‹ Les dames de RibeaupinChapitre 8 sur 16 · UNE CHUTE PEU BRUYANTE MAIS PROFONDE · texte numérisé non relu

UNE CHUTE PEU BRUYANTE MAIS PROFONDE

Le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, le coupé du vicomte de Rochebry s'arrêta devant la porte de la maison qu'habitait madame de Ribeaupin. L'élégant gentilhomme sauta sur le trottoir, passa en courant devant la loge du concierge^ et, gravissant les degrés de l'escalier quatre à quatre, il arriva jusqu'au troisième élage. La porte s'ouvrit devant lui avant qu'il eût touché le timbre. Estelle, habillée» coiffée, son chapeau sur la tète, prête à sortir, apparut à ses yeux éblouis. Penchée à la croisée, elle l'avait vu venir et s'était élancée à sa rencontre, afin d'être la première à le recevoir.

— Je vous attendais, dit-elle en lui tendant sa main gantée.

— J'ai été exact, je crois, ma divinité, répondit Roohebrv.

U courba la tète, écarta du doigt la manchette du gant et déposa un baiser sur la peau, à la naissance du poignet. Estelle l'entraina dans le salon en criant :

— Cest lui, maman I

Madame de Ribeaupin était debout, se disposant à suivre sa fille.

— Vous nous trouvez prêtes, vicomte ! fit-elle en minaudant.

Rochebry ne put retenir un geste de surprise.

— Excusez-moi, baronne, mais je m'aperçois que i*ai commis une bévue.

— Une bévue I

— J'ignorais que vous eussiez le dessein d'accompagner mademoiselle Estelle et j'ai pris mon coupé, qui ne peut recevoir que deux personnes.

Madame de Ribeaupin regarda tour à tour sa fille et Rochebry .

— Voilà qui est bien regrettable !

— J'aurais dû faire atteler mon landau, reprit Rochebry. Après tout, il serait peut-être possible de l'envoyer chercher.

En prononçant ces mots, il jeta sur sa montre un rapide coup d'œil. Sa figure exprima alors un embarras tel que madame de Ribeaupin lui en demanda la cause.

— C'est que nous allons nous mettre en relard d'une heure et nous courons le risque de ne plus rencontrer Dorsay. Il ne me pardonnera pas de l'avoir fait attendre.

-^Um faut PAS manquer à oe reodes^vaus, s'écria EstdllQ que rimpatience dévorait. Maman me permettra d'aller seule avec vous.

'^ Sst^e bien convenable ? demanda snad^me de

Ribeaupin avec hésitation.

^ Ob 1 baronne, votre fille, je ne crains pas de l'affirmer, est m sûreté avec moi autant que si j'éuis son frère,

-^ Je n'en doute pas; mais e'est pour le qu'ei) dirat^n,

— Nul ne se permettra de nous calomnier, répliqua fièrement Roebebry. Vous pouvea être sans crainte baronne. D'ailleurs , au théâtre, on n'a pas les scrupules que vous éprouves en ce moment» et il faudra bien que mademoiselle Dstelle, puisqu'elle doit suivre cette carrière, s'accoutume à sortir sans voua.

Cette raison était péremptoire et dissipa les craintes de madame de Ribeaupin.

— Allez donc, dit«elle. Monsieur le vicomte, je vous confie ma fille et vous prie de me la ramener, aussitôt que l'entrevue avec M. Dorsay sera terminée.

— C'est entendu.

Et le vicomte entraîna joyeusement Estelle, qui descendit l'escalier, suspendue à spn bras, légère comme un oiseau. Madame de Ribeaupin se mit à la croisée afm de les suivre des yeux. Elle les vit monter en voiture.

rM- Le joli couple ! murmura-t-elle.

