‹ Les dames de RibeaupinChapitre 7 sur 16 · UNE FÊTE DE FAMILLE · texte numérisé non relu

UNE FÊTE DE FAMILLE

Depuis l'issue du procès à l'heureux résultat duquel il avait concouru pour une si grande part, le baron Drivonne s'était présenté à deux ou trois reprises chez madame de Ribeaupin. Toujours reçu comme un bienfaiteur, il s'était vu l'objet des attentions les plus flatteuses. Charlotte lui témoignait une confiance que nous ne saurions appeler filiale, car il s'y mêlait des tentatives de séduction que révélaient suffisamment les efforts dont elle usait pour mettre en relief sa beauté. Madame de Ribeaupin se faisait complice de ce manège. Voyait-elle Charlotte et le baron assis à côté l'un de l'autre, elle s'éloignait, favorisant ainsi leur tête-à-tête dont le baron tirait habilement parti. Depuis longtemps, son plan était dressé. Il jugeait la fille docile, la mère facile, et rien ne lui souriait plus qu'une aventure qui pousserait Charlotte dans ses bras,

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dût-il, pour arriver à ce but, accabler toute la famille sous le poids de ses bienfaits, faire entrer Estelle au théâtre, aider à rétablissement d*Adrienne, servir une rente à madame de Ribeaupin.

Rien n'est plus tenace qu'une passion qui envahit soudainement les cœurs blasés des vieillards et des hommes mûrs. L'intensité des désirs semble s'accroître en raison de l'âge. Depuis le jour où madame de Ribeaupin s était présentée chez lui, le baron vivait en face d'une idée fixe, à laquelle il fallait donner satisfaction à tout prix. Trop indépendant pour subir le mariage, il ne voyait rien au delà d'une liaison passagère, pour laquelle il sacrifierait au besoin une somme considérable, et qui, après lui avoir procuré des charmes, ne lui laisserait aucune chatne désagréable. On ne sera donc pas étonné d'apprendre qu'il eût déjà fait quelques allusions discrètes à ses projets. Il avait laissé entrevoir fort à propos à Charlotte, la perspective d'une position brillante. Sans la mettre elle-même en cause, il parlait souvent du bonheur qu'il éprouverait à assurer le sort d'une jeune fille douée d'assez de bonne volonté pour lui rendre, ainsi qu'il disait décemment, quelques petits services. Elle aurait un appartement somptueux, des chevaux, des voitures, tout le luxe de la grande vie parisienne. Ces offres indirectes étaient d'autant plus sincères qu'il agissait sous l'empire d'une passion qui menaçait de tourner à la monomanie. Charlotte le laissait s'engager. C'était une personne habile et prudente. Elle commençait à mesurer

rétendue de son pouvoir et à se demander si elle ne devrait pas tenter d'entraîner le baron jusqu'au mariage. Pour réussir que fallait-il ? Assez de coquetterie pour lui tourner la tête, assez de fermeté pour lui résister, assez de sang-froid pour exploiter ses transports sans les partager. Elle possédait toutes ces choses, et ce qui devait en accroître la puissance, c'est qu'elle avait l'énergique volonté de devenir riche.

Elle s'affermit dans ces pensées que la position particulière du baron Drivonne, son titre, sa fortune, et son luxe avaient fait germer dans son imagination dévoyée. Dès lors, le vieux libertin eut devant lui une sirène redoutable dont la naïveté, la candeur apparentes le charmaient, et dont il ne soupçonnait ni les ruses ni la corruption. Nous devons ajouter que Charlotte garda pour elle seule ses pensées. Elle ne les communiqua ni à sa mère ni à Estelle. Une sorte de pudeur retenait encore madame Ribeaupin. Elle ne s'entretenait jamais avec ses filles de ses désirs, comme si la honte d'avoir à avouer qu'elle pouvait raisonner froidement de leur déshonneur, l'eût retenue. Mais elle les laissait faire, en les dispensant de toute confidence et en secondant tous les efforts qui avaient pour but de se faire un piédestal de leur beauté. Quant à Estelle, elle était depuis quelque temps, entrée en relations avec un professeur de déclamation qui la préparait au théâtre. Elle apportait dans ses études une ardeur quj l'absorbait et ne lui permettait pas d'étudier, dans ses détours et ses bassesses, la conduite de Charlotte.

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Sur ces entrefaites, madame de Ribeaupin se décida à inviter le baron Drironne à diner. C'était depais longtemps une idée fixe^ car elle espérait attacher ainsi plus étroitement ce riche personnage à sa maison et le décider à y conduire quelques-uns de ses amis. Aussi, quand autour d'elle, toutes choses furent organisées, conformément à ses désirs, elle lança son invitation. Rien ne pouvait être plus agréable au baron Drivonne» Il accepta avec un empressement qui était à lui seul, un témoignage de sa brûlante passion» et qui fut pris ainsi par Charlotte.

Le jour du diner fut un jour mémoral^le. Dâs le ma*tin, madame de Ribeaupin était sur pieds pour présider à tous les préparâtes dd la solennité. Le repas, commandé chez Chevet, devait être servi par les gar-^ çons de rétablissement, qui^ au nombre de quatre, un cuisinier, un marmiton, un maître d'hôtel et un sommelier, firent dès cinq heures, invasion chez madame Ribeaupin. A la même heure, un commissionnaire ap* portait quatre merveilleux bouquets pour la mère et ses filles. C'était une attention délicate du galant baron, qui se faisait précéder de la sorte, afin d'être mieux reçu. Le bouquet destiné à Charlotte était remarquable par le goût exquis avec lequel il avait été composé* L'oranger y figurait comme le témoi* gnage éclatant de la vertu de celle à qui il était destiné. Les roses y célébraient sa beauté, et d'admirables camélias traduisaient les espérances du baron. Charlotte seule, comprit le langage de ces

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fleurs et en tira les plus heureux présages.

Un quart d'heure avant le diner^ les dames de Ribeaupin étaient assises dans leur salon brillamment illuminé, attendant leurs convives, le baron firivonne et ûervaux^ Télégant directeur propriétaire des magasins du Diable^Baiteux.

