‹ Les damnés de Java (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

XXJI

Raymond se dégagea des bras de PhuI au moment où ses yeux tombaient sur la signature de la lettre. Le nom qui éclatait aux dernières lignes justifiail

déjà la comtesse Aurore. C était le nom de Robert Surcouf.

Le comte se mit un peu à l'écart, sous une voûte de rochers, pour lire la lettre, et ses trois autres compagnons la lisaient sur sa figure, où se reflétaient successivement tous les genres d'émotions.

Voici cette lettre, où le caractère de l'illustre Surcouf achève de se peindre (1) :

(1) Une dernière fois je ferai remarquer que je n'invente rien dans cet ouvrage, toutes les fois qu'il s'agit de Surcouf. Ce héros est au-dessus de la fiction.

a Mou cher comte Raymond,

> Je vous écris à bord du Breton ; la nuit prochaine, je porterai moi-même celle lettre à la case de Samarang, mais une main plus blanche que la mienne vous la remettra.

Ainsi les faits coosignés dans celte lettre sont historiques. Je saisis cette occasion pour remercier l'honorable famille de Robert Surcouf de toutes les preuves de sympathie qu'elle a bien voulu me donner pendant la publication de cet ouvrage J'ai demandé au neveu du héros de l'iude, M. Auguste Surcouf, la permission de lui dédier ce livre, et il me l'a accordée avec empressement. M. Auguste Surcouf a fait, ces jours derniers , le voyage de Saiiit-Malo à Paris , pour me serrer la main. Je suis récompensé de mou travail.

158 ' LÇS J)AMNÉS

» Ceci demande d'abord une explication.

)) Mon équipage s'est révolté contre moi ! pourriez -vous le croire ? Rien n'est plus vrai. Je suis esclave de mes Bretons.

» L'autre soir, deux de mes marins allaient prendre de l'eau à Madura, et jugez de leur étonnement, lorsqu'ils ont lu sur un poteau que ma tête avait été mise à prix par la Compagnie des Indes. L'ho^ norablt lord Corwallis est complètement

étranger k cette mesure ; c'est une mesure de marchands enrichis. Je ne m'en inquiète point, au contraire, les têtes mises k prix restent longtemps sur les épaules, et prennent des cheveux gris.

J'ai vingt-sept ans, voyez tout ce que cela me promet de beaux jours. Je mourrai dans mon lit k Saint-Malo, en bénissant ma famille qui est encore dans le néant.

» Mais mon équipage n'a pas été de mon avis ; et il a pris au sérieux la mise k prix de la Compagnie.

» J'avais sur le cœur les soupçons in-

iiO LES DAM>ÉS

jurieux que j'avais formulés hautement, et devant vous, contre la comtesse Aurore, et il me lardait de lui faire mes excuses depuis la réception en triplicata de votre lettre, qui m'expliquait le c'est bien d'Augusta. D'un autre côté, je voulais régler des affaires d'intérêt assez embrouillées depuis la mortde ce pauvre Davidson, et une entrevue avec ses deux filles me paraissait urgente et indispensable. J'annonçai donc a mon équipage que j'allais faire une visite aux colons de

Samarang.

» Mon équipagne ne connaît pas vos

amis et vos colons, et en temps de guerre on se métie toujours de l'inconnu. On venait d'apprendre que ma tête avait été mise à prix, et mes Bretons se récrièrent contre mon projet de descente, et me firent prisonnier sur mon bord. Le mot prisonnier a été prononcé, et je leur pardonne du fond du cœur, à ces braves gens.

o Alors je me mis à discuter amicalement la chose avec mes bons geôliers, et voici ce que j'obtins d'eux.

» Il fut convenu que j'annoncernis

très secrètement ma visite à la comtesse pour la nuit suivante; qu'une embarcation, montée par dix hommes, me conduirait au golfe de Samarang; que je me rendrais au milieu de la nuit chez Aurore elles sœurs Davidson, et que je prêterais serment de ne commettre aucun acte d'imprudence pendant cette petite expédition.

» Je serrai les mains de mes braves geôliers , et je leur accordai tout en riant.

» C'est ainsi que je suis parvenu à voir la comtesse et les deux sœurs Davidson,

en garda ni un incooniioqui calmait les alarmes de mes marins.

