‹ Les damnés de Java (volume 2)Chapitre 9 sur 10 · CHAPITRE YINGT-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE YINGT-CINQUIÈME

Les ;deux sœurs ©uvrirent la porte du jardin et coururent comme deux gazelles pour embrasser Aurore deux minutes p\\Xê tôt.

Le comle Raymond prit une de ces poses de noble berger que le pinceau a si souvent reproduites sur les toiles pastorales du dix-huitième siècle; il s'appuya contre la haie, croisa la jambe droite sur la gauche, inclina la tête du côté de l'épaule, et regarda un troupeau absent, comme Némorin. Il n'y avait rien d'étudié dans cette pose, et l'heure était trop brûlante pour permettre à Raymond d'imiter une scène des tapisseries ou des tableaux contemporains. Il imitait, à son msu, ce qu 11 avait vu tant de fois.

La comtesse augura mal de celte pose

Iranquille de Raymond et parut fort contrariée dans son projet. Le comte ressemblait trop k un amoureux qui a pris son parti et qui reuonce par bon sens aux angoisses folles du désespoir. Il était ur^ gent de s'assurer de la vérité ou de l'erreur de cette conjecture. La coquetterie, ce défaut charmant tant reproché aux femmes par les hommes coquets, est surtout excusable lorsqu'elle a pour but d'amener le bien.

Aurore prit familièrement le bras de Paul après avoir reçu les caresses de ses jeunes amies, et dit gaîment :

— Allons voir si mes ordres ont été exécutés à la fontaine des Roses-d'I voire.

Et appelant le comte, elle ajouta :

— Eh bien ! monsieur de Clavières, que faites-vous là posé comme un berger de Vatteau ! Soyez donc des nôtres... Venez donner le bras à mon aînée... Et vous, monsieur Vandrusen , offrez le vôtre à Maria.

« % Raymond pensa l'élernelle phrase :

cette femme me rendrait, etc., et ajouta en «ourdiiic j

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— Une dernière obéissance, et puis...

La chose devenait trop évidente ; les bans du mariage allaient être publiés a la fontaine des Roses-d'Ivoire, sous ces belles ogives vertes, sculptées aux premiers jours de la création, à Java, ce jardin de Dieu.

Le comte obéit donc une dernière fois, et il était si naturellement gentilhomme dans toutes ses habitudes, qu'il s'acquitta de son devoir de galanterie sans trahir par le moindre mouvement gauche la dernière émotion d'un agonisant.

Augusta marchait toute fière en appuyant son bras ronci et nu sur le bras d'un comte, et sa joie intérieure murmurait, en doux frissons, entre ses lèvres de corail.

Aurore marchait en tête et paraissait heureuse; elle regardait Paul avec des yeux oîi rayonnaient tous les genres d'expression, et par intervalles elle tournait sa belle tête, avec une ondulation de cygne, pour donner un regard plein de

caresses a Augusta.

Paul ressemblait à une statue ambu-

lanle conduite par un bras; il ne regardait que ses pieds et s'étonnait de le^ voir marcher comme autrefois,

On arriva bientôt à la fontaine. Toutes les traces de dévastation avaient disparu. C'étaient une délicieuse rotonde naturelle où régnaient chaque jour douze heures de crépuscule ; il y avait des bancs de verdure tiède bordés de roses d'ivoire, et des niéandres de ruisseaux gazouilleurs qui rafraîchissaient l'air sans donner l*humidité aux gazons.

Aurore quitta le bras de Paul ; elle

cueillit trois roses, les offrit en souriant aux trois jeunes hommes, s'assit et désigna les sièges de gazon pour inviter les autres a s'asseoir.

Le crépuscule de la rotonde verte favorisait Paul et Raymond. Un trop vif éclat du jour aurait mis en relief des figures comme on n'en trouve que dans le purgatoire d'Orcagna.

La comtesse, très vivement émue a son tour, attendit le retour d'un peu de calme, et, après avoir balbutié quelques sylla-

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bes, pour la première fois de sa vie, elle dit:

— Mes bons amis, nous sommes ici dans un temple saint ; Dieu a été son architecte; il écoute ce qui va être dit. Ainsi, nous avons laissé le mensonge au 'dehors.