— Ce grand industriel ne sera pas déplacé à côté de ce brillant gentilhomme, avait dit fièrement madame de Ribeaupin qui aimait à traduire ses pensées, en phrases altières et éloquentes.

Elle était vêtue d'une robe violette, en soie de Napies moirée 9 d'une sorte de veste espagnole sans manches> en velours noir, et coiffée d'un bonnet qu'écrasaient des fleurs et des fruits artificiels. Un brillant dans ses cheveux, au-dessus du front, une broche faite d'un camée antique, des bracelets^ des bagues complétaient cette tenue, qui n'eût pas trop blessé le bon goût, sans la profusion exagérée des bijoux, des rubans et des grelots attachés au corsage. La grosse face rougeaude de madame de Ribeaupin, sa santé exubérante étaient d'ailleurs incompatibles avec la distinction naturelle qui est le privilège de certaines femmes et que^ dans ses illusions, elle croyait posséder au suprême degré*

Charlotte était brutalement belle, avec une robe de couleur paille à longue traîne, d'une étoffe souple et soyeuse, recouverte de dentelles noires, ses bras et ses épaules nus, n'ayant d'autre ornement qu'un collier en vieux sequins^ ses cheveux plats sur le front

tombant sur sod cou en boucles éparses. Rien de plus splendidement provocant que cette jeunesse admirable, relevée par une parure dont l'aisance avec laquelle elle était portée, doublait le prbc.

Estelle s* est habillée comme une prêtresse antique. Son vêtement de cachemire gris, était surtout remarquable parce que le corsage y était remplacé par un péplum qui cachait la taiUe et que retenaient aunlessus des bras, deux agrafes. Sa coiffure à la grecque avec des bandelettes, donnait à son visage un caractère original digne de ses prétentions artistiques, et si elle ne possédait pas la grâce éloquente de Charlotte, elle semblait mieux faite, telle qu'elle était ce soir-là, pour charmer un auditoire avide d'entendre les grands vers tragiques.

Quant à Adrienne, nous n'en parlerons que pour constater que sa robe blanche et sa coiffure simple n enlevaient rien à sa physionomie de jeune fille. Tout en elle, semblait dire :

— Je suis ici parce qu'on m'oblige à y être. Mais je souhaite qu'on ne me porte aucune attention ; qu'on me traite de sotte ou de niaise si l'on veut, peu m'importe. Il n'est qu'un homme à l'admiration duquel je serais sensible. Il n'est pas parmi nous. Je désire donc ne pas être tirée de mon obscurité.

Après ces descriptions nécessaires, il est inutile de dépeindre le tableau enchanteur qui s'offrit aux regards

du baron Drivonne, lorsqu'il fit son entrée dans le salon

de madame de Ribeaupin^ Il avait la tenue élégante et

sévère d'un correct gentleman. Pour faire honneur à la maison hospitalière qui le recevait, il s'était paré de toutes ses croix, retenues à la boutonnière de son habit, par une chaînette d*or.

— Décidément, se dit Charlotte en le voyant apparaître, une femme serait flère d'arriver dans un salon, appuyée à son bras.

11 baisa la main de madame de Ribeaupin, qui ne s'était jamais vue à pareille fête, s'inclina devant les demoiselles, en lançant du côté de Charlotte un regard brûlant, et, adressant la parole à la mère, il la félicita sur la beauté de ses filles. M. Dervaux ne tarda pas à suivre le baron. Il avait aussi belle mine et ne défigurait pas ce groupe de six personnes qui, dans des attitudes diverses, sous Téclat resplendissant d'un lustre, devisaient avec abandon, en attendant que le moment fut venu de se mettre à table. Madame de Ribeaupin était plongée dans un ravissement indicible. Voilà ce qu'elle avait toujours rêvé : le luxe, la grande vie, les fins repas où la gourmandise et l'esprit sont également déchaînés.

^ Quel«^début I se disait-elle; et que sera-ce donc quand j'aurai des relations nouvelles I

Qu'il était déjà lointain et oublié le pauvre petit logis de la rue Delaborde ! Parmi ces quatre femmes, une seule peut-être se souvenait des jours écoulés : c'était Adrienne. Us lui avaient été cependant bien durs : mais, grâce à eux, elle connaissait Gaston, dont l'amour la dédommageait de toutes ses peines. Sou-

Iâ6 LES DAMES DE RIBEAUPIN

dain, un sentiment d'orgueil s'empara de madame de Ribeaupin^ son visage, s'empourpra d'une noble rougeur. C'est qu'un maître d'hôtel, ouvrant à deux battants les portes de la salle à manger, s'était écrié :

— Le dîner de madame la baronne est servi.

Il est des émotions qui ne sauraient se traduire* Le dîner, commencé à sept heures, n'était pas encore terminé à neuf heures, ce qui s'explique autant par la multiplicité des plats que par le plaisir que tous les convives, à l'exception d'Adrienne, éprouvaient à se voir réunis autour de cette table. Madame avait à Ba droite le baron Drivonne, à sa gauche M. Dervaux. Estelle était assise en face de sa mère, entre ses deux sœurs» Charlotte lui ayant cédé sa place afin de se trouver auprès du baron* Celui-ci nageait dans les béatitudes infinies du septième cieL Le voisinage des beautés qu'on adore produit toujours de semblables effets. Et puis, Charlotte avait eu des sourires si mystérieuxi si timides^ si pleins d'aveux que le baron croyait toucher au bonheur dont, en ce moment^ il appréciait encore mieux le prix, les charmes de la jeune fille, se révélant à lui dans toute leur splendeur.

— La beauté est Une puissance, disait-il à voix basse à ea voisine. Vous méritez d'être traitée comme une reine.

— Voulez-vous vous moquer de moi î répondait-elle en minaudant.

Lui de plus en plus exalté :

^ Ne voudrez-vous pas ajouter foi aux protestations que je ne cesse que vous faire entendrô ? Que ne puis>-

je vous ouvrir mon cœur ; vous y verriez Tardent amour qui me dévore I

— Ardent, dites-vous* Je crains bien que cette belle ardeur ne soit feu de paille.