» Voici ce que je voulais dire à la comtesse Aurore, après réparation faite a son honneur. Je ne suis pas riche eh ce moment, mais j'espère gagner en France un procès qui doit me rapporter environ sept cent mille francs. Le gouverneur de l'île de France m'a confisqué quatre prises faites l'an dernier dans les brasses du Gange, entre autres la Diana, chargée de six mille sacs de riz. Le prétexte apparent de cette confiscation inique est que je n'avais pas le droit de faire ces prises, parce que je montais VËmilia,

non avec des lettres de marque, mais avec UQ simple congé de commerce ; le prétexte caché, le véritable, est que l'île de France est dépourvue d'approvisionnements, et que le gouverneur a trouvé fort commode de se ravitailler gratis avec mes provisions. Je vais donc profiter de la mousson de l'est pour aller plaider ma cause devant le Directoire ; je la gagnerai, et je reprends tout de suite la grande roule de l'Inde. Il y a dans le sac de ce procès dix mille piastres en réserve pour les filles de mon pauvre ami Davidson (I).

(I) Ce procès donne encore une idée de l'activité fabuleuse de Robert Siirrouf Ce Iiéros. plaidant plu-

» Le vent qui souffle de Paris m'apporte de singulières nouvelles : on voudrait me donner le commandement de quelques navires de guerre, avec un grade supérieur. Le ministre |de la marine ne connaît pas le caractère de Surcouf. Je suis né oiseau de mer, et libre par conséquent. La plume d'un bureaucrate pèserait trop sur mes ailes et les rendrait lourdes. Si j'avais un chef, j'é-

lôt pour les intérêts de ses amis que pour les siens, partit comme pour un voyage ordinaire, traversa Paris, gagna son procès el reparnt sur l'Océan indien. Son affaire fut soumise au Corps législatif. Un décret consacra la gloire de Surcouf, el statua en droit que le congé de navigation équivaut, pour des navires de commerce, à des lettres de marque.

toufferais datis le cercle des horizons de l'Qcéan indien ; la liberté, c'est ma respiration. Quand je vois lever le soleil sur la mer, il me semble que je suis le roi d'un domaine sans limites, et j'éprouve une joie enivrante que toutes les faveurs des amirautés n'augmenteront pas. Je pourrais peut-être, avec une humeur plus terrestre, aspirer au titre de mon illustre aïeul Duguay-Trouin, mais je nie suis permis de décider que la gloire n'avait pas de grades, et qu'un simple marin, qui fait mettre sa tête a prix et fait redouter sa coquille de noix sur l'Océan, n'aurait qu'à perdre en gagnant les épaulctles d'amiral.

» Cher comte, je vous envoie le mot qui serre le cœur, adieu I et le mot qui

console, à bientôt I

» Robert Sorcouf. »

Après avoir lu cette lettre, Raymond dit a Paul :

— Voila le troisième, lisez I

Paul prit la lettre, et chaque ligne lui arrachait des exclamations ou des larmes.

Voilà un homme! s'écria-t-il quand

1 i8 LKS DAMXÉS

il fut arrivé à la signature, voila un homme!... El nous!...

— Et qui vous empêche d'être un homme aussi? dit Vandrusen; n'avezvons pas la volonté, celte force qui vient de Dieu ? n'avez- vous pas la raison, cette force qui vient de l'esprit?

— La volonté! dit Paul en se levant ; une passion est une esclave ! la raison ! une passion est une folie ! Je n'ai ni volonlé ni raison. Je rrdovicns ce (jue j'étais hier... Non... j'élais hier plus heu-

reux ! je pouvais maudire une femme, je pouvais la délesler de loule la force de mon amour ! Aujourd'hui, il faut que je Testime et que je la respecte ; il faut que je me réconcilie avec un ami 5 il faut que je vive ! il faut que je subisse le poids de ce jour qui m'écrase, la clarté de ce soleil qui m'importune, l'air de cette île qui m'étouffe ! Oh ! ne pouvoir ni vivre, ni mourir! Comment cela s'appelle-t-il dans la langue de l'enfer ?

Aux premiers mots de Paul, le comte Raymond s'était levé et reprenait silencieusement, avec Révest, le chemin du bois.

ISO LES DAMNÉS

— Vrainienf, dit Vandrusen en cnlraînanî Paul dans la même direction, vraiment, mon ami, je ne vous comprends pas...

— Eh ! mon Dieu 1 interrompit Paul, vous passez vos journées à ne pas me comprendre !

— Écoutez, reprit Vandrusen ; votre position me paraît meilleure a présent; vous redoutiez beaucoup hier...

