‹ Les damnés de Java (volume 3)Chapitre 4 sur 12 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Surcouf prit un tronçon de corde desséché au soleil, l'alluma par un bout et le plaça sur le cabestan.

Puis, élevant la voix:, cette voix qui.

aurait donné du courage aux plus lâches, il dit :

— Enfants, prenez du large aux coudes, et laissez-moi partout de Ja place pour deux mains!

L'assaut du navire commença sur tous les points. Les premiers pirates arrivés, au nombre de plus de cent, grimpèrent sur le Breton, les poignards aux dents, et un combat formidable s'engagea sur toute la ligne des bastingages.

Le comte Raymond, assis tranquille-

ment à Parrièrç el faisant lace a la nier, renvoyait a l'eau, à grands coups tTépee, tout ceux qm attaquaient le navire de ce côté. On entendait partout tomber les haches sur les bois et les corps dans la mer ; les griffes des démons étaient coupées dès qu'elless'accrochuien tau dernier appui. Surcouf remplissait le navire de sa grandeur héroïque, et, bondissant comme un lion de la proue a la poupe, il jetait au gouffre des tronçons de pirates, à chaque coup de foudre de sa masse de fer. Le désespoir avait augmenté la force el grandi le courage de tous ces hommes, déjà si vigoureux et si braves; on eût dit que le Breton était dé«

fendu par une armée; chaque marin se multipliait, etsur aucun point les pirates, toujours renouvelés, toujours intrépidement acharnés à l'escalade, ne pouvaient se faire une issue, dans ce tourbillon de fer qui mugissait sur les deux bords du navire. Mais le gros de l'armée flottante n'avait pas encore donné; un ordre habile, venu du chef, sacrifiait ainsi les plus ardents, dans une première attaque, pour épuiser les forces des marins d§ Surcouf et arriver a la victoire, par la lassitude. Malheureusement, il était défendu de prendre une minute de repos ; il fallait toujours, et sans relâche, faire tomber cette grêle de fer qui, à

force d'être victorieuse, allait devenir impossible, car la vigueur humaine a ses bornes, même chez les athlètes les plus vigoureux.

Surcouf, qui avait toujours l'œil sur sa mèche allumée sur le cabestan, poussa un cri de joie et dit d'une voix de tonnerre :

— Enfants! Dieu vient à notre secours ! encore un effort ! un dernier ! Frappez des deux mains et du front !

Il venait de voir la chose la plus sim-

j)le du monde : une inclinaison dans la pelite colonne de fumée qui montait de la mèche placée sur le cabestan.

Aussitôt la mer se rida, un murmure sourd courut dans les voiles, et les flammes tricolores frétillèrent à la cime des mâts.

— Voila le vent! cria l'équipage.

Et toute lassitude disparut ! les bras levés retombaient comme des marteaux de forges sur toutes les tètes hideuses qui sériaient de la mer. Les compagnons

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de Surcouf sentaient courir dans leurs cheveux une brise secourante comme le souffle d'un ange. Le navire marchait.

Un hurlement de rage stridente partit de la mer et répondit aux cris de joie du navire. On aurait cru entendre une immense meute de tigres marins violemment séparés de leur proie par une armée de lions. Déjà on voyait dans un lointain rassurant les pirogues à demi submergées.

Un instant, Surcouf eut l'idée de se

faire agresseur a son tour, et de profiter du vent po r courir sur la flottille et l'anéantir, nais il ne voulut pas, dit-il, abuser des faveurs de la Providence ; sa famille de braves marins était sauvée; il fallait se contenter^dece bonheur et ne pas tenter l'inconnu.

Quand les souillures de cet affreux combat eurent été effacées sur le pont, les marins reprirent leurs calmes habitudes du bord, comme si aucun incident sérieux n'eût troublé les premières heures de ce jour. Tous ces hommes, braves au même degré* n'avaient pas

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celte loquacité fanfaronne qui éternise les récits clans l'action. Surcouf leur avait serré les mains a tous, et cela suffisait ; ils ne demandaient rien de plus.

"jLa brise était bonne, et le Breton vof-Miait joyeusement vers Java. On fit sortir de l'entrepont les deux jeunes filles et leur père, que ne revinrent de leur effroi qu'en voyant des visages européens. Le capitaine recommanda d'avoir le plus grand soin de ces trois êtres à peu près humains.