— Charlotte, voulez-vous me désespérer? Comment vous prouver que la vérité est dans ma bouche, et quen vous parlant comme je le fais, je n'exagère rien?

En s' exprimant ainsi, il regardait la jeune fille» Elle suivait de l'œil les progrès de la passion qu'elle avait allumée dans ce cœur blasé, mais nullement insensible aux trésors qu'à dix-huit ans, une vierge réserve à ses adorateurs. C'était la première fois qu'elle voyait le baron aussi pressant. Tout son être révélait l'exaltation la plus grande. Ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé. On eût dit qu'il s'agitait sous l'empire d'un feu intérieur qui le brûlait. 11 semblait prêt à toutes les audaces et ce qui ajoutait à sa témérité c'est que, bien qu'assis à cette table, il était véritablement seul avec Charlotte, leurs visages étant cachés aux autres convives par des fleurs placées devant euxj et ceux-ci étant eux-mêmes livrés à une conversation des plus absorbantes.

Les vins, la bonne chère avaient déjà fait leur œuvre. Madame de Ribeaupin parlait à Dervaux avec une volubilité bruyante. Celui-ci avait annoncé que les magasins du Dittbk'Boiteux étaient enfin expropriés, et que cet événement aurait pour résultat^ dans un avenir prochain, un accroissement énorme des bénéfices de la société. Cette nouvelle disposait madame de Ri-

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beaupin aux conGdences les plus tendres. MaisDervaux, tout à fait lancé, ne prêtait à ses propos qu'une médiocre attention, et par- dessus la tète d'Àdrienne indifférente à ce qui se passait autour d'elle et pressée d'arriver à la fin du repas, il interpellait Estelle en un langage d'assez mauvais goût qui faisait rire et rougir tour à tour la future comédienne.

Ainsi, tout favorisait le tête-à-tète bridant de Charlotte et du baron. La jeune fille, voyant son adorateur lancé jusqu'aux étoiles, résolut de profiter de cette exaltation pour laisser entrevoir ses désirs, au moment où celui-ci achevait une tirade des plus pathétiques, elle lui dit :

— Je ne refuse pas de vous rendre heureux .

Puis, couverte de confusion, elle inclina son front

dans son assiette, en égrenant d'une main distraite une grappe de raisin.

— Quoi ! divine Charlotte !

— Je vous sais honnête homme, reprit-elle sans lui laisser le temps de continuer, je suis donc prête à accepter votre nom et à vous donner mon cœur.

Le baron resta la bouche ouverte, l'œil exprimant la surprise et dans la situation d'un homme qui, au milieu des témoignages d*un ardent enthousiasme, serait soudain pétrifié. Charlotte devina cette stupéfaction à laquelle elle s'attendait, mais ne la vit pas. Elle avait eu soin, en effet, de demeurer les yeux baissés, afin de ne pas se trouver dans la nécessité d'apostropher le baron et de l'interroger sévèrement sur ses intentions.

LES DAMES DE RIBEAUPIN i^

— Monsieur le baron, pensait-elle, je crois qu'en ce moment je vous place dans une position critique. L'heure est venue de vous prononcer, et nous verrons comment vous vous exprimerez.

De son côté, le baron se disait :

— La petite est plus forte que je ne pensais. Te- Dons-nous sur la défensive; ne nous engageons pas étourdiment.

— Vous ne me répondez pas, fit tout à coup Charlotte.

— Ah ! mon amie, l'émotion, l'excès de mon bonheur !...

11 allait perdre la tête, n*étant nullement préparé à subir cet assaut décisif. Heureusement, madame de Bibeaupin vint à son secours en quittant la table. Tout les convives Timitèrent, et tandis qu'on revenait dans le salon, le baron eut le temps de recouvrer son sangfroid et de s'exhorter à la prudence.

Sans promettre le mariage, il pouvait ne pas s'y refuser et maintenir Charlotte dans une indécision grâce à laquelle il pourrait faire réussir ses coupables projets. Dès ce moment, la lutte était engagée. Les deux adversaires allaient faire assaut de ruses, chacun espérant arriver à ses fins.

Tandis qu'on allait de la salle h manger dans le salon. Adrienne trouva la possibilité de disparaître. Elle en profita et regagna sa chambre. Elle était profondément blessée par ce qu'elle avait vu et entendu. Sans posséder aucune expérience des choses de la vie,

elle pressentait que des repas tels que celui auquel elle venait d'assister, n'avaient rien de commun avec ces agapes de famille où tout se passe en quelque sorte patriarcalement, ni même avec ces dîners d'apparat auxquels préside Tétiquelte et qui sont remarquables surtout par la tenue digne, presque sévère des convives. £Ue ne s'y trouvait pas à sa place, et il lui eût été douloureux d'assister plus longtemps à des scènes qui froissaient toutes les délicatesses de son cœur. Chacun des convives était à ce point absorbé que per sonne ne remarqua son absence. On prenait le café dans le salon et la conversation était devenue générale. Madame de Ribeaupin, une tasse à la main, allait de l'un à Tautre en sautillant.

--« Que n'ai-je ici un journaliste \ se disait-<eUe. Demain, il pourrait constater dans les gazettes Famabilité avec laquelle je fais les honneurs de ma maison.

Ce fut le seul regret qu'elle éprouva durant œtte soirée mémorable où toutes choses marchèrent à souhait. Vers dix heures, tout le monde était groupé aur tour du baron. 11 n'avait rien trouvé de plus propre à intéresser ceux qui Tentouraient que de leur raconter une aventure de garnison. Il en était au point le plus piquant de son récit, quand soudain on entendit du bruit dans l'antichambre; puis une porte s'ouvrit pour livrer passage à un élégant jeune homme. U entra les mains dans les poches, le chapeau sur la tète, comme un familier de la maison ; mais il s'arrêta tout à coup, frappé de stupeur, en se voyant parmi d^s in-

connus qui le regardaient avec une surprise égale à la sienne.

— Je vous demande pardon, dit-il en se découvrant. La porte était ouverte. Je n'ai pas trouvé de domestiques dans l'antichambre. Je suis entré, croyant être chez mademoiselle Florence Bakson.