Si elle avait éprouvé quelque dépit de ne pouvoir accompagner sa fille et assister à ce qui allait se passer

au théâtre, eUe se consola en pensant que le vicomte de Rochebry était tout à fait épris d'Estelle et que le sort de celle-ci n*était pas moins assuré que le sort de Charlotte qui tenait dans des chaînes étroites le baron Drivonne.

— [1 vaut peut-être mieux qu'ils aillent seuls, ajouta-t-elle mentalement. Ils s'expliqueront mieux.

Elle quitta la fenêtre. En attendant le retour d'Estelle, elle alla rejoindre Charlotte, qui, n'étant pas habillée au moment où le vicomte était venu, n'avait pas quitté sa chambre.

Estelle et Rochebry étaient entraînés rapidement dans la direction du boulevard du Temple.

— Avouez, disait la jeune fille à son galant compagnon, que vous n'ignoriez pas que ma mère avait le dessein de nous suivre, et que c'est afin de l'en empêcher que vous avez pris la plus petite de vos voitures?

— Si cela était vrai, m'en voudriez- vous?

— Vous savez bien que je ne serais pas maîtresse de vous en vouloir I répondit Estelle, d*un air à la fois tendre et gai.

— Chère Estelle !

i — C'est égal, vous jouez admirablement la comédie !

— L'amour seul m'a donné du talent.

Et Rochebry lança sur Estelle un regard brûlant, lui prit la main. Le moyen de se soustraire à de telles étreintes quand on est l'un contre Tautre dans un étroit coupé ! Estelle n'e^s^ya même pas de la rési^-

tance, et jusqu'au terme du voyage le vicomte garda dans sa main^ celle de la future comédienne, tandis qu'il lui donnait en ces termes, quelques conseils pour la préparer à l'examen qu'elle allait subir.

— Le directeur des Drôleries-Parisiennes, est un excellent garçon, un peu brusque peut-être, mais d'un cceur chaud et généreux. Il aime tout ce qui est beau. J'ai donc la certitude que vous lui plairez. Il vous interrogera. Répondez-lui sans timidité, sans embarras, le plus simplement du monde. S'il vous prie de lui réciter une scène quelconque, ayez de l'assurance, de façon à mettre en relief tous vos moyens. Pour le reste, fiez-vous à moi. Vos intérêts me sont trop chers pour que je vous laisse exploiter.

— Combien je vous sais gré de vos avis ! dit Estelle.

— Puisque je vous aime, n'est-il pas de mon devoir de vous les donner?

En cet instant, le coupé s'arrêta sur le boulevard du Temple, non loin du théâtre de la Gaîté, qui devait être prochainement démoli et transféré ailleurs. Estelle et Rochebry mirent pied à terre devant une porte basse, au-delà de laquelle s'étendait une allée obscure et tortueuse. Au-dessus de cette porte, Estelle lut ces mots : Entrée des artistes. Elle parut hésiter à s'engager dans ce couloir sombre.

— L'accès du théâtre n'est pas brillant, lui dit Rochebry en souriant. Mais rappelez-vous que les plus grands artistes ont passé là où vous passez. Je vous ^Quhai^e 1^ gloire qu'i)s ont recueillie ici,

158 LUS PAMES BE RlBBAUPiN

Il marcba devaat Estelle afin de lui aïootrar le chemin. Elle le suivit jusque dans un vaste cabinet situé au premier étage et auquel ils n'arrivèrent qu'après avoir traversé des corridors si ncpbreuK qu'on eût dit un véritable dédale,

-^ Dorsay est-il chez lui ? demanda le vicomte h vn vieillard h la physionomie repoussante, aux vâteiQents sordides, qui sommeillait dans un ooint

— Je ne sais, grommela Gelui«fii.