Timor, les pirales, le combat, la mè-

che allumée sur le cabestan, tout était oublié. Merveilleuse et incroyable existence de ces hommes de fer qui habitaient l'Océan et jouissaient de tous ses périls , de toutes ses horreurs, de toutes ses tempêtes ! ils n'auraient pas compris cette vie monotone des cités bourgeoises ; cette vie raisonnable qui refait chaque lendemain ce qu'elle a fait la veille à la même heure dans une rue fangeuse ou dans uneprison étouffante de quatre murs tapissés! il leur fallait, pour respirer a l'aise, le grand air de l'Océan de l'Inde, l'azur inûni des horizons, les extases enivrantesqui suivent les grands périls, les promenades dans les détroits

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bordés de forêtssauvages, les surprises de toutes les heures, les nuits fraîches dans l'hôtellerie de Dieu, coupole semée d'étoiles, les jours brûlants sur le pont d'un navire, atome de bois illuminé par le soleil! ils appelaient cela vivre! ils appelaient mourir ce que nous faisons en vivant!

Surcouf aborda Je comte de Clavières qui montait de l'entrepont avec une toilette d'un blancheur virginale, et lui dit en souriant:

— Eh bien ! cher comte, vous ne me demandez rien?

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Le comte mil ses pieds nus dans de petits souliers neufs de paille de riz, et regarda Surcouf de l'air d'un homme qui n'a rien à demander.

— Vous étiez né pour être ambassadeur, ajouta Surcouf toujours sur le même ton de gaîté.

— Mais ne plaisantez pas, capitaine, dit le comte, je suis d'une famille de diplomates. Mon aïeul, Edmond de Clavières, a rempli une mission importante auprès du sultan Achmet IIÏ, en 1710, et...

— Oh !*je m'en doutais, interrompit Surcouf avec une expressionflégèrement railleuse,ivous êtes de race diplomate, cela se voit.

— Et a quel propos cette réflexion vous vient-elle, capitaine?

•— Parce que vous ne me demandez rien en ce tnoment, car vous devinez que, dans moins d'une heure, je vous dirai moi-même ce que vous vouliez me demander. Ainsi, vous aurez la réponse sans hasarder la question. Je suis aussi

d'une famille de chancellerie, moi. Mon

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aïeul a été envoyé en mission a la cour de Jacques II.

Le comte Raymond fit un sourire charmant, et, déployant un vaste foulard, il en couvrit un escabeau de bois et s'assit à l'ombre d'une voile.

— Ah ! reprit Surcouf, vous voulez jouer au plus fin9 Et bien ! je vais vous battre... Ecouttz... nous faisons voile pour Kalima.

Le comte lit un effort pour dissimuler son émotion.

— Voila, poursuivit Surcoût", oifa la réponse à la demande que le diplomate Raymond ne m'a pas faite... Allons ! cher comte, avouez que vous êtes battu.

Le comte ne put cette fois contenir un léger éclat de rire, baigné de deux lar-

mes, et dit :

— Soit, je l'avoue, je suis vaincu, et

je vous remercie de votre bonne idée.

J'ai besoin d'un peu repos, et, en ma

qualité de curieux , je ne serai pas

fâché de faire connaissance avecKalima.

Merci.

— \ merveille! dit Snrcouf, il continue sa diplomatie! C'est trop fort ! Eh bîttli ! je vais vous relancer comme un cerf dans votre dernier taillis... dans quelques jours, nous souperous chez Davidson avec la belle comtesse Aurore.. .

— Une femme charmante, dit le comte.

— Et veuve de sept mois ! reprit Surcouf;en voilà une qui n'aura pas un long veuvage!...

Et , prenant un ton sérieux , il ajouta :

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— Comte Raymond, je ne suis pas content de vous... vraiment une diplomatie trop prolongée est une espèce d'offense, entre bons amis; je suis Breton, moi, et. si j'aimais la comtesse Aurore, je vous l'avouerais en toute franchise. De quoi diable voulez-vous que nous parlions en mer et dans les ennuis du bord ! Parlons femmes, il n'y a rien de plus amusmt au monde après un abordage. Il y en a même qui mettent l'abordage au second rang. Chacun son goût.

— Je suis de ceux-là, moi, dit le comte en tendant la main à Surcouf, je n'ai pas le cœur marin.

— A la bonne heure ! répondit Surcoût en serrant la main de Raymond, j'accepte votre cœur tel qu'il est, pourvu que vous le mettiez sur vos lèvres... Voyons! quel grand mal- y a-t-il la!

