‹ Les damnés de Java (volume 3)Chapitre 10 sur 12 · CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME

Le sommeil est un remède qui vient de Dieu ; la sentence des hommes n'aurait pu le découvrir. Après avoir dormi quelques heures, Raymond se trouva mieux, c'est-à-dire plus disposé a sup-

porter une souffrance morale. La santé ne sert qu'a cela. Un murmure confus de de voix détermina la direction de sa marche, il s'élevait a coup sûr du chantier des travailleurs.

Et rentrant en lui-même, il s'accusa de négligence coupable envers les colons, ses amis, et voulut se hâter de réparer des torts qui s'aggravaient d'heure en heure. Comme il connaissait parfaitement les localités, il trouva sans peine le terrain des défricheurs, et son apparition fit suspendre tout à coup les travaux Ce fut un long cri de joie sur toute

la ligne, même parmi les colons qui ne connaissaient pas le jeune gentilhomme.

Il fallut demander une trêve à la douleur et montrer un visage joyeux; c'est ce que fit le comte. D'ailleurs le tableau qu'il avait devant lui amenait une diversion de surprise, pour un moment, du moins.

Raymond assistait à la fondation d'une ville. Cinquante damnés ou bandits déposaient, dans cette solitude javanaise, le germe d'une civilisation. La ferveur du travail bouillonnait dans cette im-

mense ruche. On élevait des huttes en bois de fer, revêtues de maçonnerie, ou de petites maisons en bonnes pierres, avec des jardins clôturés de haies vives; on bâtissait des fermes, des hangars, des élables, dans les positions les plus pittoresques du monde et sous des arbres séculaires dont les racines se baignaient d'eaux vives, dont les cimes s'arrondissaient en arceaux. Au centre du chantier, et sur un tertre de gazon fleuri plus beau qu'un trône, la jeune comtesse Aurore était assise entre les sœurs Davidson et donnait l'exemple du travail en tressant la paille de Manille, comme font les jeunes femmes d'Empoli dans la

vallée florentine de l'Arno. D'heure en heure, la belle veuve se levait et passait devant les travailleurs eu donnant à chacun de bonnes paroles d'encouragement et d'éloges. Jamais salaire n'a trouvé plus de prix sur un chantier. Tous ces hommes, enlevés aux habitudes de la vie sauvage, par la fascination d'une femme, suspendaient un instant leur travail pour regarder, avec des yeux humides, cette apparition céleste , cette reine majestueuse et charmante, qui n'avait plus de sourire depuis son veuvage, mais qui se rapprochait mieux des pauvres de la terre en leur montrant des larmes humaiues, ces exquises perles du cœur.

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L'aimant attira l'acier. Le comte se rapprocha insensiblement d'Aurore en usant de précaution, car au moindre geste, au moindre signe, au moindre mouvement équivoque, partis du groupe des trois femmes, le comte se proposait de faire un pas rétrograde, et de changer sa direction.

Aurore assise et tressant la paille, ne témoigna par aucun mouvement qu'elle approuvait ou désapprouvait la visite du comte Raymond. Les deux sœurs Davidson tinrent constamment leurs yeux baissés sur leur ouvrage, et, comme le

velours des hauts gazons amortissait le bruits des pas, le comte pouvait croire qu'il n'avait été aperçu qu'au dernier moment.

11 salua les trois femmes, sans oser accompagner d'une parole le mouvement gracieux de sa tête et de sa main, et il attendit.

Son cœur avait moins d'agitation le jour de l'attaque de Timor.

Aurore leva la tête, donna un regard

tranquille a Raymond, et continuant

son ouvrage, elle <lit :

— Monsieur le comte, il y a deux bonnes choses en ce monde, le travail et la prière, n'est ce pas?

En toute autre occasion, le comte en aurait trouvé facilement une troisième, mais les nœuds de rubans noirs de la belle veuve ne permettaient aucune profane observation.

11 chercha une réponse convenable et

un organe ferme, et fut assez heureux pour trouver le mot de la situation :

— Aussi, madame, dit-il, je viens, comme un émigré pauvre, demander du travail au chantier de nos amis.

— Votre œuvre est faite, monsieur le comte, reprit Aurore sans lever les yeux, tout ce qu'une noble épée pouvait accomplir est accompli.

Cette allusion timide, mais claire, a 1'allaquc de Timor, releva un peu le courage de Raymond.