-.- Eh bien, mon brave homme, alle^i^y voir, reprit Roûbebry, sur un ton qui n'admettait pas de réplique, et annoncez-lui un de ses amis accompagné d'une dame; il saura ce que cela signifie,

Le vieillard se leva et disparut par une porte placée dans le fond de la pièce, Rochebry le rapprocha d'Estelle (

— Je dirai à Dorsay de changer son garçon de bureau, qui est tout simplement hideux r

-tn Pourquoi a^t-^il choisi celui->-là? demanda Estelle, en essayant de dominer Témotion qui venait de ia saisir, à la pensée qu'elle allait se trouver en présence d'un directeur.

--r Ah ! voilà ! C'est qu'il prétend qu'il n'y a qu'un cerbère tel que celui-là pour défendre sa porte et résister aux agaceries des jolies fiUea qui veulent la forcer, sous le fallacieux prétexte qu'elles possèdent un remarquable talent.

Le cerbère reparut :

— Entrez, dit-il, en allant reprendre sa place.

LUS DAMSS DE RIBSÂUPIN 159

^ C'est court , mais significatif , dit Hocbebry . Venez, mon ange, et surtout de Taucjîica,

U offrit son bras à EsteliQ et ils pénétrèrent ainsi dans le cabinet du puissant autoorate qui présidait aux destinées du théàtra des Drôleries^-^Parisiennes* Dans un salon qui tenait à la fois du bureau et du boudoir, Estelle vit un homme grand, gros, jeune encore, simplement vêtu, remarquable surtout par répajspeur de sa chevelure crépue et bouclée,

— Bonjour, Dorsay,

— Bonjour, mon petit vicgmte, Tu vois que je n'ai pas oublié notre rendez**vQus,

Dorsay s'était levé, et, tout en serrant la main de Rochebry, il dévisageait Estelle, qui soutint cet examen préliminaire, avec Tassurance d une femme qui connaît tout le pouvoir de ses charmes.

— Voici la personne dont je t'ai parlé, dit Rocbebry. La grosse voix de Dorsay devint douce, Un sourire

bienveillant transforma son visage gras, rouge et toujours renfrogné. Ce (ut avec un geste qui voulait $tre gracieux qu'il désigna un fauteuil à Estelle;, en disant :

— Vous voulez donc entrer au théâtre, mademoiselle ?

— Oui, monsieur, si vous jugez que j'y pourrai tenir une place honorable,

-«- Si mon ami Rochebry a dit vrai, mon jugement vous est favorable et je ne demande qu'à traiter avec vous. Reposez-vous un moment, reprene? haleine, et puis je vous prierai de me réciter une scène quel-

100 LES DAIES DE BIBEAUPI5

cooqae qui ptnsse m'édifier sur Totre manière de dire et de prononcer.

— On n*est pas plus aûnable, pensa Estelle. La recommandation de Rocfaebry est tonte-puissante.

Cette conviction suffit à la rassurer et elle se sentît prête à affronter l'épreuve à laquelle Dorsay voulait la soumettre.

Robert Dorsay, directeur du petit théâtre des Drôlerki'ParûienneSfqni fut longtemps le rival heureux des Délassements et des Boufies, avait la réputation d'un grossier personnage. Cette réputation n'était pas usurpée. Habile en affaires, possédant au suprême degré, ce flair nécessaire à tout homme qui vit de l'exploitation des foules, Dorsay traitait les artistes employés chez lui, moins bien assurément qu'un directeur d'hippodrome ne traite ses chevaux.

Son théâtre était surtout ce qu'on appelle un théâtre à femmes. On y jouait des opérettes-comiques, des vaudevilles lestement troussés, des féeries et tous les genres qui permettent de mettre en scène des danseuses, des figurantes jeunes et jolies, de déshabillera l'excès des actrices, par le bas aussi bien que par le haut. Il y avait donc autour de Dorsay uq troupeau de femmes. Ils les payait peu et même pas du tout.

— Je vous mets en évidence, leur disait-il. Grâce à moi, vous pourrez faire valoir vos charmes, vous arracher à l'obscurité, trouver un établissement avantageux. Il est donc juste que je ne vous paye pas. Ce serait k vous au contrairo à me payer.