Certes, du vivant du pauvre Despremonts, j'aurais compris votre retenue, votre diplomatie, votre délicatesse. Mais le mari est mort depuis sept mois. Vous avez été héroïque, mon cher Raymond, vous avez exagéré le devoir, à Timor, et beaucoup d'amoureux, c'est-à-dire tous les amoureux, ne se dérangeraient pas pour délivrer un mari prisonnier, s'ils aimaient sa femme. Cela ne s'est jamais vu a Paris, ville où on voit tout. Votre belle veuve

ne se brûlera pas sur un bûcher indien comme une sutée ; elle respectera sa

jeunesse el sa gloire. Elle vivra comme une veuve française ; elle sera inconsoble trois mois, jusqu'à l'expiration légale du deuil créole indien. Ici on peut se remarier après dix mois ; c'est un intérêt colonial. Il y a beaucoup de déserls à repeupler en Asie, et les veuvages trop longs seraient une calamité sociale. En fait de rivaux, vous n'avez personne à craindre. Aurore n'est entourée que de visage noirs, surtout ceux qui ont été blancs. Vous avez gardé, vous, votre teint de Versailles malgré notre soleil, votre esprit malgré nos sauvages, votre no-

blesse malgré notre révolution. Qui oserait lutter avec vous? Vous seriez le premier à Paris; dans llnde, vous êtes seul.

Une émotion de sensibilité douce se peignit sur le visage de Raymond, il serra la main de Surcouf et dit :

— Je ne crois pas au bonheur. Un jour il y a eu un homme heureux sur terre : c'était le comte Despremonts...le ciel l'a puni.

- Et vous craignez la mort qui punit le bonheur? demanda Surcouf.

— Oui, Surcouf; c'est la seule mort que je redoute. L'agonie de Despremonts a laissé son secret dans une hutte de Timor, mais jamais ce soleil n'en a éclairé de plus déchirante. Laisser les richesses de Palmer en mourant, ce n'est rien ; laisser Aurore, c'est inventer la mort.

— Conime il l'aime! dit Surcouf attendri ; comme il l'aime !

— Eli bien ! reprit le comte en changeant de ton, puisque vous m'avez arraché diplomatiquement mon secret en me le prenant à l'abordage, traitons une

question a laquelle vous ne songez pas.

— Ah ! dit Surcoût", ne luttez pas avec un joueur d'échecs ; il devine toujours la pièce que vous allez avancer.

— Voyons devinez ma pièce, capitaine.

— Il s'agit d'annoncer à Aurore la mort de son mari.

— Bien joué ! dit le comte en s'inclinant

Vous chargez-vous de Sui annoncer

la fatale nouvelle, vous, Raymond.

— Non, certes pas! si elle s'évanouissait, je tomberais mort.

— C'est dangereux, dit Surcouf ; ordinairement, dans ces occasions on s'évanouit.

— Et vous, capitaine, qui n'avez aucune raison de tomber mort, pourquoi ne vous en chargeriez-vous pas ?

— Moi, cher comte ! je refuse par amitié pour le comte Despreraonls. Si sa

veuve ne s'évanouissait pas, je recevrais un coup de poignard au cœur.

— Cependant; murmura nonchalamment le comte, il faut bien lui apprendre... il faut bien qu'elle sache... même, on peut ajouter un mois de plus...

— Mon Dieu ! qu'il faut être complaisant avec vous ! dit Surcouf ; eh bien ! je lui écrirai une lettre; un homme du port la portera chez les Davidson ; et nous ignorerons toujours, l'un et l'autre, l'effet que la nouvelle aura produit sur la veuve du pa uvre Despremonts.

— J'adopte la lettre, dit le comte... une lettre courte...

— Oh! quatre lignes, reprit Surcouf ; les grandes nouvelles tiennent toujours un petit espace... Voici, par exemple...

« En rade de Kalima... le... etc....

» Ma chère comtesse, votre meilleur » ami a la douleur de vous annoncer la » mort du comte Despremonts. Nous » avons fait, avec le brave comte de Cla- » vières, une tentative désespérée sur » Timor; l'héroïsme de mescompagnons » a été inutile. Le noble comtp était mort » depuis dix-huit mois, etc., etc. »

— C'esl suffisant, dit le co^te.

— Vous n'avez aucune observation a faire sur cette rédaction de marin peu lettré?

— Aucune, Surcoût".

— Nous passerons la nuit en rade, reprit le capitaine, pour mettre la belle comtesse à son aise, et le lendemain, a la pointe du jour, nous débarquons.

— Une nuit! remarqua tristement le comte; une nuit!... c'est bien long sous l'cquateur.

Résignons -dous! dit le comte.

