CHAPITRE QUINZIÈME
Avant le lever du soleil, le comteRayraond était déjà sur la terrasse et attendait.
La porte s'ouvrit, et un léger cliquetis d'armes se fit entendre. C'était Paul, qui
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devançait aussi le jour pour attendre les trois jeunes et belles amies dont les destinées semblaient désormais unies a l'avenir de la colonisation.
Paul vit une ombre immobile à quelques pas de lui, et il s'avança hardiment pour aborder un ami ou combattre un ennemi.
En reconnaissant le comte Raymond au son de la voix, il recula d'un pas, comme s'il eût vu un tigre noir. Mais il corrigea bientôt cette faute en se rapprochant.
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— Si vous étiez un autre homme, dit Raymond, je vous aurais crié : — N'ayez pas peur !
— L'élonnement produit l'effet de la peur, — dit Paul en maîtrisant son émotion ; vous n'étiez pas attendu, monsieur le comte, et surtout à cette heure.
— Je pouvais venir hier au soir avec les autres, mais Surcouf m'a voulu faire passer une dernière nuit à bord.
Celait le premier mensonge du gentilhomme, et le bégaiement qui lac-
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compagna n'échappa point à la fine oreille de Paul.
— Et nous ne nous serrons pas les mains! ajouta Rajmond d'un ton qui s'efforçait d'êlre affectueux.
Paul, emporté par un bon mouvement, serra la main que lui tendait Raymond.
— Vous avez bien des choses à me conter, sans doute, dit le comte, et moi je ne vous apporte rien de nouveau, puisque vous connaissiez la mort de ce pauvre... *
— Oui, dit Paul machinalement... une mort qui nous a tous attristés... mais nous sommes tous mortels ; aujourd'hui celui-ci, demain celui-là, et moi aprèsdemain, et toujours ainsi jusqu'à la fin du monde.
Avec des phrases de ce genre, Paul ne se compromettait pas.
Le jour perça le dôme des arbres, et on entendit des gammes joyeuses retentir sur le clavier des perruches dans la
salle basse de l'habitation.
IV n
Ce chant du matin annonçait la reine.
Le moment était solennel. Paul et Raymond ne se trouvant plus au cœur assez de courage pour supporter, en face l'un de l'autre, l'apparition d'Aurore, cherchaient dans les massifs cl ebéniers un recoin favorable où la nuit avait laissé un peu de ses ténèbres.
Elle se montrait sur le seuil de l'habitation avec une simple robe blanche serrée à la ceinture par le cordon d'un po[iha à menus grains. Un nœud de ru-
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bans noirs fermait les manches sur le coude, et une gaze de la même nuance couvrait les épaules et le sein.
Le comte Raymond regarda la terre comme pour la prier de s'ouvrir, et, marchant au hasard comme un homme foudroyé qui se survit à lui-même, il salua Aurore de la main sans se découvrir.
La belle veuve, en reconnaissant le comte, retint un cri de surprise et s'avança pour lui faire un accueil triste, mais affectueux. Quelques larmes des-
eendirentsur ses joues pâles, et la main quelle tendit au jeune homme était glacée par le froid de l'émotion, le froid de toutes les latitudes.
Paul observait tout et gardait l'altitude respectueuse d'un courtisan au petit lever d'une reine.
Les deux sœurs Davidson arrivèrent de suite et fort à propos.
— Mes filles, dit Aurore, je. vous pré-
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sente M. le comte Raymond de Clavières, un de nos meilleurs amis.
Raymond s'inclina en bégayant ces paroles confuses qui, même dans le calme du monde, accompagnent souvent une présentation.
A un regard et à un salut amical d'Aurore, Paul répondit par cette réflexion :
— Ne laissons pas trop monter le soleil.
— Vous nous accompagnez, monsieur le eomle? demanda Aurore.
—» Avec mon camarade Paul, répondit Raymond.
— Marchons les premières, dit Aurore en prenant le bras d'AugusIa et de Marie et en se plaçant au milieu, vous permettez, messieurs ?
Les deux hommes s'inclinèrent, mirent leurs carabines sur l'épaule, et Suivirent de très près. Ils essayaient de se
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tromper mutuellement par toute sorte d'innocents artifices.; ils affectaient de regarder avec intérêt les arbres, les fleurs, le gazon, le ruisseau, le rayon, l'insecte, tous les accidents du petit chemin de la mer, et jamais un coup d'œil ne s'égarait sur le groupe divin qui marchait devant eux et donnait la vie au désert en le remplissant de grâce et d'amour.