— Eh ! mais, c'est Rochebry, s'écria tout à coup le baron.

Il se leva, courut au nouveau venu , lui prit les deux mains qu'il serra avec effusion. Puis, l'entraînant vers madame de Ribeaupin :

— Madame la baronne, dit-il, veuillez me permettre de vous présenter mon ami le vicomte de Rochebry, un aimable gentilhomme qui n'a que le défaut d'être volage et léger, et de s'enfuir au moment où on le croit fixé pour longtemps. Il est venu beaucoup dans cette maison au temps de la belle Florence... vous me comprenez... et il a cru la retrouver dans l'endroit où il l'avait laissée.

— Ah ! monsieur le vicomte, fit madame de Ribeaupin, c'est bien mal à vous d'avoir abandonné cette pauvre femme. Elle vous attendit longtemps et partit pour Bade, lasse de pleurer et de se montrer patiente.

Pendant qu'on parlait ainsi autour de lui. Rochebry avait examiné Estelle et Charlotte avec la curiosité d'un viveur de vingt-cinq ans.

^ Ma foi, baronne, répondit-il, }e suis ravi de ne plus trouver Florence ici, et puisque vous m*encoura* gez par votre bon accueil, je vous déclare avec fran^

chise que j'accepterais volontiers une aile de volaille et une tranche de rosbeef. Je meurs de faim.

— Il est charmant, pensa madame de Ribeaupin.

Elle se précipita avec empressement sur une sonnette pour donner des ordres. Rochebry se rapprocha du baron.

— Ah ça I mon cher, où suis-je ? Me le direz-vous î

— Où vous êtes, vicomte î je n'ose dire : dans le temple de la vertu.

— Je m'en doutais.

— Vous êtes rhôte de la baronne de Ribeaupin» veuve d'un officier, ex-débitante de tabac , grâce à moi devenue riche tout à coup, mère de ces deux , belles filles, dont Tune, la robe paille, occupe votre serviteur peut-être plus qu'il ne faudrait.

— Et vous croyez ?...

— Je fais tous mes efforts dans ce but. Si le cœur vous en dit, je ne crois pas la belle Estelle, cette adorable Grecque, très-farouche...

— Tiens ! tiens !

— Approchez- vous, mon cher, parlez, soyez éloquent. Elle veut entrer au théâtre...

— Au théâtre ! mais je la protégerai. Le directeur des Drôleries-Parisiennes est tout à fait de mes amis.

La figure d'un bellâtre, l'élégance d'un cocodès, des gestes efféminés, l'insolence que donne la possession de soixante mille livres de rente, tel était le vicomte Adalbert de Rochebry, Il avait été l'amant victorieux de Florence Bakson, et après l'avoir quittée

avec autant d'insouciance que s'il se fût agi d'un chien galeux, il était revenu pour la retrouver, ignorant que, fatiguée de l'attendre, elle avait pris son vol vers d'autres climats. Il n'eut pas le loisir de la regretter, puisqu'un hasard bienveillant le jeta sur le chemin d'Estelle. L'imprévue de cette rencontre, les paroles que lui souffla en toute hâte le baron Drivonne, firent espérer au vicomte une aventure des plus piquantes. Sans hésiter, il s'avança vers Estelle, à la grande joie de madame de Ribeaupin que les succès de ses filles rendaient radieuse et qui, pour laisser le terrain libre àRochebry, se hâta d'aller continuer avec Dervaux Fentretien commencé pendant le dîner, tandis que le baron Drivonne s'emparait de nouveau de Charlotte.

— On m'apprend, mademoiselle que vous êtes entraînée vers la carrière théâtrale par une vocation irrésistible, fit brusquement Rochebry en s'adressant à Estelle.

— Cela est vrai, monsieur, répondit-elle les yeux modestement baissés.

— Vous m'en voyez ravi.

— Pourquoi?

— Parce que j'ai l'espoir de vous être utile. J'ai quelques amis influents dans le monde des artistes, et je ne doute pas que, grâce à eux, grâce à moi, vous ne trouviez devant vous un chemin facile.

En cet instant critique, Estelle ne perdit pas la tête. La passion allumée par Charlotte troublait quelque peu son sommeil, et puisque sa sœur était adorée par un

baron, il ne lui déplaisait pas à elle d'être adorée par un vicomte. Dans l'ordre nobiliaire, *un vicomte est plus qu'un baron, chacun sait ça. Elle résolut donc de couvrir sur-le-champ Rochebry de chaînes solides et de le courber à ses pieds^ dans l'attitude qui convient à un amoureux qu'on ne veut pas réduire au désespoir.

— Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, dit-elle ; mais, du moins , m'expliquerez-vous ce qui me vaut Tintérét , la sollicitude que vous me témoignez ?

— Votre beauté, mademoiselle.

Ce fut dit avec un aplomb redoutable. C'est que ce jeune gentilhomme n'en était plus à ses coups d'essai. Il savait comment on parle aux femmes, il le savait si bien qu'après ce compliment brutalement fbrmulé, il ajouta.

— Je suis tout disposé à vous aimer.

— Où cela me conduira-t-il ? demanda Estelle sur le même ton.

— Au bonheur parfait, si vous voulez bien ne pas repousser mes hommages.

— Je les trouve bien rapides.

^— Us n'en sont que plus sincères.

— Qu'est-ce qui peut vous plaire en moi ?

— Votre beauté, mademoiselle, je vous l'ai dit; puis ce qu'on voit en vous et surtout ce qu'on devine.

Parlait^il du physique ? parlait^il du moral ? Dans le premier cas, son compliment était une insolence;

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dans le second, une flatterie délicate. Estelle ne chercha pas à scruter ses desseins. Elle se vit courtisée, cela lui suffisait.

— H serait cruel de vous désespérer, en vous défendant de me parler ainsi que vous venez de le faire, murmura-t-elle ; mais donnez-moi le temps de vous mieux connaître. Il ne sera pas mauvais que vousmême puissiez apprécier si je vaux ce que vous pensez.

— J'en ai la certitude.

— Monsieur le vicomte, vous êtes servi, dit tout à coup une voix derrière Rochebry.