— Savez-vous bien, reprit S urcouf, que la vie que vous vous êtes arrangée est admirable! vous vous battez comme un lion, vous assommez proprement un pirate, vous respirez l'air de l'océan indien à pleins poumons, et puis vous avez au cœur une passion de femme; vous avez un rêve charmant qui vous accompagne nuit et jour; vous avez saus cesse sous vos yeux la plus adorable des images, et vous lui parlez toujours, sans épuiser ni vos idées ni votre cœur ! Vous nous humiliez, nous, pauvres marins, déshérités des faveurs de la terre ; nous, pirates ho-

norables et honorés, qui sommes condamnés à la mer perpétuelle; nous, moins heureux que les oiseaux de l'Océan, car ces confrères ailés peuvent se percher au moins sur l'arbre de la côte, et nous, ce repos nous est interdit; il faut toujours raser la vague à voiles tendues; toujours voler on secouant nos plumes mouillées par la tempête ; toujours guetter pour éviter une surprise ; toujours dormir les yeux ouverts pour nous éveiller plus vite! Oui, cher comte Raymond, vous êtes plus heureux que nous !

— Quand j'aurai le bonheur, je vous remercierai de votre prédiction, dit le

comte ; attendons l'avenir, ce grand trompeur.

— Nous marchons vite, dit Surcouf en regardant tes voiles, l'a venir file quatorze nœuds à l'heure. Préparez votre remercîment... En attendant, je vais donner un coup d'œil à la boussole et au point.

Dans cet entretien, Surcouf et Raymond avaient tout dit, et pendant tout le reste de la traversée, ils n'échangèrent plus que quelques mots, quelques phrases, toujours très significatifs et se rattachant à la situation.

Un soir, avant le coucher du soleil, le Breton jeta l'ancre dans la rade de Kaliuia. Surcouf avait écrit sa lettre à la comtesse Aurore, et appelant Raymond, il lui dit :

— Je vais conûer cette lettre si importante au plus fidèle et au plus exact de mes hommes ; un véritable esclave de la consigne. Il n'y a pas dans l'ïnde un Telinga qui sache mieux porter une lettre. Il a été sivimming-messenger sur le Gange , de Jagrenat à Chandernagor.

C'est un homme né pour être facteur.

Surcouf remit la lettre a ce facteur phénomène.

— Voici, lui dit-iJ, une lettre pour madame la comtesse Aurore Despremonts. Vous vous ferez indiquer l'habitation de M. Davidson, et vous ne remettrez la lettre qu'à la comtesse, en main propre. Ne perdez pas une minute. J'attends votre retour avec la plus vive impatience, mais il faut remettre la lettre; c'est l'important. Ne négligez rien.

Le facteur s'inclina devant le grand Surcouf, et comme il avait été Telinga et sivimming-messenger (messager nageant), il avait conservé les outils de sa profession. 11 mit donc la lettre daus une boîte de ferblanc, la lia par un foulard sur le

sommet de sa tête, avec les précautions les plus minutieuses, et, descendant l'échelle, il plongea la moitié de son corps dans la mer et nagea vers le rivage en tenant son torse élevé au-dessus des eaux.

Deux heures après, le facteur n'était pas revenu, et le comte se promenait sur le pont, de la proue a la poupe, en donnant des signes d'impatience. [Surcouf le calmait par des monosyllabes ou des gestes. Une heure s'écoula encore... puis une autre. , pas de réponse... Surcouf ne disait plus rien et n'osait plus rassurer. L'inquiétude arriva aux angoisses, car la

DE JAVA dit

moitié de la nuit s'était écoulée, et le messager nageant ne paraissait pas. Les angoisses arrivèrent à la fièvre. Le comte Raymond ne se promenait plus; il s'était assis sur l'affût d'un canon et répétait la même phrase comme font les êtres atteints de folie et frappés d'une seule idée :

— Elle est morte! le messager n'ose

pas revenir!

La nuit s écoula ; le soleil parut; toujours le même mystère ; seulement il était devenu plus inexplicable. Ce noble omte Raymond, toujours si calme,

noble, si brave, s'était traîné jusqu'à sa cabine, ne pouvant pas supporter la lumière ironique du soleil; une passion plus orageuse que la mer Javanaise, plus terrible que la Malaisie insurgée, avait brisé cet héroïque jeune homme. S'il n'était pas mort, sur sa natte, du moins, il ne ressemblait plus à un vivant.

Surcouf, qui avait fait un si pompeux éloge du facteur, du Télinga, du sivimming-messenger, n'avait plus osé reparaître devant le comte Raymond; le grand homme était honteux comme un enfant.

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