Ce début fît courir le frisson dans l'àme des cinq auditeurs ; la parole de la belle veuve élait grave, et, dans la demiteinte de ce temple, Aurore ne ressemblait plus à une femme ; elle avait sur sa tête l'auréole d'une divinité.

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— Mes chers amis , mes enfants , ajouta-t-elle, il y a tout près de nous soixante créatures de Dieu, soixante damnés qu'il faut faire chrétiens. Savezvous que notre responsabilité devant Dieu est immense, et que nous serions des infâmes, tous, si nous disions a ces sauvages : — Laissez la cognée au pied de l'arbre et rentrez dans vos bois, pour adorer un fétiche et vivre en damnés comme auparavant.

— Jamais nous ne dirons cela! interrompit Vandrusen.

Les deux jeunes filles approuvèrent

Vandrasen; Paul et Raymond gardèrent une froide ira mobilité.

— » Vous pensez tous comme moi, reprit Aurore, même ceux qui ne parlent pas... Mon devoir est encore bien plus grand qu'un -autre... Mes amis, vous n'avez rien oublié... Une nuit, nuit affreuse ! j'arrivai ici toute seule, mais conduite par la main de la Providence, qui Wé^Sive pas ses protégés. Vous m'accueillîtes comme une sœur... n'est-ce pas, comme une sœur?

— Oui, madame, dit Vandrusen.

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— Et je compris qu'une mission commençait pour moi le lendemain. Bien des angoisses, bien des périls, bien des tortures, bien des malheurs ont passé sur ma têle depuis ce jour... Me voilà, par la volonté de Dieu, maîtresse de moi-même et libre dans ma mission. Comte Raymond, vous m'avez cité aujourd'hui les noms des hommes célèbres... je pourrais vous citer, à mon tour, beaucoup de noms de femmes obscures qui, a la fleur de l'âge et dans tout l'éclat de leur beauté, se sont ensevelies dans des monastères ou des infirmeries, pour consoler ou guérir de pauvres sœurs. Ces femmes n'ont pas laissé de noms sur la

terr#; leurs noms sont beaucoup mieux placés; l'homme les a oubliés, Dieu s'en souvient.

— Cela vaut mieux, remarqua Vandrusen.

— Hélas ! reprit Aurore, je sens que je n'ai pas en moi le courage de tant d'héroïques femmes, mortes victimes de la charilé î Mais Dieu n'exige rien au-tlessus de nos forces. Je puis vivre sous ces beaux arbres, au milieu de ces fleurs, et respirer un air libre, et donner mes

soins à mes pauvres damnés, sans subir la prison d'un monastère, sansenlendre grincer une grille. Ne pouvant faire plus, je ferai moins.

Paul et Raymond avaient appuyé leurs fronts sur leurs mains et, dans leur pensée commune, ils cherchaient à deviner la révélation mystérieuse promise par ce début.

Contrariée sans doute par cette pose qui lui dérobait la figure des deux jeune$ colons, Aurore adressa directement la

parole au corn le, qui releva la lête tout de suite :

— Monsieur le comte, dit-elle en changeant de ton, les bons exemples consignés dans l'histoire sont inutiles, s'ils ne sont pas suivis. I^es hommes étudient, comme vous me l'avez prouvé tout à l'heure , Annibal , Alexandre , César , Charles- Quint, pour marcher sur leurs traces, si l'occasion se présente...

— Mais elle ne se présente jamais, interrompit Vandrusen.

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— Ou, si elle se présente, reprit Aurore, elle est saisie par un seul homme, une fois tous les mille ans...

— C'est comme si elle ne se présentait jamais, remarqua Vandrusen.

— Soit, dit Aurore en souriant; les femmes sont beaucoup plus heureuses ; les bons exemple, iiistoriques ne leur manquent pas et il sont plus aisés à suivre. Nous ne rêvons plus, nous, l'empire du monde, comme Alexandre, César ou Charlos-Ouint; notre ambition est

modeste, aussi est-elle dédaignée par les historiens. La main forte qui frappe fait plus de bruit que la main douce qui console, et l'histoire ne peut vivre que par le bruit.