On arriva bientôt sur le rivage, et Aurore ne témoigna aucune surprise en voyant le hangar et la muraille de bambous.Elle se retourna et dit avec un sourire imperceptible :
— Je vous remercie ; mais cela ne me surprend pas. Hier au soir, lorsque M. Vandrusen m'a conseillé de conduire mes filles a la mer, j'ai tout deviné.
Paul et Raymond s'assirent, au grand soleil, à cinquante pas des nouveaux bains de Diane, pour surveiller la lisière du bois et faire bonne garde.
Aucun deux ne voulait prendre la parole le premier ; ils paraissaient absorbés dans leur devoir de gardiens, ce qui leur donnait une contenance naturelle.
Paul, qui cherchait une occasion défaire
rompre le silence au comte, mil la main sur la détente de sa carabine et remua plusieurs fois la tète de droite a gaucho, comme fait un chasseur qui voit ou croit voir poindre un gjbier dans un massif ténébreux.
— Y a-t il quelque chose là-bas ? demanda le comte, dupe du roturier.
— Je crois voir remuer des feuilles, dit Paul, et il n'y a pas un souffle d'air... Tenez-vous prêt comme moi.
— Mais, reprit le comte, point d'à-
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larme inutile; n'effrayons pas, pour un gibier innocent, ces trois pauvres femmes qui nagent. 11 faut faire feu s'il y a péril.
— Me prenez-vous pour un enfant, monsieur le comte? Je ne tirerai pas ma poudre à un ouistiti ou une perruche ; la poudre coûte cher.
— Oui, dit Raymond, lorsque le chasseur est calme...
— Mais je suis très calme, moi, inter-
rompit Paul; pourquoi serais-je agile?
j'ai vu trois tigres noirs dans ma vie... Savez-vous ce que signifie vu, chez nous, en termes de chasse ?
— Non. Que signifie vul
— Il signifie tué.
— Ah I fit le comte en souriant faux.
— La comtesse Aurore sait que je suis prudent ; elle m'a vu en chasse, et le gibier était plus dangereux et plus fin qu'un ligre noir, croyez-le bien.
Paul venait d'atteindre son but. II s'agissait pour lui, à la faveur d'une heureuse transition du silence a la parole, il s'agissait de décourager le comte Raymond, en lui racontant les services miraculeux qu'il avait rendu à la belle veuve. Cette espèce de fanfaronnade, assez commune chez les natures méridionales, répugnait pourtant à Paul, mais, lorsqu'il y a péril de mort, on se sert de toutes les armes de défense, et, dans l'occasion présente, c'étail l'excuse du jeune colon. Il fallait écraser un rival.
— Un gibier plus dangereux et plus
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fin que le tigre? dit Raymond avec un accent de raillerie imperceptible.
L'oreille des amoureux ne trouve rien d'imperceptible dans la modulation d'une parole tombée de la bouche d'un rival.
— Oui, monsieur le comte, oui, monsieur! reprit Paul, tout enchanté d'avoir amené l'entretien tout naturellement sur la bonne voie.
— Voilà un gibier, reprit le comte sur le même ton, voila un gibier que M. de
Buffon n'a pas classé dans son histoire naturelle.
Une aigreur douce s'infusait peu à peu dans l'entretien, comme il arrive toujours entre deux rivaux qui se respectent et qui vont se détester.
— Je n'ai pas l'honneur de connaître M. de Buffon, dit Paul en imitaut le ton du comte , mais je le regarde comme un faux historien, s'il n'a pas classé le
Bantam.
A ce nom le jeune comte tressaillit et
regarda Paul fixement.
— Oui, le Bantam, reprit Paul d'un ton de triomphateur. Si vous connaissez M. de Buffon, recommandez-lui cet ani-
mal. Le tigre noir est le meilleur enfant
du monde ; il vous regarde avec de grands yeux hébétés et vous prie de lui mettre une balle au front. Tant que vous ne lui rendez pas ce service, il est furieux. J'en ai obligé trois comme cela dans ma vie. Mais le Bentamî oh! le Bantam! c'est une autre espèce ! il entre a minuit dans la chambre des femmes, les arrache de leur lit et les emporte dans un souterrain.
Raymond pâlit et la demande expira
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sur ses lèvres; une sueur froide courait sur son corps, sous la rage du soleil.