On doit bien supposer qu'avec de tels procédés, il ne pouvait exhiber ni des artistes de haute valeur ni un répertoire de choix. C'était là le moindre de ses soucis.

— De deux choses Tune, disait-il : ou une pièce est bonne ou elle est mauvaise ; si elle est bonne, elle fait passer Tactrice qui la joue; si elle est mauvaise, je conGe le principal rôle à une belle fille dont les bras et les jambes détournent très-heureusement l'attention du public des faiblesses de Tœuvre.

Celte théorie n'aurait peut-être aucune chance de réussir dans la pratique, aujourd'hui. L'esprit public, en ce qui touche les œuvres "dramatiques , subit un mouvement incontestable, qui le pousse à applaudir ce qui est le produit d'une noble inspiration. Mais il y a dix ans, au moment où l'opérette bouffe, entraînant à sa suite des excentricités qui n'ont rien de commun avec Tart, s'emparait triomphalement de la scène, les opinions de Dorsay étaient justifiées par des succès quotidiens, dont il était très-fier et qui ne contribuaient pas peu, à faire de lui un despote immoral et redoutable. 11 se flattait bien haut de ne pas croire à la vertu des femmes et se jouait de leur honneur aussi agréablement que s'il ne fût agi d'une chose légère, facile à remplacer lorsqu'on Ta perdue.

Son théâtre était donc devenu un véritable lieu de débauche, où cherchaient à se produire toutes les demoiselles désireuses de mettre leur beauté en lumière et de faire marchandise de leur corps. Que Dorsay eût pour tout ce monde un mépris profond, cela se corn-

prend, non certes à cause du défaut de vertu qu'il y constatait^ mais parce qu'il n'avait jamais pensé qu'il existât des femmes plus estimables que celles qu il voyait autour de lui. L'accueil qu'il leur faisait se ressentait en général de cette opinion, qui était à la fois la cause et le vériiable résultat des désordres de sa conduite. Il tutoyait ses pensionnaires, les rudoyait, les injuriait, et sans pitié leur infligeait pour un rien, des amendes dont le total suffisait à la fin du mois à couvrir une partie de ses frais.

— Qu'il est habile! disait-on,

N'avoir aucune vergogne, c'est en effet une force dont on ne peut méconnaître l'utilité. L'audace cynique est une puissance dont il est souvent difficile d'être vainqueur. En dépit de ses habitudes, Dorsay fit cependant à Estelle de Bibeaupin un accueil qu'on ne devait pas attendre de lui. On a vu qu'il lui parla avec une certaine déférence, la fit asseoir et s'efforça d'être gracieux. C'est qu'Estelle avait été présentée par le vicomte Adalbert de Rochebry, et que le vicomte, visiteur assidu des coulisses des Drôleries-Parisiennes, avait, à diverses reprises, permis à Dorsay de puiser dans sa bourse. On est toujours aimable pour un libertin que la société des femmes rend facile à exploiter et dont la caisse est toujours à votre service. Ainsi s'expliquent l'influence de Rochebry sur Dorsay et les efforts de ce dernier pour prouver à Estelle, contrairement à la vérité, qu'il avait de l'estime pour le talent et de l'admiration pour la beauté.

tfIS DAMES DE HIBEAUPIN 163

■ La veille, en quittant la maison da madame de Ribeaupin, Rocbebry, ayant rejoint Dorsay dans le café où »e rendait tous les soira ca dernier à Tissu du spectacle, iui avait, expliqué ce qu'il attendait de lui. En recevant Estelle, le brillant directeur des Drôleries^Parisiennes ne faisait donc que répéter une leçon qu'il tenait de Rochabry.