— El n'esl-il pas encore là, celui-ci !

interrompit Paul en désignant Raymond qui marchait à quinze pas en avant; le troisième inconnu qui vient de disparaître était «ioins dangereux pour moi que ce second trop connu ! Voila celui qui réussira au bout du veuvage! vous verrez si je me trompe...

— Mais vous ne faites que vous tromper, interrompit Vandrusen avec un cer^ tain ton d'aigreur.

— El cette fois, reprit Paul, j'ai tout épuisé; il faut que j'assiste à son triom-

i52 LKS DAMNÉS

pheî... Mon cousin a raison... le comte est noble, il est jeune, il est beau, il est charmant... que suis-je, moi, auprès de lui ? un matelot, un villageois, rien du tout I je n'existe pas... et je sens, moi, qu'il y a là un cœur, un sang, un amour dignes de celte femme ! je sens que le jour 011 elle s'abaissera jusqu'à moi, elle me mettra, en me relevant, a la hauteur de sa noblesse ! Mais elle ne s'abaissera pas...

— [Attendez pour vous plaindre, dit Vandrusen, qui ne trouvait plus de réplique.

— Oui, oui, reprit Paul, qrrivé au paroxysme de l'exallatioft, j'irai le donner une sépulture honorable et pleurer sur ta tombe, toi qui as seul compris les intraitables passions ! Oui, tu avais raison, généreux Bantam ! toi qui as vécu avec une seule pensée, dont rien n'a pu te distraire, pas même le poignard levé sur ton cœur! Que tu étais beau, démon d'amour , dans cette nuit de délire !

Quelle fièvre superbe agitait tes lèvres ! quelle flamme d'enfer brûlait tes yeux ! Non, jamais les hommes n'ont vu et ne verront ce que j'ai vu dans cette nuit ! Cet amour était si grand qu'il méritait cette femme! Et moi, j'ai hérité de cet

154 LiiS DAMNÉS

amourdans le soiUerrain de Kalima : un feu si beau ue pouvait pas s'éleiiidre; il me dévore comme il dévorait le démon de la Malaisie, l'héroïque Bantam. J'ai un exemple k suivre, je le suivrai. Quand il ne reste plus qu'une seule ressource, on ne peut pas choisir.

— Paul, dit Vandrusen épouvanté, je ne comprends pas bien ou je comprends trop.

— • Je me suis expliqué très clairement, dit Paul avec un sangfroid résolu.

DI- JAVA îo5

— El alors, reprit Vandnisen, il ne resle a ma lojaulé qu'une ressource elje ne puis pas choisir.

— Vous irez avertir cette femme du dauber qui la menace, dit Paul avec un sourire ironique. Eh bien ! allez! C'esl ce que je veux. Elle partira... et nous verrons après.

— Ainsi, vous voulez jeter la désolation dans notre colonie par voire fol amour? dit Vandrusen.

^ Je veux acheter mon repos k tout

iàO LES DAMNÉS

prix, reprit Paul d'un Ion déterminé ; je veux, vivre. La colonie n'a pas besoin de la présence d'Aurore, et j'ai besoin de son absence. Qu'elle parte avec Surcoût ! qu'elle aille à Paris avec lui; quand je ne la verrai plus, je la croirai morte, et je vivrai.

— Vous êtes décidément fou, dit Vandrusen d'un Ion brusque.

— Ils ne savent que répéter la même injure, ces hommes froids ! dit Paul en se contenant; parce qu'ils ont une feuille

DE JAVA i57

de nénuphar à la place du cœur et un grain de glaçon à la place de la cervelle, ils traitent de folles les passions qu'ils ne comprennent pas!... et tenez... en voila encore un de ces lion mies sages... ce noble comte qui marche devant nous !... Celui-lk se croit amoureux d'Aurore parce qu'il a pris des leçons de madrigaux dans les brouillards de Versailles ! Regardez-le marcher, cet amoureux passionné... Il se dandine comme s'il se promenait sur un tapis ; il examine les arbres ; il herborise ; il fredonne des airs avec une voix fausse ; et si, en arrivanl, il trouvait un billet d'Auroie, lui annonçant un mariage pour demain, il

it*>8 LES DAMNES .

n'aurait pas au cœur un battement de plus. Et voilà ceux qui réussissentauprès des femmes! Je regrette mes quatre balles de ce matin !