Il se retourna. D'un geste gracieux, madame de Ribeaupin lui montrait un guéridon sur lequel un domestique déposait un plateau chargé d'une demi-volaille froide, d'une bouteille de vin de Champagne et de quelques fruits»

— On n*est pas plus hospitalier ! répondit le vicomte en s'asseyant devant ce repas dont il avait grand besoin.

— Comment se fait-il qu'à cette heure, vous n'ayez pas diné ? lui demanda madame de Ribeaupin, tandis qu'il mordait à belles dents sur son aile de poulet.

— J'arrive de Londres, baronne, répondit-il la bouche pleine. Et puis, un pressentiment... J'espérais faire un meilleur repas ici que chez moi.

— Oui, vous espériez être servi par la belle Florence Bakson, reprit à voix basse madame de Ribeaupin.

— Ohl baronne, je vous en supplie, ne prononcez

plus ce nom devant un homme qui a eu le bonheur de voir votre adorable fille.

Madame de Ribeaupin s'éloigna en riant aux éclats, tandis qu'Estelle se rapprochait de Rochebry, et, sans en être priée, remplissait son verre. Il prit la coupe pleine du vin mousseux, et rélevant doucement :

— Je bois à la réalisation de mes espérances, dit-il. Estelle baissa les yeux. 11 vida son verre, puis se

remit à manger et à boire jusqu'à ce qu'il eût fait table rase des mets placés devant lui.

— Et maintenant, si je pouvais fumer une cigarette, mon bonheur serait complet, reprit-il lorsqu'il eut terminé son repas.

— Malheureusement, je ne peux pas vous en offrir, répondit Estelle avec regret.

Il mit la main dans sa poche.

— J'en ai moi, et d'excellentes. Vous en offrirai-Je ?

— Je ne sais pas si je dois...

Il regarda vivement à droite et à gauche, et, voyant qu'on ne les observait pas, il avança une cigarette vers la bougie d'un candélabre. Avec celle-là, il en alluma une seconde et l'offrit à Estelle.

— Essayez-en, mademoiselle.

Elle hésitait; il la lui mit de force dans la main.

— Vous étés fou, dit-elle.

Et riant d'un beau rire qui laissa voir toutes ses dents, elle porta jusqu'à ses lèvres, la cigarette qu'avaient touchée celles de Rochebry, en arrondissant son bras nu qui sortait du péplum, ferme et blanc.

De la place qu'elle occupait sur un sofa, écoutant Drivonne amoureusement penché sur elle» Charlotte n*avait rien perdu de cette scène.

— Hé ! là-bas ! j'en veux bien, moi.

Elle prononça ces paroles d'une voix moqueuse, et, ne faisant qu'un bond, elle arriva devant Rochebry qui lui tendit une cigarette.

— Je crois qu'on fume ! s'écria Drivonne en se rapprochant.

Et lui-même alluma un cigare.

Cette fois l'attention de madame de Ribcaupin fut éveillée par la singularité de cette scène.

— Ces demoiselles se lancent, dit sentencieusement Dervaux, qui digérait avec conscience et dignité, l'excellent dîner qu'il venait de manger.

— Oui, elles s'émancipent, les pauvres petites, ajouta madame de Ribeaupin. Bah ! nous sommes en famille.

Elle se leva et Dervaux la suivit, de telle sorte que les convives ne formèrent bientôt qu'un seul groupe dans un nuage de fumée.

— Nous devrions jouer aux jeux innocents, s'écria tout à coup le baron Drivonne.

— Oui, aux jeux innocents, répéta Charlotte en battant des mains.

— Je m'y oppose, fil à son tour le vicomte de Rochebry. Puisque mademoiselle Estelle se destine au théâtre, je demande qu'elle nous donne un échantillon de son savoir-faire «

— Voilà qui est parlé l

£t madame de Ribeaupin remercia le vicomte d'un sigQe de tête.

— Il est délicat, pensait Estelle.

Sans se faire prier, elle se posa dans le milieu du salon et, la tête fièrement levée, le bras tendu en avant, elle récita d'une voix vibrante le Songe d'Athalie.

Un perroquet ne répète pas mieux ce qu'on lui a appris. Mais Estelle ne mit pas dans sa déclamation plus d'âme qu'un perroquet n'en saurait mettre.

— C'est admirable ! murmurait madame de Ribeaupin, en proie à une douce émotion.

— Mademoiselle, s'écria Rochebry, vous serez une grande comédienne. J'en fais mon affaire. Demain, si vous voulez y consentir, je vous présenterai à mon ami Dorsay, le directeur du théâtre des Drôleries- Parisiennes.

— Et vous croyez que ce monsieur consentira à engager ma fille ? demanda madame de Ribeaupin.

— Si je le crois, baronne ! mais j'en suis certain. D'abord, elle possède un remarquable talent ; ensuite j'exerce sur Dorsay une influence puissante ; enfin, il n'est pas de directeur qui ne consentît à admettre chez lui la fille d'une noble gentilhomme*

— Il est certain qu'un sang glorieux coule dans les veines de cette enfant.

Pendant ce court entrelien, la physionomie de Charlotte s'était assombrie. Le baron Drivonne s'en aperçut. Il l'interrogea.

— Pourquoi cette tristesse soudaine, cher ange ?

— Parce que je ne suis bonne à rien. Ma sœur aura la célébrité, tandis que moi...

— Vous , vous aurez la fortune, la fortune et Tamour , répondit passionnément le baron.

— Voilà une belle et bonne soirée, observa le vicomte de Rochebry. Nous devrions la terminer par un tour de valse ou par un quadrille.

La proposition fut acceptée avec enthousiasme.

— Adrienne va se mettre au piano , s'écria Charlotte. Adrienne !

— Où est-elle donc ?

Alors seulement madame de Ribeaupin se rappela pour la première fois de la soirée, qu'elle avait une troisième fille et remarqua son absence.

— Cette petite sauvage s'est enfermée dans sa chambre, s'écria-t-elle,

Et elle sortit en courant pour aller la chercher.