-— Madame, dit-il, par droit d'aînesse, la charrue est plus noble que l'épée. Je puis donc travailler au défrichement sans déroger.

— La maîtresse d'un chantier, dit Aurore, ne refusera jamais les services d'un ouvrier intelligent et dévoué.

— Alors, madame, l'ouvrier dévoué attend le geste qui lui désignera sa place.

— En altendanl, prenez celle-ci, dit Aurore en désignant un siège de gazon.

Veuillez bien vous asseoir à côté de ma fille Augusta.

Raymond n'attendit pas une seconde invitation.

Aurore prit une corbeille pleine de paille de Manille, et dit :

— Voici un travail pour des mains de gentilhomme.

— Mais nous avons tous fait de la broderie à Versailles, dit le comte d'un ton qui ne voulait p;is paraître joyeux.

— Alors, reprit Aurore, vous trouverez le métier plus facile. C'est de la broderie en paille. Ma fille Augusta est très habile ouvrière eu ce genre. Elle va vous donner les premières leçons.

— Croyez-vous, madame, que nos amis me permettront de travailler la paille quand ils travaillent la terre?

— Nos amis ne vous permettront jamais de travailler avec eux, dit Aurore avec fermeté; nos amis savent tous ce que vous avez fait pour moi et pour cette

colonie naissante : ils ne vous demandent rien de plus.

Et donnant un coup léger sur le bras d'Augusta, elle ajouta :

— Allons! ma fille, donnez votre première leçon a M. le comte. II faut que l'écolier vous fasse honneur.

Quoique le ton de cet entretien fut léger , personne n'osait hasarder un sourire. Le sérieux du deuil ou du respect était encore empreint sur tous les

visages. Toutefois un observateur aurait

remarqué une imperceptible tendance vers la transition qui sépare la dernière larme du premier rayonnement. Les grandes douleurs ont leur progression ascendante et descendante, et c'est fort heureux pour notre humanité toujours destinée à souffrir. Il faut que le cœur se repose pour élaborer de nouvelles larmes qui ne peuvent manquer de trouver leur emploi.

Augusta prit dans ses petits doigts d'ivoire les mains de Raymond pour les façonner au mécanisme du travail, et

parut satisfaites des heureuses dispositions de son élève.

Pendant cette leçon élémentaire, l'entretien continuait :

— Il faut que je remercie le capitaine Surcouf au nom de tous nos amis, dit Auro,re; il nous a fait des présents comme un roi de l'Inde. Le tabac et la paille de Manille ne pouvaient arriver plus à propos. J'ai rendu tous ces braves gens heureux avec du tabac, et j'ai gardé la paille de Manille pour les doigts délicats. Quant aux étoffes de toute espèce, elles nous

seront plus utiles encore. Tant que ces pauvres damnés ne se verront pas convenablement vêtus, ils se croiront toujours sauvages. L'habit fait l'homme.

— C'est parfaitement juste! dit Raymond, qui ressuscitait.

— Croyez «vous, monsieur le comte, reprit Aurore, que le capitaine Surcouf nous rendra bientôt une visite quelques instants?

Je ne le pense pas, madame.

— Et la raison ?

A cette demande, tirée à brûle-pourpoint, le comte affecta d'embrouiller ses doigts dans une gerbe de paille Manille et chercha une réponse acceptable.

Augusta aidait naïvement son élève dans son travail.

Aurore renouvela sa question avec un ton plus impératif.

plus embrouillé que sa main, c'est que Surcouf... on peul parler sans crainte ic', n'est-ce pas ?

Aurore regarda fixement le comte et répondit :

— Personne ne comprend le français, excepté nous.

— Alors, madame, je vous dirai que Surcouf ne veut [tas brouiller votre colonie naissante avec quelque puissance ennemie. Nous devons être neutres, nous;

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si nous étions soupçonnés d'entretenir des intelligences avec Surcouf, il pourrait nous arriver malheur. Le capitaine Surcouf, tout brave qu'il est, est le plus prudent des hommes lorsqu'il s'agit de ne pas compromettre la vie ou les in térets de ses amis.

Raymond s'applaudit d'avoir trouvé quelque chose qui ressemblait à une bonne raison.

- - Oui, dit Aurore, je comprends ce scrupule; il est honorable, et je reconnais bien la prudence du vrai courage.

Je reconnais Surcouf... mais on peut lui écrire... vous lui écrirez sans cloute, comte Raymond?