— Paul, dit Vandrusen, il est impossible de raisonner avec vous et pourtant nous avons des choses sérieuses a nous dire, quand votre sang sera calmé.

— Oh ! mon sang est calmé, dit Paul loul convulsif, vous pouvez parler de vos choses sérieuses ; je un connais point, moi, encemomenl.

ÛE JAVA 159

— C'est ce qui prouve que votre sang brûle encore, dit Vandrusen,

— Mais où sont les choses sérieuses du moment ? dit Paul. Il n'y a que mes affaires de sérieuses.

— Vraiment, cet égoïsme révolte! dit Vandrusen.

— Bon ! reprit Paul ; insultez toujours.

— Ah! dit Vandrusen en mouérant son

irrilalion. Paul, vous devenez intolérable et je vais vous abandonner. Il faut vraiment avoir une bonté d'ange pour vous tenir tête!... Eh ! mon Dieu ! soyez amoureux, soyez fou, soyez égoïste et allez vous plaindre aux échos du désert. Moi, je n'y tiens plus. Ce rôle de conOdent est au-dessus de mes forces. Cherchez vos victimes ailleurs.

— Voilà lesaaiis î remarqua Paul avec un sourire triste.

Vandrusen ralrnlil le pas pour laisser Paul marcher sans compagnon.

DE JAVA i(y\

On entrait dans le bois qui conduit par des allées sauvages à rhabitalion.

Paul, livré au monologue, ralentit le pas à son tour, pour laisser arriver Vandrusen a son côté, et, prenant un ton calme, il dit, sans regarder son compagnon :

— Eh bien! quelles sont les choses sérieuses dont vous parliez tout à l'heure ?

— Oui, très sérieuses, répondit Van-

i<^2 LES DAMWÉS

drusen; je vais bientôt arriver devaat madame Despremonts, et que lui dirai-je?

— Ce que vous voudrez, répondit Paul ; quand on n'aime pas une femme on peut lui dire tout ce qu'on veut. C'est toujours bon.

— Mais, reprit Vandrusen, il faudrait pourtant convenir de quelque chose entre nous... voyous, Paul, ayons du bon sens une minute.

— J'en ai toujours, moi; parlez pour vous#

— Soif, reprit Vandrusen en haussant

les épaules comme on fait devant une folie incurable, soit... Nous avons pris l'excuse d'une reconnaissance vers l'est, a cause de ce maudit duel...

— Oui, dit Paul; après, qu'y a-t-il de sérieux encore 7

— Il faut que je rende compte de cette prétendue reconnaissance, non-seule-

ment à la comtesse, mais encore b ma-

demoiselle Augusta.

— Je ne puis pas la souffrir, celle pe-

tite Hollaadaise, remarqua Paul comme en aparté.

— Il s*agit bien de cela ! reprit Vandrnsen... nous devons nous concerter pour dire tous la même chose, non-seulement à madame Despremonts, mais encore à nos amis.

-- Moi, je ne dirai rien, murmura Paul; ainsi je ne contrarierai pas votre rapport.

— Il faut nous arrêter un instant ici,

DE JAVA ÎGo

reprit Vaiidrusen, et tenir conseil, avant de continuer notre niarclie.

Et comme Vandrusen allait crier ; halte ! pour faire arrêter Raymond et Alban, il vit ces deux jeunes gens s'arrêter d'eux-mêmes brusquement et apprêter leurs carabines.

Deux hommes braves comme Alban et Raymond ne pouvaient pas être saisis d'une terreur panique ; il y avait donc un péril, ou du moins un légitime soupçon de réplù

Paul s'oublia un instant, arma sa carabine et, en trois bonds, il rejoignit les deux premiers. Vandrusen ne se fit pas attendre.

Raymond mit le doigt indicateur sur sa bouche et fit signe d'écouter.

On entendit un bruit sourd et précipité dans le plus épais du bois ; les oreilles des chasseurs croyaient reconnaître le bruit que font les bêtes fauves lorsqu'elles brisent les lianes et les branches dans les forêts sans chemins.

DE JAVxV i67

Les quatre hommes dirigeaient le point de mire de leurs carabines dans la direction du bruit, et les détentes brû-

laient les doigts.

Les arbres étaient si toufTus qu'on ne pouvait rien voir à cinq pas ; il fallait donc s'attendre à faire feu sur une apparition formidable, tout à coup révélée, sur un horizon qu'on pouvait toucher en étendant la main.

Page 1