A peine sortie de table, Adrienne, ainsi que nous l'avons dit, s'était esquivée sans bruit. Ravie de se trouver seule et d'échapper à la bruyante compagnie réunie dans le salon de sa mère, la jeune fille changea la robe blanche dont elle était vêtue contre une robe de chambre, prit un livre, s'assit devant une table et se plongea dans une lecture plus attrayante pour elle que les plaisirs auxquels elle venait de renoncer.

Puis, vaincue par la puissance de ses souvenirs, elle s'abandonna à ses pensées qui emportaient son esprit

vers Gaston Rivière. Séparée de son ami, elle vivait cependantavec lui, assurée qu'à la même heure, il pensait à elle. Elle caressait les projets formés pour l'avenir, et son cœur, plein d'une image adorée, se gonflait de bonheur, en contemplant la perspective que l'amour ouvrait devant lui. Plus d'une heure s'écoula ainsi. Alors, le besoin de dormir s'empara d*Adrienne. Elle se prépara à se mettre au lit. Mais au moment où elle allait se défaire de son peignoir, la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement, et madame de Ribeaupin entra, le visage empourpré, l'œil allumé, et d'une voix sévère :

— Que faite^-vous ici, mademoiselle?

— Vous le voyez, maman, j'allais me coucher.

— Est-ce donc que vous méprisez les personnes que votre mère a l'honneur de recevoir ?

— Je ne les méprise pas, répliqua Adrienne affligée et surprise, j'éprouve quelque fatigue, et...

— 11 s'agit bien de cela. Fatiguée ou non, il faut venir. On va danser. Vous tiendrez le piano.

— Tenir le piano ! moi ! Mais, maman, c'est impossible. Je ne suis pas assez habile.

— Je m'attendais à cette réponse. N'avez-vous pas appris deux valses allemandes?

— Sans doute.

— Cela suffira. Vous les jouerez.

— Je n'oserai jamais, répondit Adrienne qu'épouvantait déjà la pensée de montrer son savoir-faire devant des étrangers^

— J'ordonne et vous n'avez qu'à obéir, reprit durement madame de Ribeaupin.

Un éclair passa dans le regard d'Adrienne comme si elle eût été sur le point de se révolter contre un ordre de cette nature. Mais à ce mouvement rapide succéda la résignation. EUe laissa tomber à ses pieds le peignoir qui la couvrait, remit, sans mot dire, sa robe blanche et suivit sa mère qui Tavait observée pendant tout ce temps.

— Voici la pianiste ! s'écria triomphalement madame de Ribeaupin en revenant dans le salon.

Tous les yeux se dirigèrent vers Adrienne. Rochebry parut môme surpris par cette apparition poétique et charmante. Il se pencha sur le baron Drivonne, assis dans un coin et lui dit :

— Ah ça! mais cette maison est donc le rendez-vous des jolies filles ?

— Cette petite-là! répondit le baron, c'est une niaise, mon cher. Pas beaucoup de beauté et peu d'esprit.

li compléta sa pensée d'un mot grossier. Rochebry allait répondre. Mais Estelle ne lui en laissa pas le temps. Elle accourut à lui au moment où les premiers sons du piano se faisaient entendre, et tombant dans ses bras :

— Vous m'avez promis une valse, dit-elle.

— Valsons ! s'écria le vicomte, charmé par ce mouvement de bon augure.

Et enlaçant d'un bras amoureux la taille d'Estelle

il l'entraîna vivement» tandis que le baron Drivonne, imitant cet exemple, entraînait Charlotte d'un autre côté. Madame de Ribeaupin s'était assise à côté de Dervaux.

— C'est ravissant, disait-elle. Gomme elles sont belles mes filles ! Que de grâce ! Voyez donc Charlotte : est-il possible d'admirer une personne plus charmante ?

— Mademoiselle Estelle a bien son prix, objecta Dervaux.

— Si mon Adrienne était comme ses sœurs > quel profit, elle pourrait tirer de son talent! car elle a du talent. Écoutez-là.

La vérité, c'est que le talent d'Adrîenne était encore bien imparfait. Elle jouait une valse de Chopin qu'elle n'aurait pu déchiffrer à première vue, mais qu'avec bien des efforts, elle avait apprise et que sa mémoire avait retenue. Seulement, extasiée par cette musique passionnée qui parlait à son cœur, elle se laissait aller à l'inspiration qui lui révélait, en quelque sorte, toutes les pensées que le musicien avait voulu traduire dans ses accords mélodieux. Les yeux à demi-clos, la tête penchée sur la poitrine, elle ne voyait rien du spectacle qui se passait devant elle, ni les gestes de Rochebry, qui se montrait passionné autant que la musique aux sons de laquelle il dansait, ni les attitudes de ses sœurs. Elles semblaient l'une et l'autre pâmées, par le plaisir. Parfois elles s'arrêtaient pour reprendre baleine. Elles souriaient et rougissaient quand leur danseur, ap-

prochant ses lèvres de leur oreille, disait quelques mots à voix basse. Une mère plus clairvoyante que madame de Ribeaupin eût deviné la nature des propos qui troublaient ainsi les jeunes filles. Mais, soit qu'elle ne comprit rien, soit qu'elle voulût fermer les yeux sur ce qui se passait, elle se contentait de sourire.

Une porte s'était entr'ouverte, et l'on pouvait voir Jeanne, la femme de chambre, qui, d'un regard à la fois envieux et satisfait, suivait sur les traits de ses jeunes maîtresses l'expression du plaisir qu'elles paraissaient goûter, et le progrès des passions malsaines déchaînées dans leur âme. Rien ne manquait à ce tabeau.

Soudain, Estelle s'échappa des bras de Rochebry, et tomba, épuisée, sur le divan, à côté de sa mère, en murmurant ces mots :

— Je n'en puis plus.

La rougeur de son visage, la sueur dont il était couvert, le trouble de son regard disaient assez qu'elle en était à ce moment où une femme est désarmée par le plaisir et incapable de résister aux entreprises d'un homme audacieux. Rochebry paraissait ivre.

— Vous ne voulez pas continuer, belle Estelle? demanda-t-il.

