propres à le lui rendre cher et à l'achat desquels elle consacrait les sommes que sa mère lui remettait pour ses menus plaisirs. Elle étudiait, voulant que Gaston trouvât en elle une femme intelligente et instruite; Ayant eu une enfance laborieuse et rarement consacrée aux travaux intellectuels, elle comprenait la nécessité de s'instruire pour donner à son ami une épouse digne de lui. Dans l'appartement de Florence, elle avait trouvé un piano et sa mère ne s'était pas opposée à ce qu'elle prît un maître pour recevoir de lui quelques notions musicales.
— C'est une sauvage, cette petite-là, disait madame deRibeaupin^ Mais elle ne sera pas toujours ainsi» dt en attendant qu'elle se transforme je n^ suis pas fâchée qu'elle complète son éducation.
En outre» madame de Ribeaupin^ fondant les espérances les plus sérieuses sur ses deux aînées, se trouvait naturellement disposée à laisser quelque liberté à la plus jeune, se réservant de s'occuper d'elle le jour où les autres seraient lancées» Elle ne faisait jamais
d'allusion à Gaston Rivière ni au refus qu'elle avait opposé à la demande du jeune avocat, transmise par l'abbé Mérille.
— Si la petite en a eu quelque chagrin, pensaitelle, il faut attendre qu'il se soit dissipé et ne lui causer jusque-là aucune contrariété.
Par ces divers motifs, Adrienne, livrée à elle-même, jouissant d'un entier repos d'esprit, était relativement heureuse. Une fois par semaine, elle éprouvait une grande joie. Le dimanche, accompagnée de la cuisinière, brave femme qui lui montrait quelque dévouement, elle allait entendre la messe à Saint-Philippedu-Roule. Gaston s'y rendait de son côté, et ils goûtaient ainsi le bonheur de se sentir rapprochés pendant quelques instants. Bien des fois, durant l'office, leur esprit fut troublé par des pensées peu conformes à la sainteté du temple. Mais qui songera à leur en faire un reproche ? ils ne pouvaient se rencontrer en aucun autre lieu. Et puis leur amour était si noble, si pur, que rien de coupable n'en pouvait altérer la sérénité. A la sortie de l'église, ils se rencontraient sur les degrés, parmi la foule. Ils échangeaient quelques mots, se communiquaient leurs espérances ou leurs craintes, puis se séparaient, pleins d'un souvenir en face duquel Us vivaient jusqu'au dimanche suivant.
Cependant madame de Ribeaupin s'occupait activement de renouveler, ou plutôt de créer la garde-robe de ses filles. Deux couturières avaient été mises en
réquisition. La maison du Diable Boiteitx avait fourni des étoffes de soie et de satin, de la toile fine, tout ce qui était nécessaire au trousseau des jeunes filles. Ces marchandises, livrées à crédit, étaient inscrites au débit de madame de Ribeaupin et diminuaient d'autant le total des sommes qu'en sa qualité d'associée de Dervaux, elle devait toucher après chaque inventaire. L'honorable industriel, qui trouvait avantageux de pouvoir se libérer par anticipation et en marchandises, poussait^ comme on dit, à la consommation. Les dames de Ribeaupin — nous voulons dire la mère et les deux aînées — trouvaient commode de satisfaire leurs caprices, sans bourse délier. Elles ne songeaient guère au quart d'heure de Rabelais. Voyaient-elles dans un magasin, une robe séduisante, des dentelles de prix, un vêtement à la mode, vite elles envoyaient Jeanne au Diable Boiteux, avec Tordre de ne revenir qu'avec un objet semblable à celui qui avait charmé les regards de ces demoiselles. Fidèlement obéissante, la soubrette exécutait les instructions qu'elle avait reçues, et, complice de Dervaux pour encourager ce gaspillage effréné, elle ne revenait qu'en apportant deux fois plus qu'on ne lui avait demandé. On gardait tout sans même s'enquérir du prix.
— Nos bénéfices suffisent et au delà à payer ces chiffons, disait madame de Ribeaupin.
Pendant ce temps, son compte chez Dervaux grossissait dans des proportions effrayantes et s'augmentait des brimborions que Jeanne^ en sa qualité de
femme de chambre de ces dames, se faisait adjuger à leur Insu.
— Le compte de madame de Ribeaupiti, c'est la bouteille à Tencre ; je ne m'y reconnais déji plus, disait au bout d'un mois le caissief de Dervâux, ahuri par la multiplicité des écritures qu'exigeaient les fantaisies de la famille de Ribeaupin.