Cependant, Estelle, dont la répertoire ne s'étendait pas au delà de quelques morceaux tragiques, se demandait, tout en prenant baleine, à Vaide de quelle tirade elle tâcherait de rendre Dorsay favorable à ses désirs. Après y avoir réfléchi, elle se rappela l'impression que la veille, dans le salon de sa mère, elle avait produite, en récitant le Songe d'Athalie,

-— Il n'est rien que je dise mieux 1 pensa-t-elle.

Et se posant dans une attitude favorable, au milieu du cabinet du directeur, elle commença. Accoudé sur le dossier d'une chaise, Dorsay paraissait écouter avec sollicitude cette belle personne, tout en Texaminant des pieds a la tête avec une attention qui aurait fait monter le rouge au visage d'Estelle, si elle n'eût été absorbée par son débit. Assis à Tautre extrémité du cabinet, Rochebry encourageait, par de fréquents signes de tète, la débutante. Soudain, au moment où, ayant fièrement làohé « l'irréparable outrage » elle gonflait la voix pour le fameux « Tremble », Dorsay l'interrompit.

— Admirable! admirable! mademoiselle, s'écria-t- 1, n'allez pas plus loin...

— Vous ne voulez pas que j'achève?

^ Je vois bien à qui j'ai affaire. Je vous engage pour trois ans. Cinq cents francs par mois, deux mois de congé. Vous débuterez au mois de septembre! Ça vous va-t-il?

— Dans quatre mois !

— Oui, à la rentrée I Je monte pour cette époque une grande féerie : Le Homard mélomane^ et je vous destine le rôle de la fée Biribi...

— Est-ce un rôle tragique ? demanda Estelle.

— 11 ne Test pas encore, mais il le sera. Je demanderai aux auteurs d'y intercaler le Songe cfAthcUie que vous dites si bien.

Estelle fut ravie à la pensée qu'elle pourrait, grâce à cette simple modification, s'assurer pour ses débuts un brillant succès.

— D'ailleurs vous aurez un splendide costume, un maillot, un caleçon de velours et des ailes de gaze descendant jusqu'aux jarrets.

Estelle ferma les yeux pour essayer de se voir dans ce travestissement, et il lui sembla qu'elle serait si peu habillée qu'autant valait ne pas l'être du tout.

— La parure est un peu écourtée, dit-elle en rougissant légèrement.

— Seriez-vous mal faite, mademoiselle? demanda vivement Dorsay.

— Monsieur!

— Cagneuse? ce serait un vice tel qu'il rendrait impossible votre engagement.

Estelle^ interdite, regardait tour à tour, Dorsay et Rochebry.

Ce dernier vint à son secours.

— Je suis persuadé, dit-il, que mademoiselle est parfaite de tous points et que si le costume de la fée Biribi lui paraissait insuffisant, c'est qu'elle n'est pas accoutumée à aller, les jambes au vent.

— C'est cela, fit Estelle.

Dorsay reprit :

— Les jambes au vent 1 mademoiselle, vous vous y accoutumerez, et si vous êtes aussi bien bâtie que vous en avez l'air, vous prendrez plaisir à vous faire admirer dans la légère tenue que comporte le rôle dont vous serez chargée.

Estelle ne répondit pas. Elle était stupéfaite par ce qu'elle voyait et entendait. Elle n'avait pas rêvé l'existence artistique sous cet aspect particulier. Cependant, comme elle n'était point farouche, comme elle se savait, plastiquement parlant, en état de supporter toutes les comparaisons, elle oublia le point spécial qui venait d'être soulevé, pour ne se rappeler qu'une chose, c'est que désormais, elle était comédienne et gagnait six mille francs par an. Et c'est à Rochebry qu'elle devait ce facile succès 1 Elle leva sur lui les yeux où se lisait une gratitude profonde. Deviner qu'il était en ce moment l'objet d'une adoration intérieure, n'était pas chose difficile.

Pendant que Dorsay assis à son* bureau^ rédigeait

Ide LES DAMES DE RlDËAUPlN

en double, le traité qui devait lier pour trois ans, mademoiselle Estelle de Ribeaupia au théâtre ded Drôleries-Parisiennes , le vicomiô s'approcbâ d'elle.