Paul donna des signes d'impatience et ses pieds trépignèrent sur le gazon.

— Croyez bien, messieurs, que tout ce que je vous dis est nécessaire, reprit Aurore avec intention, et que tout doit être patiemment écouté. Il faut que la conviction entre dans vos cœurs, et que

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personne ne doute de moi, parmi ceu^ qui m'écoutent.

— Madame, dit Vandrusen, nous vous écoutons sans impatience et avec nos cœurs.

Raymond fit un signe de tête affirmalif. Paul garda son immobilité.

Aurore poursuivit ainsi :

— Quand j'avais le bonheur d'être une

jeune fille, à noire habitation de Geylan, je lisais uq vieux livre écrit pour les femmes en 1672,... époque de galanterie où on écrivait pour les femmes.... et voici, entre autres bons exemples, ce que ce vieux livre m'apprit... La reine, les princesses et les grandes dames de la cour suivirent le roi Louis IX en Palestine en 1249, et elles partagèrent tous les périls de cette grande expédition... C'est très beau, cela, pour des femmes ! N'estce pas, messieurs ?

— C'est admirable ! dit Vandrusen ; c'est la gloire d'une nation I

— , Eh bien ! messieurs, reprit Aurore, Dieu, qui m'écoute, sait si je dis la vérité î... Ce n'est pas ce pieux cortège de femmes assistant à la bataille -de Damiette et priant pour la France qui donnait le plus d'émotion à mon cœur de douze ans; et vous le comprendrez sans peine. J'étais née au bruit des batailles du Mysore ; ma nourrice m'avait bercée dans le Décan, en chantant l'hymne guerrier de Dupleix et en me donnant pour hochets des armes de guerre. Je trouvais donc tout simple ce que faisaient les femmes de la croisade. Mais ce qui m'attendrissait aux larmes, c elait d'apprendre que plusieurs de ces grandes

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dames de la cour, après la fatale journée ' de Mansourah, se retirèrent dans les vallous inaccessibles du Liban et du Carmel, et fondèrent des couvents, où elles ensevelirent leur fortune, leur beauté, leur jeunesse, pour commencer la civilisation chrétienne sur la terre sauvage de l'Orient. Voila de nobles exemples ! me disais-je ; voila de l'héroïsme! voilà les femmes que je voudrais imiter, si pareille épreuve élait un jour offerte à ma vie! Oui, messieurs, ces impressions premières de l'enfance ne se sont jamais effacées dans mes souvenirs, et le peu que j'ai fait jusqu'à présent m'a toujours

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été conseillé par ces touchantes lectures d'autrefois.

La comtesse s'arrêta, et ses yeux, fixés sur la voûte des arbres, semblaient

regarder les visions d'un monde éva-

noui.

Un silence religieux interrogeait Aurore. Les deux jeunes filles de Davidson pleuraient en écoutant leur mère adoptive, mais le murmure de leurs larmes était couvert par le doux unisson des

petits ruisseaux qui allaient se perdre dans les bois.

— Eq vous parlant ainsi, dans la circonstance la plus solennelle de ma vie, reprit Aurore, je veux me faire connaître de vous tous, et ne vous laisser aucune incertitude sur le fond de mon caractère. On juge souvent très mal une femme isolée, parce qu'elle ne veut pas affliger de ses ennuis et de sa tristesse ceux qui vivent autour d'elle, et que sa frivolité apparente n'est pas comprise par les observateurs superGciels. Si toutes les âmes blessées ne faisaient jamais trêve à leurs

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plaintes et apportaient dans le monde les secrètes lamentations de leurs nuits, toute société deviendrait impossible.

Ainsi , messieurs , jugez-moi ' par les conûdeuces de ce moment, et non par toutes les légèretés que vous avez observées en moi. Croyez qu'il y a, sous les plus frivoles propos et les plus gracieux sourires, un cœur ferme et toute l'énergie des irrévocables résolutions... Vous le croyez ? c'est bien, j'ai votre confiance cl vous me donnez le courage dont j'ai besoin en ce moment décisif...

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