— Oui, madame, à un port neutre ou à un port libre... à Chéribon ouaKalima.

— Lui écrirez-vous bientôt ?

A la première occasion, madame.

-—Oh! je vous trouverai facilement un facteur dans cette troupe; ils savent \om te ehêtnlu éê KaLimi* Voui me pe#

mettrez d'ajouter quelques lignes à votre lettre?

Le comte fit un signe d'assentiment; il venait d'apercevoir Paul qui s'avançait avec une nonchalance peu naturelle et faisait courir sa main droite sur ses yeux, comme un homme qui doute de ce qu'il voit.

Paul salua les trois femmes, et, se donnant un peu d'assurance, il prit le ton d'un agent rapporteur et dit :

** Madame le eamtcwe* le défriche*

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ment du sud sera terminé demain. La saison est bonne pour les semailles ; nous pourrons ouvrir la rizière à la nouvelle lune. Les mûriers de Chine s'annoncent bien; j'ai fait entourer leurs pieds d'une petite flaque d'eau pour les préserver des insectes. Nos caféiers sont en plein rapport et nous donneront un grain comparable à celui de Bourbon, le chanvre de Chine est superbe avec ses belles feuilles étroites et pointues. Toutes nos autres plantes textiles promettent beaucoup. Je suis heureux d'annoncer ces bonnes nouvelles a madame la comtesse.

Aurore avait déposé sou ouvrage sur

ses genoux, et elle écoutait le rapport avec l'attention d'une bonne reine qui s'intéresse au bien-être de ses sujets.

— C'est bien, dit-elle, très bien, monsieur Paul. Je connais votre zèle, et, si nous prospérons, la petite colonie vous devra beaucoup..? Êtes-vous content de tout votre monde?

— Oh! madame, il est impossible de voir des hommes plus sincèrement unis.

On ne voit chez eux ni rivalité, ni mauvais vouloir, ni jalousie. Ils se souviennent toujours de celte belle parole que vous

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leur avez dite : — Vous n'êtes pas mes serviteurs, vous n'êtes pas mes esclaves, vous êtes mes compagnons et mes aides.

— Il suffit d'un mot comme celui-là pour humaniser des lions. On n'a pas oublié aussi une réponse de madame la comtesse....

— Laquelle ? dit Aurore, je l'ai oubliée peut-être ; rappelez-la moi, car je tiens à connaître le bon effet d'une parole. Cela me fera mieux réfléchir avant de répondre.

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nous arrivâmes avec les Vadankéris, leur chef Minian, qui travaille là-bas, vous dit les larmes aux yeux : — Vous n'appartenez pas à la terre, parce que vous avez pris pitié des damnés. Alors, madame la comtesse répondit : — Eh !

mon Dieu ! nous sommes tous des damnés dans ce désert; c'est un bon état que nous avons pris, pour ne pas être des damnés dans l'autre monde.

— Je me rappelle parfaitement cette réponse, dit la comtesse, et je la maintiens. Nous sommes tous des damnés.

C'est l'égalité du désert... qu'en dites— vous, monsieur le comte?

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— Moi, madame, répondit l'émigré, je vous approuve fort : ils parlent beaucoup d'égalité, là*bas, je ne l'ai trouvée qu'ici.

— Eh bien ! vous nous quittez, monsieur Paul ? dit Aurore.

— Madame — répondit Paul, revenant sur ses pas — j'ai encore une tournée a faire du côté de la bâtisse; mon temps est précieux.

11 retenait l'épigramme prête à jaillir

de ses lèvres, mais il regardait le corale Raj'mond obliquement, pour remplacer l'épigramine par le coup d'œil.

Aurore, qui devinait la pensée de Paul, jugea qu'il était prudent de ne pas te retenir et dit :

— Oui, votre idée est bonne, monsieur Paul; montrez-vous à ces braves travailleurs qui vous aiment, et racontezleur quelques unes de ces histoires qui les amusen l da ns un quart-d'heure de récréation-

— Madame la comtesse l'ordonne? dit Paul en s'inclinant.

Et il descendit au chantier en murmurant des paroles sourdes dont le sens n'arriva pas aux oreilles de la jeune veuve. A quelques pas du groupe des femmes, il cessa de parler à voix basse, mais il arracha une petite branche de chêne, la brisa et en jeta brusquement

les morceaux sur le gazon.

