‹ Les damnés de Java (volume 2)Chapitre 7 sur 10 · CHAPITRE VINGT-TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-TROISIÈME

Ce bruit sourd, formé de pas pesants et précipités et d'abattis de feuilles, changea de direction en se rapprochant ; les quatre colons l'entendirent bientôt à leur gauche, et Vandrusen, relevant sa cara-

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bine, fit un signe rassurant qui voulait dire que le péril ou le gibier fauve était passé, qu'il était inutile de le poursuivre et qu'il fallait s'enfoncer dans les massifs de droite pour rentrer à Tbabitalion.

Raymond secoua la tête et dit à voix basse :

— Il faut prouver que nous avons chassé.

La pensée de Raymond était d'unp

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sage prévoyance, comme on le verra bientôt.

Et il s'élança dans les massifs de gauche, trouant l'épaisse verdure avec sa tête et ses coudes, et se souciant fort peu d être suivi.

Paul hésita quelques instants, car une atroce pensée traversa son cerveau ; mais une réflexion meilleure l'emporta, et, repoussant Vandrusen qui voulait le retenir, il suivit le comte Raymond.

— Ce gentilhomme, pensa Paul d'à-

bord, n'est pas exercé à nos chasses, et, puisqu'il lui plaît de se faire tuer, ne l'importunons pas de notre secours.

— Oui, pensa-t-il ensuite, je suis déshonoré aux yeux de cette femme^ et je n'oserai plus paraître devant elle ,* si j'abandonne un camarade en péril de mort.

Tout cela fut pensé, en un clin d'œii^ avec celte rapidité que donne le délire

des songes fiévreux.

Paul ût même plus j il dépassa le comte

et montra une habileté prodigieuse dans l'art d'ouvrir une brèche à travers les

nœuds inextricables d'une forêt vierge.

Un dernier mur de feuillages, de lianes et de rameaux, séparait Paul de l'inconnu poursuivi ; il s'y élança, tète première, comme un écuyer de cirque, et, la brèche ouverte, il vit deux hommes qui le regardaient, la carabine en main.

Trois cris de joie retentirent dans la solitude; Raymond arriva et vil Paul serrant les mains de Strimm et de Minian.

Yaûdrusea et Alban s'étaient enfin

décidés k suivre leurs deux imprudents corapagnons, et au même instant les demandes et les réponses se croisèrent en langue malaise. Rien n'était plus simple que cette rencontre après les premières explications.

On n'a pas oublié que la comtesse Aurore avait témoigné quelque crainte à ridée de voir quatre hommes s'aventurer dans un coin dangereux de l'île.

Aurore n'était pas femme à abandonner une idée qui, pour elle, était toujours une bonne inspiration ou un pressentiment. Elle avait donc fait appeler les

deux plus alertes et les plus couraj^eux de ses sauvages dévoués et les avait rais sur le chemin des solitudes de Test, eu leur ordonnant, comme on prie, de rejoindre les quatre colons. — Ces quatre hommes, avait-elle dit, qui vont à la découverte, sont aussi des chasseurs déterminés, et, chemin faisant, ils ne manqueront pas de montrer leur adresse sur toute espèce de gibier. Vous vous dirigerez sur le bruit de leurs carabines et vous vous tracerez un chemin plus court, si le chemin frayé est trop long.

Striram et Minian, animés par celle

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voix qui les ravissait toujours et par ce sourire qui était leur seule récompense, s'étaient élancés dans le bois avec leur agilité^de sauvages; et ils avaient redoublé de vitesse en entendant plusieurs détonations d'armes a feu du côté de la vallée de la Mort.

Les six colons rebroussèrent chemin, et Vandrusen, se mettant a leur tête, les conduisit bientôt sur l'autre limite du bois, dans le voisinage de l'habitation.

Une surprise les attendait là. Aurore

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et les deux sœurs DavMson arrivaient au-devant des prétendus pionniers.

Vandrusen lança un regard rapide a Paulj^ mais celui-ci ne comprit rien. Ce regard était un reproche ; on avait perdu un temps préci&u\ ; on ne s'était pas concerté sur le rapport. Que de contradictions délatrices et suspectes allaient jaillir a la fois de toutes ces têtes brûlées par le soleil, l'émotion et la folie, si la comtesse allait subitement les inter-

roffer !