Elle ne lui répondit pas. Alors, on l'entendit pousser un cri semblable au chant d'un coq. Il trouvait drôle de contrefaire la voix des animaux. Puis il aboya comme les chiens, hennit comme les chevaux, rugit comme les tigres.

— Il est tout à fait parti ! disait le baron Drivonne à Charlotte qui s'appuyait contre lui.

— Ce jeune homme est d'une grande gaieté I disait, de son côté, madame de Ribeaupin à Dervaux.

— Je trouve qu*il s'excite beaucoup, répondit ce dernier.

Comme pour lui donner raison, Rochebry s'arrêta tout à coup devant madame de Ribeaupin, et tombant lourdement à genoux :

— Maman Ribeaupin, s'écria-t-il, vous allez valser avec moi; je veux que vous valsiez.

En même temps, il se releva, et avant qu'elle fût revenue de sa stupeur, elle était entraînée par l'intrépide Rochebry. Elle se débattit en riant. Mais Rochebry ayant tenu bon, elle se résigna en essayant de se rappeler le pas de la valse. Trois tours Tépuisèrent. Elle pâlit, jaunit, rougit. Son visage devint semblable à un arc-en-ciel. Ses yeux se fermèrent. Mais son cavalier la soutenait vigoureusement. Elle tournait sans en avoir conscience, comme entraînée par une main invisible.

— C'est cela, maman I s'écriait Rochebry. Vous dansez avec la légèreté d'une sylphide.

— Un derviche tourneur! objecta Dervaux.

Et la grosse femme allait toujours, tandis que les spectateurs riaient à se tenir les côtes. Leurs cris, leurs éclats attirèrent l'attention d'Adrienne absorbée jusqu'à ce moment par les soins qu'elle mettait à rendre l'admirable composition de Chopin. Sans cesser

déjouer, elle tourna la tète. Sa mère était là, sautant, suant et soufflant. Le parquet gémissait sous ses pieds. Rochebry se livrait à mille contorsions insensées : il la poussait brusquement, écartait les bras comme pour la laisser tomber, puis les refermait pour la recevoir ; il grimaçait, faisait le grand écart, accompagnait le tout de gestes cyniques, de baisers, de cris sans nom. Estelle, Charlotte, Drivonne et Dervaux semblaient la proie d*im rire inextinguible. Us étaient tordus par leur gaieté. C'était navrant à force à d'être comique. Adrienne sentit le rouge de la honte monter à son front. Le spectacle de ses sœurs se moquant de leur mère, lui rappela la légende biblique des enfants dp Noé, châtiés pour s'être moqué de leur père. La peur, la douleur, l'indignation s'emparaient d'elle. Elle cessa brusquement de jouer.

— Encore 1 cria une voix rauque.

C'était madame de Ribeaupin elle-même, qui prenait plaisir à ce jeu sans comprendre ce qu'il avait d'odieux. Mais Adrienne, au lieu d'obéir, ferma le piano et se dirigea vers la porte. Madame de Ribeaupin, exaspérée, courut à elle. L'arrêtant au passage, elle leva la main et appliqua sur la joue de sa fille, un violent soufflet, en disant :

— Ne m'as-tu pas entendu, coquine?

C'en était trop. En quelques minutes, Adrienne avait souffert horriblement. Elle était sans force. La brutalité de sa mère l'acheva. Elle devint très-pâle, ses yeux se fermèrent, elle se laissa aller de toute

IM LES DÀMBS DE RIBËAUPIN

sa hauteur sur le parquet, privée de connaissance.

Drivonne , Jeanne, qui avait pris sA part de la gaieté générale, conservèrent assez de présence d'esprit pour porter secours à Adrienne. Ils l^i relevèrent et l'emportèrent dans sa chambre où la cuisinière, la seule per** sonne de la maison qui.se montrât sympathique et déi^ouée à la jeune fille, arriva, tie voulant laisser à qui que ce fût, le droit de lui prodiguer des soins. Ce fut entre les bras de côtte femme qu' Adrienne, au bout de quelques instants, revint à elle. [Elle 66 douviot de tout ce qui venait de fee passer. £a se trouvant seule avec une servante^ en comprenant que ni sa mère ni ses sœurs elles-mêmes n'avaient jugé à propos de venir la consoler, elle éclata en sanglots*

^^ Vous sèntez-«vous mieux, ma chàre demoiselle f

— Oui, Germaine, j'ai éprouvé je ne sôisquôl serrement de cœur qui m*B étouffée* J'ai cru que j^allais mourir.

— QU'est-il donc arrivé î

— Ne me dematidei rien, répondit Adrietitie. h veux oublier Cet affreux spectacle ; j'ai Tëspoir que le sommôil le dissipera.

— Eh bieû> dorme*, mon etlfant, dit matefticlle* ment Germaine. Je veillerai sur vous côttê niiiti

Au milieu de ses larmes, Adrienne trouva tin sourire pour remercier la créature dévouée qui s'efforçait de l'apaiser.

Bientôt, elle ferma les yeux et ne tarda pfts à s'abândchrier *u sommeiL Pendant ee temps, daHs te salon,

madame de Ribeaupin avait une violente / attaque de nerfs. Étendue sur un canapé, entourée de ses filles^ de Drivonne, de Bochebry, elle poussait des soupirs et des cris, tandis que Jeanne lui faisait respirar des sels. Dervaux avait profité du tumulte pour se retirer, ayant surtout à cœur de ne pas troubler sa digestion par ces scènes émouvantes. Rochebry était tout pe* naud en présence du résultat de ses lourdes plaisan-^ teries. Charlotte le regardait avec quelque dédain, tandis qu^EstelIe se sentait disposée à rindulgence, en se rappelant combien elle s'était récréée* Et puis, elle ne pouvait oublier que Rochebry lui avait promis de la présenter le lendemain au directeur d*un théâtre^ N'y avait-il pas là de quoi faire pardonner bien des étourderies ? Bientôt, d'aillears, madame de Ribeaupin s'apaisa, recouvra ses esprits et put formuler quelques excuses pour Tincident déplorable qui était venu attrister ses convives et troubler une soirée si gaiement commencéCé

— La faute m est è cettô petite sotte d*Adrlenne, dit madame de Ribeaupin. Quelle pest»? Elle a le talent de me mettre hors de moi.