— Êtes-vous contente de mol? demanda-t-il, à voix basse.

— Je vous devrai mon avenir, répondit-elle sur le môme ton.

— M'aimerez- vous un peu?

— C'est déjà fait.

Il y avait juste dix-sept heures qu'Estelle Connaissait le vicomte, au moment où elle laissait échapper cet aveu ! Il est vrai qU^en dix-sept heures, un cœur tendre fait bien du chemin.

Tout à Coup, Dorsay, toujours occupé à écrire, releva brusquement la tète :

— A combien flxons-nous le dédît ? demanda-t-il.

— Le dédit! qu'est-Ceque éela?

Il sourit à la question d'Estelle et reprît :

— Ah! vous ne savez jpas? On appelle ainsi la somme que vous auriez h me payer à titre de dommages-intérêts, dans le cas où 11 vous conviendrait de quitter mon théâtre, avant l'expiration de votre engagement.

— Voilà qui n'est pas à craindre, répondît Estelle, en sourîaiit. J'aime trop la carrière danà laquelle j'éhl'rè aujourd'hui pour songera l'abandoilner.

— Oui, mais vous pourriez avoir le désir de monter sur une scène plus vaste, et alors !...

Elle rînterrompit.

LES DAMÉS DÉ RtBEAlJPlN l«î

— Fixez le dédit à telle somme qui vous conviendra.

— Vingt mille francs. C*est le chiffre que j'indique toujours Sur les engagements de mes premiers sujet*.

— Vingt mille francs , soit! Mais, ajouta Estelle, quelle indemniié me donnerie^-vous, si vous vouliez me renvoyer avant trois ans ?

Dorsay Se mordit la langue. îl n*avait pas prtvu la question, qtii fit lever la tête à Rochebry.

— Bien joué ! pensa ce dernier.

-- Elle ést madrée celte petite, pensa Dorsay. Mais, faisant contre mauvaise fortune bon coeUr, 11 ajouta î

— VoUs saurez, mademoiselle, que la clause rela-* tive au dédit est également profitable aux deux parties Contractantes.

Ayant fait cette réponse, il se l*emit au travail et eut terminé en quelques minutes, Alors îl donna lecture du traité à Estelle. Voyant que Rochebryj son protecteur, n'élevait aucune objection, elle se déclara satisfaite.

— Signons ! s'écria-t-elle joyeusement,

^ Permettez! fit Dorsay. Quel âge avB2-vous ?

— Vmgt ans !

— Ma petite, vous n*êtes pas majeure et vôtre signature ne Vaudra, qu'autant qu^elle sera accompagnée de Celle de vtjlré père.

— 11 est mort.

— Votre mère f

168 LES DAMES Dfi RIBEAUPIN

— Maman signera tout ce que je voudrai.

— Eh bien, emportez ces deux pièces, Tune est pour vous, l'autre pour moi. Sur celle que vous me renverrez, madame de Ribeaupin apposera son nom, ce qui rendra nos conventions définitives.

— Vous pouvez les considérer dès à présent, comme telles.

— Dès lors , veuillez, dès la semaine prochaine, prendre l'habitude dépasser fréquemment au théâtre, pour y connaître ce que vous aurez à faire.

— C'est entendu, répondit Estelle, en se dirigoant vers la porte.

Rochebry la suivit. Mais il fut arrêté par Dorsay, qui le ramena du côté de son bureau, et lui dit assez bas pour que la jeune fille ne pût Tentendre :

— Mon bonhomme, j'ai fait ce que tu as voulu. A ton tour maintenant. Où sont les vingt mille balles ?

— Tu les feras prendre chez moi demain matin, contre un reçu qui spécifiera que sur cette somme dixhuit mille francs devront être comptés à ta nouvelle pensionnaire, à raison de cinq cents par mois, pendant trois ans.