Aurore semblait avoir quitté sa tris-

tesse de veuve ; elle s'avança presque souriante, fit un salut des plus gracieux, et dit :

— Vous arrivez fort à propos pour me rassurer ; j étais inquiète j et, en vérité, je ne sais trop pourquoi, car, en vous connaissant tous si braves et si adroits, je pourrais vous permettre de traverser nie de l'est à l'ouest... Voulez-vous bien me suivre, messieurs, jusqu'à notre petitjardin?

Il n'y avait pas eu la moindre préfé-

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rence dans la distrlbulîon des regards et des sourires de la comtesse Aurore ; elle avait été charmaule a égal degré pour tous.

Les hommes suivirent de très près; la porte du jardin, si longtemps interdite aux profanes, s'ouvrit pour tous. On avait dressé à l'ombre, sur le bord du ruisseau, une table chargée des fruits les plus exquis de l'Inde, et de toutes les friandises d'un lunch de nabab ; la comtesse s'assit et invita les colons à prendre leur place de convenance.

C'était liiie tévoluhon domestique dans

les habitudes de la comfesse Aurore.

Paul et Raymond se perdaient en conjectures, et ne comprenaient rien.

Si la belle veuve n'eût pas parlé la première, personne n'aurait osé rompre le silence :

— Eh bien ! messieurs, dit-elle d'uii ton léger, qu'avons-nous découvert du côté de l'est ?

On entendit une réponse formulée en syllabes sourdes, un murmure de voix qui ne répondaient pas.

Aurore ne parut point remarquer cet embarras élraDge; elle s'adressa directement à Vandrusen et lui dit :

— Nous sommes très curieuses, nous^ monsieur Vandrusen , et nous ne demandons pas mieux que d'écouter....

Faites-moi votre rapport.

Vandrusen lança un second regard de reproche à Paul, laissa tomber son couteau, le ramassa, fut saisi d'un accès de toux et d'un bégaiement subit, et désigna Raymond comme rapporteur et historien de la découverte.

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— Êtes-vous indisposé, monsieur Vandrusen ? demanda la comtesse d'une voix légèrement émue qui s'efforçait d'être naturelle.

— Moi, madame, répondit le naïf Hollandais en s'obstinant dans sa toux, moi... je me porte très bien... Mais la fatigue... le soleil... vous savez...

— Reposez-vous, dit la comtesse. Aglaé, servez du constance à M. Vandrusen...

Eh bien ! comte Raymond, êtes-vous indisposé aussi ? Ordinairement les chas-

seurs ne se font pas prier pour raconter leurs aventures.

— Madame, dit Raymond avec un sangfroid sublime conquis par le plus héroïque des efforts, madame, nous avons fait plutôt une promenade qu'une découverte. Nous n'étions pas assez nombreux ; vous aviez raison comme toujours. Il y a de ce côté des coins ténébreux et suspects qu'on ne peut souder, si on n'est pas en force. Mais nous nous sommes bien promis de revenir sur nos pas au premier jour.

— Ah ! voilk tout ce que vous avez découvert ! dit Aurore en souriant.

— Voilà tout ! dit Vandrusen.

Aurore échangea quelques paroles, en malais, avec Strimm, son voisin de droite, et se tournant vers Rajiuond :

— Et la chasse ? dit-elle ; il paraît que la chasse n'a pas été bonne?

— Madame, répondit le comle avec le flegme aristocratique d'un chasseur de Trianon, madame, il est impossible de chasser en plein taillis. Tl faudrait faire le bois toute la nuit par cent valets de 11-

mier; il faudrait 3L\o'ir vingt couples d'attaque, et alors on pourrait forcer la bête dans sa bauge. A Java, il nous manque tout pour chasser selon les règles de l'art. J'organiserai tout cela comme a Trianon; mais, diable ! il faut du temps.

Aurore avait appuyé ses coudes sur la table, son menton sur sa main, et elle écoutait Raymond en tenant ses îyeux fixés sur les siens.