Aurore ne regardait pas son travail en ce moment; elle avait suivi de l'œil le jeune homme, et le grincement de la

branche brisée lui arriva au cœur et en arracha un soupir.

Le comte Raymond remerciait son travail de tressines; il lui avait rendu un grand service dans un bien mauvais moment.

Paul trouva son cousin Alban parmi les travailleurs du chantier. Le marin quitta l'ouvrage avec empressement, et vint serrer la main de Paul, en lui disant :

— Je ne suis pas né pour faire ce rude

métier. Puisque tu es le chef, donne-moi la permission de me promener jusqu'à la nuit avec mon fusil sous le bras.

— Tiens! dit Paul, frappé d'une idée.

Tu peux me rendre un service, cousin.

— Pourvu que je ne fasse rien, dit Albau, je ferai tout ce que tu voudras.

— Mais tu me garderas bien le secret ? dit Paul.

— C'est encore très facile, dilAlban;

on ne sue pas à l'ombre en gardant un secret.

— Écoute, reprit Paul... vois -tu ces trois femmes assises là-bas sous les arbres?

— Trois belles femmes ! que diable font-elles ici! A Batavia, elles épouseraient trois nababs avant quinze jours.

— Cela ne te regarde pas, cousin ; ne te mêle pas de leurs affaires... Vois-tu un jeune homme, tout habillé de blanc,

assis à côté d'elles et qui s'amuse à gâter de la paille de Manille?

— Pardi ! belle question ! je le connais beaucoup. C'est un ci -devant noble.

— Cela ne te regarde pas, et ne parle jamais de ci-devant ici; nous sommes tous des damnés de Java ; eu attendant le paradis. A deux pas de ce jeune homme, sur cette hauteur, il y a un terrain entamé... Sais-tu ce que c'est un terrain entamé?

— Non, cousin.

— Eh bien ! tu le verras, reprit Paul ; nous avons commence à extraire des pierres blanche de ce terrain... Connaistu les pierres de ce Cassis ?

— Oui, des pierres superbes; la fontaine du Bausset est faite avec ces pierres* là.

— Prends cette corbeille et va sur ce terrain...

— Ah ! il faut encore travailler! interrompit Alban;je me débarque.

— Imbécille! tu appelles cela travail*

îer! les pierres sont toutes prêtes. J'en ai fait sauter hier une cargaison avec deux livres de poudre. Il s'agit d'en ramasser de quoi remplir cette corbeille.

— Diable! en voila un de métier que lu me donnes, cousin.

— Attends donc... quand tu auras mis une douzaine de pierres dans la corbeille, lu pousseras un soupir comme un nom nie fatigué...

— Je te promets que ce soupir sera naturel.

— A-l-il les tôles plantées au long sur ie flanc, ce cousin, reprit Paul avec un accent railleur; alors, comme nous sommes tous égaux ici, tous damnés, tu prieras le comte Raymond de vouloir bien l'aider dans ton travail.

— Et s'il refuse ?

— Il ne peut pas refuser; nous sommes tons égaux, el il n'est pas juste alors que les uns remuent des pierres et les autres de la paille...

— Bien parlé, cousin.

— Ecoute toujours, Alban... et quand la corbeille sera pleine, elle sera lourde.

— Je crois bien, un quintal au moins, et avec cette chaleur, deux quintaux.

— Veux-tu donc me laisser tiuir?

— Finis, cousin.

— Tu diras au comte : — Diable! je ne puis porter tout seul cette corbeille au chantier; voulez-vous avoir la bonté de m'aider, monsieur le comte ?

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- El s'il refuse, cousin ?

— Il ne peut pas refuser, cousin, nous sommes touségaux, reprit vivement Paul; vous apporterez donc ici ce chargement de pierres...

— Après vous recommencerez jusqu'à la nuit. C'est une promenade comme tu vois.

— J'aimerais mieux me promenertou seul sans pierres.

f) Fais ce que je te dis, et demain je

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le permettrai la pèche à la ligna et un tour de promenade dans la réserve des cailles.

— A présent, je t'obéis... Mais quelle idée as-tu de troubler le repos de ce pauvre ci-devant noble.

— Cela ne te regarde pas, interrompit Paul ; fais ce que je te dis, cousin, tu es aveugle, et je te conduis.

Al ban prit nonchalamment la cor-

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beille, la posa sur son épaule gauche et gravit, a pas lents, la petite hauteur.

Paul, tout en inspectant les travaux, suivait l'œil de son cousin.

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