— C'est entendu.

— Et, tu le sais, pas un mot à la petite.

— Pour qui me prends-tu ?

Rochebry s'élança au dehors et rattrapa Estelle dans l'escalier. Ils descendirent rapidement sans échanger un seul mot. Le coupé les attendait dans la rue. Le vicomte ouvrit la portière . Estelle étant montée, il

prit place à côté d'elle, après avoir donné ses ordres au cocher. Le cheval partit au grand trot. Alors seulement Estelle se retourna vers le vicomte, et de sa voix la plus tendre :

— Ah ! mon cher Adalbert, dit-elle en l'appelant pour la première fois de son petit nom, combien vous me rendez heureuse I

— Est-ce bien vrai ?

— Grâce à vous, me voilà au comble de mes vœux , Je suis comédienne.

— Si vous êtes aussi{satisfaite maintenant, que serace donc quand vous aurez goûté les applaudissements ?

— On m'applaudira ! Le croyez-vous ?

— J'en suis certain.

— Quel bonheur ! s'écria Estelle, en frappant ses mains l'une contre l'autre; je connaîtrai la gloire, et c'est à vous que je la devrai.

Il n'est guère possible décompter les serrements de mains et les baisers que peuvent échanger, dans un petit coupé bien clos, des jeunes gens qui.ont du goût Tun pour l'autre. Estelle nageait dans une joie infinie quand le coupé s'arrêta. Elle allait ouvrir la portière, descendre, mais elle fit soudain un geste de surprise et s'écria :

— Où sommes-nous donc? je ne me reconnais pas.

Rochebry prit us air aussi étonné que le sien e^ regarda à son tour.

— Où nous sommes ? rue de Penthièvre, devant ma

ne LES DAMëS de RIBEAUPIN

portOi C'est mon animal de cocher qui a mal compris mes ordres et qui nous a conduits chex moi^ Je vais lui dire...

Estelle l'interrompit.

~ Âh l c'est ici cbd2 vous I demanda-t-etle. Cela semble gentil.

Elle voyait, à travers une grille, une douzaine de beaux arbres, une pelouse et un petit hôtel d'aspect élégant. On ne pouvait rêver un domicile plus agréable pour un garçon tel queRochebry^ qui aimait à entourer ses amours de confortable et de mystère.

— Voulet-vous entrer chea moi? demanda-t-^i.

'»— Oh ! je n'ose pas. D'ailleurs, ma mère nous attend.

— Seulement cinq minutes, reprit Rochebry,k qui la pensée de donner asile dans sa maisoh, à sa belle mattresse, souriait plus qu'on ne saurait dire.

— Et puis, ce n'est guère convenable f

— Oui, pouf Une toute jeune fille ; une artiste a d'autres droits^ et vous voilà artiste maintenant, ma chère Estelle-.

-- Après ce mot-là, s*écriâ-t-é!le enthousiasmée, Je ne peuï plus vois rien t^efuser.

Le vicomte poussa une exclamation de plaisir. 11 donna un ordreà son cocher. Là grille s'ouvrit à l'appel de celui-ci, et la voiture roula dans les allées sablées du jardin.

— C'est bien singulier cependant, fil observer Estell e, que ce cocher se soit ainsi trompé^ et nous ait

LES DAMES DE RIBEAUPIN m

conduits rue de Pentbièvre, au lieu de qous oonduire rue Marignan.

— C'est une erreur que je bénis.

»^ Une erreur dans laquelle je devine la eomplicité du vicomte de Rocbebry, reprit Estelle, en le menaçant du doigt.

En ce moment, lis entraient dans un délicieux bau« doir au milieu duquel se trouvait^ sur un guéridon> un plateau chargé de vins d'Espagne, de gâteaux et de fruits glacés.

--- Est-ce aussi le hasard qui a servi ces friandises? fit Estelle, en suivant sa pensée.