Raymond subissait le feu de ce regard intelligent, plus terrible qu'une ligne de

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sabords embrasée, et il gardait son sanfçfroid.

Paul oublia un instant la belle veuve pour admirer le comte Raymond.

— Mon Dieu! que d'attirail il vous faut pour chasser à Trianon ! dit Aurore avec un ton imperceptiblement railleur; dans l'Inde, la chasse est beaucoup moins compliquée.

Parbleu! dit Raymond en sablant

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un verre de constance, lorsque la bête débûche d'elle-même...

— 11 va nous faire un cours de chasse, interrompit Aurore en souriant; Minian et Slrimm riraient bien s'ils comprenaient tous vos mots de chasseur, eux qui forcent la bête sans faire le bois... Tenez, comte Raymond, il me vient une idée... me permettez -vous de vous la communiquer tout de suite ?

— Comment ! madame !... très honoré.

Le visage du comte ,<iouriait, et un frisson glaçait son épiderme.

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Paul ne respirait plus, et Yandrusen était agonisant.

La femme qui donnait l'épouvante à ces trois hommes si énergiques avait le doux visage d'un ange, des yeux de valours d'iris, une voix au timbre d'or, des gestes calmes et des ondulations de bras nus, arrondis avec une grâce caressante qui ravissait les regards.

C'est que ces trois hommes venaient de commettre un crime, et qu'ils lisaient, à travers les faux sourires de la femme, la sévère pensée du juge.

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— Voici mon idée, reprit Aurore...

Vous avez chassé ce matin, mais vous n'avez pas été adroits comme d'habitude, et vous êtes honteux de rentrer au logis les mains vides... Voyons, messieurs, point d'amour-propre, sojez sincères, vous avez été maladroits... Avouez...

mon Dieu! Ce n'est pas un crime... le gibier est heureux quelquefois.

— Madame, dit Raymond en brisant une assiette chinoise, dans un échange, madame, cela me rappelle une chasse dans le bois de Rambouillet... une vraie forêt vierge de l'Inde... Personne ne connaît Rambouillet? ici?...

— Comte Raymond, interrompit Aurore en donnant un regard effrayant d'ironie a son interlocuteur, comte Raymond, je ne vous ai pas demandé un souvenir de Rambouillet... Veuillez bien répondre et ne pas interroger... Avez- Yous chassé, ce matin ?

— Non, madame...

— C'est-k-dire... oui, interrompit Vandrusen qui soupçonna une ruse , mais nous avons eu...

— Mettez-vous d'accord, messieurs ;

Tua dit oui, l'autre dit non, reprit la jeuue veuve de l'air d'uu ju^e qui fait tomber deux téiuoius en contradiction devant son tribunal.

— Je maintiens mon oui, dit Raymond étourdi ment.

— Voici un sauvage, dit Aurore en

désignant Strimra, voici un enfant de la

nature qui vient de me dire a l'oreille

que le bruit des détonations de vos armes

a feu l'avait mis sur la direction de votre

chemin, y 13

\9i LES DAlilNÉS

I — Oui, oui, dit Raymond en se composant un sourire avec les éléments du sérieux, oui, j'avais oublié... Nous avons tiré sur un vol de perruches... mais hors de portée... je n'appelle pas cela chasser... Nous avons voulu essayer là portée de nos carabines sur un terrain nu...

Ceci demande explication, madame...

— Ah ! oui, expliquez, dit Aurore en essayant de cacher avec ses bras l'agitation de son sein.

— Il est rare, madame, reprit Ray-

mofidd'un ton assez naturel, il est rare de trouver dans l'île un terrain aussi favorable aux exercices de la carabine que la vallée de...

— De la Mort... ajouta Aurore avec ' une expression singulière.

— De la Mort, reprit le comte; j'avais oublié son nom...

— Il oublie tout aujourd'iiui, remarqua la belle veuve.

— Oh ! l'effet du soleil sur le cerveau !

reprit Raymond en essuyant la sueur du

front. Sur le terrain nu, comme celui de

celte charmante vallée, on voit tomber

le g^ibier; on compte les pas, ce que les

Ant^lais appellent yards; on n'est pas

gêné dans ses calcul* par les buissons,

les ravins, les taillis, que sais je ! et on

se rend parfaitement compte de la portée

de son arme.