— Mais il n'y a point d'animaux féroces, reprit le jeune colon ; il y a des hommes féroces. Le lion et le tigre n'ont jamais arraché des femmes de leur lit.
Ce sont des propriétaires qui défendent leurs déserts contre les voleurs. Nous sommes les voleurs, nous. Si vous entrez de nuit dans une habitation de Palmer, à Batavia, M. Palmer vous tuera d'un coup de pistolet. C'est ce que font les lions elles tigres ; ils sont chez eux. Les griffes sont leurs armes : ne pouvant vous brûler la
cervelle, ils vous la mangent, c'est leur droit de propriétaires depuis Adam ; mais les hommes féroces n'ont pas le droit d'entrer dans vos chambres à minuit.
Pourquoi ne se bâtissent-ils pas des chambres, les paresseux? Mais les hommes féroces ont reçu la raison de Dieu, et ils doivent respecter les femmes qui dorment, et la sainte pudeur qui ne dort jamais.
— C'est très juste! dit Raymond toujours agité du même frisson ; mais vous ne m'avez pas achevé l'histoire du Ban-
tam.
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Raymond tremblait à l'idée d'entendre un récit horrible ; mais nous avons en nous une curiosité infernale qui nous fait solliciter froidement les secours qui brûlent notre âme et déchirent notre cœur.
Alors Paul raconta l'épouvantable nuit de l'habitation d'Ovestein, l'enlèvement d'Aurore et la mort de Banlam dans le souterrain de Kalima.
La prudence et la retenue abandonnèrenl un moment le jeune Raymond ; il se composa une parole inouïe avec des
larmes, des sanglots étouffés, des soupirs stridents, et dit :
— Quoi ! vous avez vu cela ! vous avez assisté à cette scène de violence et de terreur !
— Oui, monsieur!
— Et vous netes pas mort ?
— Au contraire, j'ai tué!
— Vous avez vu Aurore se débattant dans les griffes du monstre?
— Mais je vous dirai vingt fois oui : êles-vous sourd ?
— El Aurore vous a parlé le lendemain ? a levé les yeux sur vous?
— Ah! ceci est fort ! dit Paul en croisant ses mains sur sa tête, vouliez-vous qu'elle me donnât mon congé parce que j'avais commis le crime de lui sauver la vie où l'honneur?
— Excusez, Paul, reprit le comte en revenant à lui commeaprès un évanouissement moral, excusez-moi ; cet affreux récit m'a bouleversé ! je cherche ma raison au fond de ma tète. Jamais les
hommes n'ont entendu rien de pareil. Il y a de quoi devenir fou en écoutant!
Paul, vous avez fait une héroïque action ! comme le ciel vous récompense!
— Je ne cherche pas ma récompense si haut, murmura Paul.
Raymond tressaillit et regarda Paul, qui garda un silence étrange, malgré l'interrogation d'un regard attaché sur lui.
— Si vous l'avez trouvée sur la terre, cela doit vous suffire, dit Raymond d'une voix sombre.
— Et cela me suffit, répondit Paul.
Faire une bonne action, c'est se récompenser soi-même.
Le comte respira.
En ce moment les deux femmes des Vadankéris passèrent devant les deux jeunes gens, qui ne les remarquèrent pas. Toute vigilance étaient suspendue par l'exaltation de l'entretien. Ces femmes se rendaient auprès d'Aurore et des deux sœurs Davidson pour les servir, après l'exercice de la mer.
Raymond, la tête appuyée sur ses
mains, assistait à la scène du souterrain de Kalima.
Paul regardait à la dérobée ce noble jeune homme, qui ne dissimulait plus son désespoir et montrait tant d'amour, a force de le cacher, et il oublia un instant sa position de rival pour donner un peu de compassion à un ancien ami.
— Et vous, dit-il d'une voix affectueuse, vous, monsieur le comte, je sais ce que vous avez fait a Timor. . . Cela vaut bien, au moins, ce que j'ai fait a Kalima. Hier au soir, j'ai retrouvé mon cousin Alban Révest... Il m'a tout raconté...
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Vous avez été noble, comme toujours...
Vous ne daignez plus me répondre, monsieur le comte?... Ai-je commis une faute? Devais-je laisser madame Despremonts au pouvoir de Bantam ?
— Oui, murmura le comte a voix très basse.
— Pardon! monsieur le comte, reprit Paul, je crois avoir mal entendu... S'il vous plaisait de...