-* N'y penser plus, baronne, s'écria Rochebry. le crois que le vrai coupable est celui qui vous parle en ce moment.

-- Vous, vous êtes un homme tout rond et je vous aime beaucoup. Plût à Dieu que mademoiselle Adrienne vous ressembl&t.

— n ne fcut pas lui en vouloii', Ititermmpli le bai*ott

Dri vomie, qui teaait à opérer une réconciliation entre la mère et la fille. C'est une créature frêle et délicate. Son évanouissement en est preuve.

Estelle et Charlotte se regardèrent, presque honteuses de se trouver encore là, alors que leur sœur avait peut-être besoin de leur secours.

— Est-ce qu'Adrienne est sérieusement indisposée ? demanda Charlotte au baron Drivonne.

— Son malaise est dissipé , répondit celui-ci. Elle dort. Mais je crois que des émotions semblables, en se renouvelant, lui seraient funestes.

— Oublions cet incident, s'écria madame de Ribeaupin à qui sa bonne humeur revenait en même temps qu'elle se remettait. Je regrette ce qui s'est passé, messieurs. Je regrette surtout que notre pianiste ait manqué à tous ses devoirs. Si elle était encore là, vous auriez pu clore la soirée par un quadrille.

— Et j'aurais dansé mon fameux pas de la Marée montante, ajouta Rochebry.

— Qu'est-ce que cela? demanda Charlotte.

— Ce que c'est, mademoiselle, s'écria le baron Drivonne, l'une des plus piquantes figures que notre ami intercale dans le quadrille. Un de ces jours, il vous donnera ce spectacle, et je vous promets un divertissement merveilleux.

En ce moment on servit le thé. II est d'usage dans le monde d'offrir aux invités, avant qu'ils se retirent, une tasse de cette boisson tonique, accompagnée de quelques gâteaux. Madame de Ribeaupin tenait trop à

se faire une réputation d'excellente mattresse de maison pour manquer à un tel usage. On se réunit autour du guéridon sur lequel, quelques instants avant, avait été servi le dîner du vicomte de Rochebry. La conversation changea de sujet. On but, on mangea ; le temps s'écoula si vite qu'à minuit, nos personnages ne songeaient pas encore à se retirer. A ce moment, ils formaient un groupe dont il n'est pas inutile de décrire la physionomie, ne serait-ce que pour indiquer d'un trait, les progrès que le baron Drivonne et le vicomte de Rochebry avaient fait, chacun de son côté, dans l'esprit et dans le cœur d'Estelle et de Charlotte.

Madame de Ribeaupin dormait profondément. En face d'elle, le baron Drivonne et Charlotte s'entrete- Daient confidentiellement, mais avec feu, à en juger par réclat des yeux du baron , par la rougeur qui couvrait le visage de la jeune fille. Un peu en arrière, le vicomte, plus entreprenant que son ami, avait passé son bras autour de la taille d'Estelle pressée contre lui, à laquelle il énumérait à voix basse les avantages qui résulteraient pour elle d'un engagement au théâtre des Drôleries-Parisiennes. Rendez- vous était pris pour le lendemain; car il voulait la présenter lui-même au directeur de cette scène importante. Estelle était résolue à ne plus rien refuser à un homme si désireux de lui être utile et le lui donnait à entendre d'une façon si claire, que le vicomte avait déjà les attitudes à la fois fières et tendres qui conviennent au vainqueur.

Charlotte agissait avec le baron d'une manière plus

droonspeote et ne se montrait pas aussi prodigue de douces promesses. En fille prudente, elle posait des conditions, ce qui obligeait Drivonne à des efforts d'éloquence pour vaincre ces résistances qui n*avaient pour mobile que Tambltion la plus effrénée. Au réveil de. madame de Ribeaupin^ ces messieurs crurent devoir changer de position. La soirée fut dès lors sans intérêt. Ils se levèrent bientôt pour partir. On échangea de tendres adieux.

— Ne m'oubliez pas, je vous en supplie, murmurait le baron Drivonne à l'oreille de Charlotte.

— Je vous attends demain, disait Estelle à Rochebry. On se serrait les mains. Il faut même croire qu'on

s'embrassa, car madame de Ribeaupin s'approcha d'une croisée afin de voir si le ciel était pur et demeura, pendant plus de temps qu'il ne fallait, le dos tourné et le front appuyé contre les vitres. Elles ne revint auprès de ses filles que pour recevoir les saluts du baron et du vicomte, qui sortirent ensemble.

•— C'est décidément une maison bien agréable, dit Rochebry à Drivonne, au moment oii ils mettaient le pied sur le trottoir de la rue de Marignan. Je bénis le hasard qui m'y a conduit. Estelle vaut cent fois Florence, et vous, mon cher, vous me paraissez au mieux avec Charlotte.

— Oui, mais elle joue serré, répondit le baron.

— Soyez plus habile qu'elle.

— Je tâcherai.

- Procédez par surprise.

— C'est à quoi je songe.

— Organisons une partie carrée. La perspective d'an diner fin dans un cabinet particulier, sera pleine d'attrait pour nos deux brebis. Elles y viendront, et une fois là ne seront pas de force à résister au loup.

— Surtout si le loup est précédé d'un potage à la bisque et de quelques verres de vin de Champagne frappé.

— Vous l'avez dit.

Cet édifiant entretien se poursuivit jusque sur les boulevards. A la hauteur de la rue Mogador, qu'habitait le baron Drivonne, ces messieurs se séparèrent, ce dernier pour rentrer chez lui, Rochebry pour gagner un café voisin, rendez-vous ordinaire des gens de théâtre, où il espérait rencontrer Dorsay, le directeur des Drôleries-Parisiennes, et traiter avec lui de l'engagement de mademoiselle Estelle de Ribeaupin. 11 avait d'excellentes raisons pour supposer que Dorsay, auquel il avait maintes fois rendu service par l'entremise de quelques comédiennes aussi faciles que jolies, serait ravi de lui être agréable. '

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