— Je suis ravie de cette explication, dit Aurore avec sa plus belle nonchalance de créole.

Le comte allongea la main pour pren-

dre une jatlc de lait, de l'air d'un homme qui éprouve une subite convoitise pour un régal de prédilection, et il ajouta né-

gligemment :

— Au reste, ces détails n'ont aucun intérêt pour les femmes, et je propose un toast à la Providence de notre colonie...

Raymond se leva et les convives l'imitèrent :

— Un toast^ ajouta-t-il, a madame la comtesse Aurore Despremonls!

Aurore salua et dit :

— Je vous remercie, messieurs ; les toasts ne devraient être portés qu'avec du vin de Constance... Et vous, monsieur Paul, vous êtes-vous aussi exercé ce matin à la carabine sur un bon terrain? -

Paul tressaillit sur sa chaise, bégaya, secoua la tête, haussa les épaules-, et ne répondit rien.

Raymond arriva au Secours de Paul et dit:

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— Notre ami Paul est un chasseur passé maître, lui ; il donnerait des leçons a toutes les écoles de tir et n'a besoin d'aucun exercice. Vandruseh et Révest, sont de seconde force ; il n'y avait qu'un écolier, c'était moi.

La comtesse se leva en disant quelques mots à Strimm et à Minian.

Les deux damnés, heureux comme des rois absolus, saluèrent avec'une gaucherie naturelle et sortirent du jardin.

— Ah ! il est temps de se remettre au

travail, dil Raymond en s'avançant pour prendre congé d'Aurore.

Vandrusen et Paul copièrent Raymond, et prirent leurs chapeaux de paille, accrochés aux feuilles d'un aloès.

— Messieurs, dit Aurore, j'espère que maintenant nous pourrons nous réunir quelquefois... en famille...

Et touchant le bras de Vandrusen, elle hii dil h voix hasse :

Restez.

Ce mol si simple foudroya Vandrusen,

Aurore, après le départ de Raymond, de Paul et d'Alban, se louru^ nonchalamment vers Augusta et Maria et leur dit:

— Mes filles/ nous avons à causer de choses ennuyeuses avec M. Vandrusen»

alfpz travailler dans le pavillon.

Lorsque la heWe veuve se trouva en lête-à-lêle av^c Vandrusen, elle prit un

visage sévère et lui dit :

— Vous. ne savez pas feindre, vous ; votre visage dit la vérité quand on me la cache. Vandrusen écoutez-moi, et n'ayez aucune crainte, si vous êtes sincère. Je devine, je soupçonne des choses horribles, et je veux tout savoir, tout... Parlez, monsieur, car votre pâleur afîreuse et votre trouble me feraient soupçonner peut-être au-delà de la vérité.

•— Madame, dit Vandrusen agonisant,

permettez -moi de me taire, car je n'ai jamais appris à mentir.

— Je ne vous permets pas de vous taire, dit Aurore d'un ton de reine, je vous ordonne de parler...

— Mais, balbutia Vandrusen, le secret ties autres ne m'appartient pas.

— Eh bien ! je vais vous le dire, moi,

le secret des autres, reprit la jeune

Neuve ; vous êtes partis ce matin pour un

duel, c'esl-à-dire pour un crime, pour le plus exécrable des crimes, pour un fratricide ! Et vous, monsieur Vandrusen, vous si loyal , si chrétien , vous avez prêté la main à cette action impie !

— Oh ! madame, dit Vandrusen les larmes aux yeux , ne m'accusez pas !

vous ne savez pas tout.

— Parlez alors, monsieur Vandrusen,j'ai le plus grand intérêt k tout savoir, croyez-le bien.

En ce moment un homme parut a

la haie du petit jardiu et appela Vandruseo.

— C'est la voix du comte, dit Aurore ; allez lui dire que je vous ai retenu, et ordonnez-lui, de ma part, de s'éloigner.

Vandrusen obéit, et revint se placer a la barre du tribunal.

— Que vous a dit le comte? demanda Aurore.

^— Eh ! le sais-je , madaime ! reprit Vandrusea hors de lui ; la folie est dans toutes les têtes ! Vous l'avez vu, là, bien tranquille, ce comte Raymond !... Il vient de me faire une menace horrible.