— Vous avez bien entendu, dit Ray-
mond, mais vous ne comprenez pas ma pensée... Si vous eussiez laissé madame
Despremonts au pouvoir de Ban laru, j'aurais fouillé dans tous ses recoins l'archipel de la mer javanaise ; et c'est moi, c'est moi qui aurais tué le bandit!
— C'est vous, c'est vous?.. . dit Paul en remuant la tête; la chose faite est plus sûre que la chose à fairo. L'archipel est grand.
— Oui, vous avez raison, Paul, j'ai tort.
— Si aujourd'hui, monsieur le comte, je vous avais dit ceci : — Je tenais Ban-
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tam sous mon poignard, niais je ne l'ai pas tué; je lui ai permis d'enlever Aurore, pour vous réserver à vous, monsieur le comte, l'honneur de la chercher dans les mille cavernes et forêts de l'archipel malaisien...
— Mon Dieu ! interrompit le comte, encore une fois, je vous le répète, vous avez raison. Que faut-il vous dire de plus !
— Et je parierais bien que la comtesse Aurore est de mon avis, reprit Paul avec un accent d'ironie subtile, bien permise
à un triomphateur, car le comte avait l'air profondément abattu.
La vision de Kalima était toujours devant ses regards. De larges gouttes de sueur tombaient de son front et baignaient la terre; un soleil dévorant le couvrait de ses rayons; une réverbération torride enflammait ses yeux; il était insensible à ces tortures vulgaires, à ces accidents inotîensifs du climat. Aurore enlevée par un bandit; Aurore étendue sur la poussière du souterrain de Kalima, et livrant le mystère de ses nuits aux regards d'un homme, voilà ce qui brû-
lait le corps et l'âme de Raymond ! le soleil de l'équafeur était glacé!
Un suave roucoulement de voix se fit entendre du côté de la mer. Les deux jeunes gens se levèrent ensemble pour prendre l'attitude sérieuse de la vigilance; l'entretien avait fait oublier le devoir.
Aurore parut, toujours marchant au milieu des deux sœurs, ce| qui ressemble assez a une précaution prise contre les adorateurs indiscrets, et en passant devant Paul et Raymond, elle se contenta dédire:
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— Messieurs, je vous remercie de votre dévoûment, mais une autre fois vous vous mettrez a l'abri. Comte Raymond, le soleil vous a rendu méconnaissable.
Les deux sœurs Augusta et Maria saluèrent les yeux baissés ; elles méritaient bien un regard en ce moment sous leur chapeau de paille, qui laissait tomber deux torrents de cheveux d'or sur des épaules d'agate, mais le double coup d'œil, rapide comme l'éclair, qui tomba sur le visage d'une seule femme, ne se détourna plus : il expira.
Paul et Raymond éprouvèrent à la fois une espèce de bonheur ; la moindre chose prend le nom de bonheur en amour; chacun remarqua que la comtesse Aurore les avait regardés tous deux avec une égale indifférence. Il fallut donc se contenter de cela pour le moment. Paul avait pris un air grave, et dit:
— Voici l'heure du travail. Les autres sont déjà au chantier ou au marécage.
La reine déteste les paresseux.
Ils suivirent a distance les trois femmes, et, comme ils passaient devant la
fontaine des roses d'ivoire, Raymond ne pul s'empêcher ne lui donner un long
regard.
— Vous devez trouver cela bien dévasté, monsieur le comte, dit Paul; un bel endroit qui plaisait tant à. ..Eh bien! elle ne vient plus s'y asseoir; elle ne regarde plus même en passant les roses et la fontaine; elle ne quitte plus ses filles, Augusta et Maria. C'est ainsi. Allons au travail.
Raymond laissa partir Paul et entra dans l'habitation qu'il trouva déserte. La
fièvre do l'insomnie avait brisé ses forces, et le silence funèbre qui régnait autour de lui l'épouvantait. Tout semblait porter le deuil du comte Despremonts ; tout semblait présager un trop long veuvage.
Le jour s'annonçait avec des tristesses et des ennuis intolérables, et ce jour paraissait être le modèle de l'avenir.
La pensée expirait dans sa tête, et il marchait au hasard, maîtrisé par ses pieds, et non par sa volonté; cette impulsion machinale le ramena sur le chemin de la mer, et comme il passait devant la fontaine dos roses d'ivoire, il s'arrêta, comme un homme épuisé \>*f
DE JAVA i\)i)
épuisé par une course haletante, s'assit sur un amas de fleurs et de gazons dévastés, et, s'abandonnant à une langueur invincible, il s'endormit, comme on meurt.