Elle regarda son amant en souriant, et ajouta :

— Vicomte, vous m'avez trompée.

— Oh ! pouvez- vous croire !..•

*- Je ne vous en veux pas, allez ! Seulement hAtonsnous de repartir afin de ne pas exciter les déflances de ma mère.

— Nous lui dirons que la rédaction du traité a été longue. Ma chère Estelle, je suis si heureux de vous recevoir dans ma maison!

— Croyez-vous que je ne suis pas heureuse d'y être?

— Un verre de ce malaga, mon cher ange ?

— Volonliers.

Cet entretien avait lieu à bâtons rompus. Estelle, curieuse comme une fille d'Eve, allait d'un meuble à un autre, examinant les curiosités, les tableaux, les statuettes qui ornaient le boudoir. Elle s'eiTorçait de

paraître insouciante et rassurée. Mais au léger tremblement de ses lèvres, il était facile de voir qu'une arrière-pensée, dont elle n'osait se faire l'aveu, s'était emparée de son esprit et qu'elle comprenait le péril de sa situation. Qu'elle en fût effrayée, c'est fort douteux; mais encore est-il des actions qu'on ne saurait accomplir de sang-froid, dont l'approche fait trembler lorsqu'on les a rendues inévitables, alors même qu'on en a désiré l'accomplissement. Adalbert, lui expliquant ce qu'elle ne comprenait pas, guida Estelle dans toutes les pièces de l'hôtel. Une telle promenade, vu l'état où étaient les jeunes gens, la hardiesse de Rocbebry, aussi bien que la complaisance d'Estelle qui prenait plaisir à des émotions si nouvelles, devint bientôt brûlante. Il y eut un moment où Estelle dut supplier Adalbert de l'épargner, où celui-ci se montra de plus en plus pressant, convaincu que jamais il n'aurait une occasion meilleure d'assurer la victoire à son amour. Ce qui devait arriver arriva. La chute d'Estelle eut lieu sans cris, sans larmes, presqu'à son insu et sans qu'elle comprit, au moment où elle se déshonorait, combien elle était coupable. Rochebry jura qu'il l'aimerait toujours, qu'il ne l'abandonnerait jamais, qu'il veillerait sur elle. Il était sincère en ce moment et s'exprimait sous l'empire d'une exaltation d'autant plus grande qu'il avait vingt-quatre ans et que, si blasé qu'il fût, il ne pouvait rester insensible devant la beauté d'une jeune fille qui s'abandonnait à ses baisers, avec confiance.

Une heure plus tard, il ramenait Estelle chez madame de Ribeaupin. En dépit des efforts qu'il fit pour l'égayer, elle se montra pensive, comme écrasée sous le poids des émotions qu'elle venait de subir. Sa mère néanmoins, ne devina rien et signa sans observation le traité conclu avec Dorsay, qui fut sur-le-champ renvoyé à ce dernier. Le même soir, Rochebry ayant rencontré le baron Drivonne, lui dit avec fatuité :

— Où en êtes- vous avec Charlotte ? Estelle n'a plus rien à me refuser .

— Vraiment !

— Je ne mens pas.

— Je vous félicite et vous envie. Je n'aurai pas si facilement raison de Charlotte. Elle tient au mariage, et si elle me résiste encoreje suis capable de l'épouser.

— Halte-là ! je m'y oppose. Estelle, encouragée par l'exemple, me demanderait d'en faire autant et je n'y ai plus aucun intérêt.

— Mais moi qui aime Charlotte !

— Vous l'aimez ?

— Comme un fou !

— Allons, baron, je ne veux pas vous abandonner dans le malheur et je vais travailler pour vous. Vous serez heureux et vous n'épouserez pas !

En disant ces mots, le vicomte se dandinait agréablement, tandis que Drivonne, stupéfait, Tinterrogeait du regard.

to.

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