— Il vous a menacé?

— Mon Dieu I chère dame, je ne sais plus ce que je dis... moi aussi, je perds la raison!... et tout cela est votre faute, madame !... Oui, ne vous irrite^ pas!... c'est la vérité pure... Ces pauvres jeunes gens n'ont pas deux jours à vivre... et

moi, qui vous parle, moi, j'ai failli devenir amoureux de vous; je me suis retenu par un fil au bord de l'abîme... Tenez, je crois que je vous aiineT.. A cette table, nous étions tous à vos pieds comme deâ esclaves... vous n'avez pas remarqué cela?... Pauvre Raymond! pauvre Paul ! où est leur cri aie? Vous êtes injuste, madame... il y en a un de trop. Vous épouseriez l'autre si l'autre n'existait pas, et tout serait fini. Mou Dieu! venez à mon secours ! je n'ai plus la force de vous voir, de vous parler. Je suis anéanti. C'est trop de douleurs pour un seul homme et pour un seul jour.

Vandrusen s'appuya contre un arbre,

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et son allitude élail alarmante ; la jeune femme regardait le ciel, et des larmes coulaient sur ses joues en feu.

Elle tendit la main à Vandrusen et lui dit :

— Allons ! mon cher monsieur Vandrusen, remelfez-vous... je vous promets d'être moins sévère..... j'écoulerai tout avec calme... ne me cachez rien des circonstances de ce duel.,, je tiens a tous les détails.

Vandrusen respira quelques minutes

avec effort, et obéit à une parole devenue plus douce ; il raconta tout, mais péniblement, comuie si chaque phrase lui eût été arrachée par la violence.

Aurore écouta ce déplorable récit comme si ses pieds nus eussent touché des charbons ardents. Au dernier mot de Vandrusen, elle ressemblait à une statue ; ses yeux fixes regardaient la terre, et ses bras étendus dans toute leur longueur annonçaient le plus profond abattement.

Elle tressaillit comme après un rôve V n

pénible, et elle dit à Vandrusen d'une voix faible :

^ Merci! mon cher Vandrusen; je suis contente; vous pouvez vous retirer. J'ai de grands devoirs à remplir; il me faut la solitude et le recueillement. ,

— Mais, madame, dit Vandrusen, oii irai-je maintenant, moi?... avez-vousou- Wié que je suis sous le coup d'une menace ?.c. l'enfer est monté chez nous.

N'ayez aucun crainte, Vandrusen ;

lé comte est incapable d'une mauvaise, action.

' — Le comte d'autrefois, le Paul d'autrefois, oui ; jamais il n'y a eu do cœurs plus nobles, plus généreux ; niais ils sont morts; une passion folle les a tués ; ils se survivent à eux-mêmes. Ce sont deux spectres qui m'attendent pour ni'égorger...

Aurore regarda d'un œil de pitié cet excellent jeune homme; qui, lui aussi, portait dans ses yeux l'égarement de sa raison.

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— Ne craignez rieo, vous dis-je, reprit-elle; dites-leur que je savais tout et que vous ne m'avez rien appris.

— Leur parler raison, a eux ! Autant vaùilrait-il, dans un orage, prier la foudre de ne pas vous écraser et dormir tranquille !... Ob ! je n'irai pas!

, — Et que ferez-vous, Vandrusen ?

— Je reste auprès de vous, madame ; ils ne viendront pas me cliercher ici, ils ont peur de vous.

— Mais, Vandriisen , soyez raisonnable ; vous ne pouvez pas pas§er votre vie clans ce jardin !

— Je dormirai sous cet arbre, je mangerai ces fruits, je boirai celte eau, et je me sauverai a bord du premier navire qui ancrera devant la côte. Non, je ne sortirai pas.

aurore rélléchit quelques instants, et, relevant fièrement la tête, comme après une énergique et décisive résolution , elle dit :

— Monsieur Vandrusen, donnez-mo votre bras.

— Et où allons-nous, madame? demanda Vandrusen avec effroi.

— Soyez tranquille; vous êtes avec moi, et vous ne me quitterez pas.

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